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Metropolis

Metropolis, Le magazine culturel hebdomadaire d'ARTE

Metropolis

2004.09.25 - 00.055 : metropolis

Mâkhi Xenakis - Les folles d’enfer

Les folles d’enfer : les sculptures de Mâkhi Xenakis, en fuite dans les jardins de la Salpêtrière à Paris.

Mâkhi Xenakis: Quand j’ai été invitée pour exposer à la Salpêtrière, je me suis demandé quelle était l’histoire de ce lieu, mais je ne pensais pas une seconde tomber dans ce cauchemar. Toutes ces femmes qui étaient dans cette église, cette église qui a été construite pour elles, pour les rédempter par la prière, à l’aube tous les matins, en foule par milliers, elles venaient là pour assister à la messe avant de retourner travailler dans leur dortoir… Etre enfermées, enchaînées, fouettées… C’était un tel choc pour moi que j’ai tout de suite imaginé qu’il fallait que je fasse revivre ces femmes. Personne n’en a jamais parlé, c’est quand même un comble.

Metropolis : On sait combien il y en a eu ?

Mâkhi Xenakis: Elles ont été jusqu’à huit mille ensemble. Donc, ça veut dire qu’il y en a eu des millions. Parce que c’était depuis Louis XIV, vers 1660, jusqu’à l’arrivée de Charcot. Enfin, ce n’était plus une prison après la Révolution Française, mais ça y ressemblait quand même beaucoup.

La Salpêtrière se construit, s’organise, s’agrandit de siècle en siècle. Le plus grand lieu d’enfermement des femmes. A la Salpêtrière, on prend les femmes mendiantes, mais aussi de plus en plus les filles de joie. Les folles, les orphelines, les libertines, les protestantes, les juives. Jusqu’à six mille, huit mille détenues ensembles. La société est devenue folle.

Mâkhi Xenakis: A force de rentrer dans les archives, dans l’histoire de ces femmes, et parallèlement d’écrire le texte qui est publié chez Actes Sud, c’était un travail, enfin ça se nourrissait l’un l’autre... et mes sculptures se sont nourries de toutes les histoires que j’ai découvertes dans les archives, et toutes les histoires personnelles de ces femmes, et elles se sont mises à être comme ça, parce que j’avais de plus en plus d’éléments sur ces femmes.

Metropolis : Et tu les abordes comme des individus ou comme une série ?

Mâkhi Xenakis: Ce sont des individus. Les petites, c’est les petites orphelines, celles qui sont nées là-bas, celles qui ont vécu là-bas, celles que Colbert a envoyées dans les colonies…. Qui les a mariées dans cette église… Enfin, il y a une histoire tellement lourde, tellement riche, tellement incroyable, qu’elles portent cette histoire.

Metropolis : A quoi reconnaît-on une surveillante ?

Mâkhi Xenakis: D’après moi, c’est celles qui sont les plus grandes. Mais elles doivent se mêler un peu au groupe, parce qu’elles étaient prisonnières aussi, les surveillantes et les gouvernantes. Elles étaient censées être libres, mais elles étaient quand même enfermées dans le même endroit, et elles avaient les mêmes horaires.

Hôpital sans lieu de soin, hôpital prison. Entassées dans des dortoirs, sans air… A quatre, à six par lit, insalubres, puants. On les fait travailler sans relâche, au tricot, au tissage, à la broderie, à la dentelle. Toutes celles qui le peuvent… assises, immobiles, sous-alimentées. On leur apprend les prières, on leur impose la foi.

Mâkhi Xenakis: Elles avaient des robes de prisonnière et des sabots. Normalement les robes étaient grises, en toile. Et je me suis dit que si elles étaient grises, en plus, c’était la catastrophe, ce serait trop triste. Je leur ai donné cette couleur-là pour qu’elles soient un peu dans la couleur d’église, couleur ocre ; et puis, c’est la couleur des corps, donc, on peut décliner les ocre rouges, les ocre roses, les ocre jaunes, c’est quand même plus gai.

Metropolis : Certaines ont quelques cheveux, d’autres pas.

Mâkhi Xenakis: Oui, parce que la plupart étaient rasées. Parce qu’à l’époque, on pensait que c’était bon pour l’hygiène, pour les poux ; pour toutes les folles, on disait qu’il fallait leur mettre des compresses d’eau humide sur le crâne, que ça calmait leur folie. Donc, maintenant, il y en a qui on des petits cheveux qui poussent, mais… elles n’ont plus beaucoup de signes féminins.

Metropolis : Et en aucun cas, tout ça n’est voulu comme pouvant faire peur ?

Mâkhi Xenakis: Ah, non, non, non. Je lutte contre la peur avec ces femmes-là. C’est pas du tout, du tout mon truc de faire des fantômes qui font peur. Alors là, c’est le contraire. Elles apaisent, elles parlent de l’inquiétude humaine, mais elles ne sont pas là pour faire peur.

Metropolis : Comment est venur la première sculpture ?

Mâkhi Xenakis: Ca faisait longtemps que je voulais faire de la sculpture. Tout dans mes dessins se mettait à devenir un dessin d’une sculpture, d’un visage. J’ai trouvé le carton ondulé qui était très utile, parce que je pouvais prendre toutes les dimensions que je voulais, toute l’étroitesse ou la largeur… Et puis, c’est là, tout d’un coup je me suis rendu compte que, non seulement c’était le carton ondulé, mais que ça pouvait faire penser aux colonnes grecques. Et j’ai été prise par ce piège de mes racines, sans le faire exprès. Et puis ça m’a amusée de voir que c’était là, et qu’il fallait… Et c’est très joli, en plus, le carton ondulé, ça fait des plissés magnifiques.


Aucun commentateur n’a jamais parlé de symbole phallique devant ces choses ?

- J’attendais la question !
- Pourquoi, elle est rituelle ?
- Oui.
- Et la réponse ?
- Il y a plusieurs réponses. Soit j’utilise la réponse de mon grand maître, Louise Bourgeois, qui dit, dans ces cas-là : ça, c’est votre problème, c’est pas le mien…
- Pas mal !
- … soit je dis oui, c’est possible, mais c’est comme les cannelures de carton ondulé, je l’ai pas fait exprès, parce que… Comment c’est, un humain ? Comment c’est, une présence vivante ? Il y a une tête, il y a un cou, il y a un corps. Un corps, c’est en érection ? c’est debout ? Et, et voilà, effectivement ça se rejoint.


Des femmes, des hommes, des enfants. Par centaines, par milliers. Emmenés par décret du roi. De gré ou de force, on les sépare, on les trie ; les vieillards, les hommes, les adolescents à Bicêtre. Les vieilles femmes, les femmes, les petites filles à la Salpêtrière. Les petits garçons, certaines filles de joie, à la Pitié ; les malades, à l’Hôtel Dieu. Par centaines, par milliers, entassés, mélangés au milieu des cris, des pleurs, des silences.

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Metropolis
Un reportage de Annie Chevallay et Pierre-André Boutang
Samedi 25 septembre 2004 à 00h05
Rediffusion le 26 septembre à 17.50
Rédaction: ARTE France, Online Production
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Edité le : 23-09-04
Dernière mise à jour le : 24-09-04


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