Au cours des six derniers mois, nous avons tenté de vous faire connaître cet étrange pays qu'est la République tchèque, avec sa vie politique baroque, son humour bien particulier et sa culture subversive. Nous voilà arrivés en juin – et la présidence tchèque de l'Union européenne arrive (heureusement pour l'Europe) à sa fin. Ce tour d'horizon que nous avons effectué ensemble pendant toutes ces semaines ne saurait être complet sans que la langue tchèque ait le dernier mot. Ce dernier mot est « domov ». « Domov », c'est la maison, le chez soi. Et, depuis toujours, en France, en Europe et sur les autres continents du monde, ce mot m'accompagne partout. Il s'agit sans doute du mot le plus tchèque qui soit. La preuve : l'hymne national s'appelle « Kde domov muj », « Où est mon chez moi »…
Dans cet extrait du film Pelíšky (1999), qui raconte de façon tragicomique les mois tourmentés du Printemps de Prague, le protagoniste improvise les airs de « Kde domov muj » sur son piano, alors que les chars et les avions soviétiques s'apprêtent à écraser le « communisme à visage humain ». Il invoque alors le mot « domov » d'une façon profondément tchèque : le chez soi n'est pas un lieu physique. Ce n'est pas la maison au sens géographique du terme. C'est un concept, une valeur refuge quand on n'a plus de chez soi. C'est pour cela que le mot « domov » me hante depuis mes jours de lycée en Autriche. Il est présent lorsque je prends le métro à Paris ou lorsque je traverse en voiture les plaines jaunes et arides des hauts plateaux de Castille. Il me revient à l'esprit lorsque je descends le fleuve Niger dans une petite pirogue de pêche au crépuscule ou lorsque je sillonne en moto les paysages montagneux de la Chine méridionale sous un ciel lourd et nuageux.
Pourquoi ? Parce que le mot « domov » équivaut à se sentir chez soi, même lorsque l'on est loin. Loin de l'Europe, loin du monde. Il demeure ainsi intraduisible dans d'autres langues. Le chez soi ou la maison français sont des lieux bien trop concrets. Leur sens premier n'est pas une traduction de « domov ». Ces mots correspondent plutôt à un studio meublé en banlieue parisienne. C'est aussi le cas du « a casa » italien, qui a toujours évoqué pour moi une maison cachée derrière des cyprès dans la campagne toscane. Mais cette sérénité bucolique ne remplacera jamais la mélancolie de mon « domov ». Le „zu Hause“ allemand s'approche alors bien plus de ce lieu symbolique, peut-être du fait que les Allemands, comme les Tchèques, ont toujours eu cette nostalgie d'un chez soi qu'ils ont du mal à définir géographiquement. Tout comme les aventuriers anglais et leur “home“, ce paradis perdu qu'il faut retrouver un jour. Ou les navigateurs espagnols, qui espéraient trouver un autre « hogar » loin des contraintes matérielles de leur propre pays. Cependant, dans ces contrées lointaines, aux frontières de l'Europe et au-delà, j'ai été déçu : le « домов » russe a la même origine slave que le « domov » tchèque, mais il dérive directement du дом, la maison au sens le plus concret du terme, avec ses géraniums au balcon. En Chine non plus, je n'ai pas retrouvé l'équivalent de mon « domov », puisque le concept “zàijiā“ désigne le foyer physique, l’endroit où vit toute la famille.
Mais peu importe. Car le mot « domov » a beau être tchèque, il exprime un sentiment universel. Après avoir terminé la lecture de cette dernière chronique, fermez les yeux. Et pensez aux gens que vous connaissez et qui sont votre « domov ». Pensez à toutes les rencontres que vous avez faites et qui ont changé votre existence. Pensez aux voyages que vous avez faits ou à ceux que vous rêvé de faire. Tant d’univers qui ne se laisseront jamais résumer en un seul mot.
Alexander Knetig
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