Sur ARTE le 24 septembre à 22.45
L’Accordeur de tremblements de terre
Le maelström étouffant et fascinant des frères Quay, emprunt cette fois d’une indéniable musicalité.
Des Frères Quay
(2005, Grande-Bretagne/Allemagne, 1h39)
Avec Amira Casar, Gottfried John, Assumpta Serra, Cesar Sarrachu…
Une Coproduction Arte
Synopsis : Emporté par une passion dévorante mais non partagée, le Dr Emmanuel Droz, neurologue méphistophélique, veut s’unir à jamais à la femme qu’il aime, la belle cantatrice Malvina van Stille. Afin de réaliser son dessein, il la tue, l’enlève, puis la maintient dans un état de mort apparente. Dans un deuxième temps, Droz engage l’accordeur de pianos Felisberto pour réviser ses instruments, des automates actionnés par les marées qui gouvernent mystérieusement le rythme de la vie dans sa propriété isolée sur les bords de l’océan, la Villa Azucena. Ces créations mécaniques sont aussi liées à la triste condition de Malvina, que Felisberto rencontre et se jure de sauver…
Critique : L’artisanat ombrageux des laborantins Quay nourrit des affinités assurément électives avec le chant lyrique, cet art par excellence de la déraison. Entre excès stylé et mesure décadente, « L’Accordeur de tremblements de terre » célèbre leurs noces maladives, dix ans après « Institut Benjamenta ». Le mouvement de balancier de l’océan, sa proximité et son caractère régulateur ont peut-être contribué à envelopper cette fois leur capharnaüm inventif d’une atmosphère plus caressante, et assurément trompeuse.
Le clair-obscur, le goût des tableaux vivants et le souvenir des décors d’opéra, entre stuc et carton-pâte, se parent également de références cinéphiles plus précises, même si les frères Quay s’avèrent d’une érudition telle qu’ils sollicitent rarement l’usage des citations de cet ordre. Les fulgurances du « Roi des roses » et « La Mort de Maria Malibran » de Werner Schroeter, « Les Chasses du Conte Zaroff » et bien sûr « L’île du docteur Moreau », tapies dans l’imaginaire du spectateur, se mêlent au « Château des Carpates » de Jules Verne et au « Locus Solus » de Raymond Roussel, ouvrages dont la connaissance est avancée par les Quay comme matrice des déviances du docteur Droz, incarné avec une inquiétante conviction par Gottfried John, comédien habité, échappé de l’univers de Fassbinder et anciennement Jules César… chez Claude Zidi.
Lorsqu’il utilisent l’image de la comédienne Amira Casar pour ce qu’elle véhicule de plus évident (sa beauté de porcelaine), les Quay n’ont pas leur pareil pour l’amener au-delà, emportant les lieux communs (les figures du savant fou et de Barbe Bleue, qui caractérisent Droz, en sont également) vers la création savante, abstraite même. Le recours inattendu à l’incrustation numérique, ainsi qu’à un décor à échelle humaine, a incité les frères à sortir de leur atelier à la faveur des studios de cinéma de Leipzig. Cette hypertrophie redimensionne violemment leur univers de philatélistes, soudain projeté vers la folie mégalomane et prométhéenne du spectacle lyrique voulu par Droz. Elle établit également auprès du spectateur un état de confusion qui poursuit les obsessions des Quay, tout en parvenant à les reformuler.
Julien Welter
Edité le : 17-09-08
Dernière mise à jour le : 24-09-08