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Metropolis

Metropolis, Le magazine culturel hebdomadaire d'ARTE

Metropolis

2004.09.25 - 00.055 : metropolis

Jérôme Garcin - Bartabas, roman

Jérôme Garcin est un personnage important de la scène parisienne. Il dirige les pages cultuelles de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et aussi l’émission "Le Masque et la plume" sur France Inter. Ecrivain, il est l’auteur de nombreux récits, d’un roman et d’essais dont un très beau livre sur Jean Prévost. Ses passions, dans le désordre : la littérature, le théâtre, l’équitation… Trois passions qui, réunies, lui ont fait écrire ce "Bartabas, roman" qui vient de sortir.

Metropolis : Le livre s’appelle "Bartabas Roman". Il y a une photo extraordinaire sur la couverture.

Jérôme Garcin: On dirait une estampe japonaise. C’est en 86. A l’époque, il jouait un cabaret équestre, près de Lausanne, et il partait, il partait tous les matins en promenade sur son cheval Quichotte, qu’il a toujours d’ailleurs. Il se promenait sur les rives du Léman avec, posé sur la tête du cheval, le grand-duc qui d’ailleurs était dans le spectacle.

Metropolis : Pourquoi appeler ça "Bartabas, roman" ?

Jérôme Garcin: Je pourrais faire une réponse littéraire qui serait mensongère, parce que c’est depuis sa sortie que j’ai appris qu’il y avait un "Mattisse Roman" d’Aragon, que j’ai lu depuis. Et en fait, je trouve dans le "Mattisse Roman" d’Aragon exactement les raisons pour lesquelles j’ai écrit "Bartabas Roman", c’est-à-dire, l’impossible biographie d’un contemporain. Evidemment, je ne voulais pas faire autre chose qu’un portrait en pied de Bartabas, et avec la conviction que c’est un personnage de roman. Plus je dis des choses vraies sur lui, que d’ailleurs en général on ne sait pas, son vrai nom, sa vraie identité sociale, ses origines, sa scolarité, enfin, bref, tout ce qu’on ne sait pas, plus je l’inscris dans une fiction.
Et finalement, qu’est-ce qu’il a fait, sinon réussir à s’inventer une vie beaucoup plus forte que sa vie réelle ? On est amis depuis très, très longtemps, et un jour, je lui ai dit : j’écris sur toi. Et il m’a fait confiance, tellement que je lui ai dit : de toutes les manières, tu ne liras rien avant que le livre ne soit fini. Et tu ne pourras pas intervenir dessus. C’était un peu un pari. Je pense qu’il a été surpris de voir qu’il y avait tant de choses sur sa vie privée qu’il avait toujours refusé qu’on sache, et en même temps il a lu le livre pour ce que c’est. C’est-à-dire, "Bartabas Roman", puisqu’en fait, plus il y a de vérités sur son compte, plus, je crois, je fais ressortir l’aspect romanesque du personnage.

Metropolis : La singularité absolue de ce qu’il est devenu. De ce qu’il s’est inventé.

Jérôme Garcin: Ce qu’il s’est inventé, moi je ne vois pas d’équivalent, aujourd’hui. Allez à Aubervilliers, allez chez Zingaro. On part dans un monde en marge du monde réel. Un monde clos, tout à fait autarcique. Limite monastique, il faut le dire, où chacun, lui le premier, confond travail et vie privée. Je pense que s’il pouvait frapper sa monnaie il le ferait, tellement ce monde de Zingaro est ailleurs. Et d’ailleurs, qu’est-ce qui fascine tant les millions de gens qui vont sacrifier au spectacle de Bartabas… Qu’est-ce qu’ils cherchent, sinon un monde imaginaire ? Mais un monde imaginaire dans lequel Bartabas est sincèrement un personnage de fiction. Il ne triche pas avec ce qu’il est devenu.

Metropolis : On racontait, que le petit garçon, un jour, voit sur un écran de télévision, en attendant Thierry La Fronde, quelque chose de stupéfiant. Il ne comprend pas trop, et cette chose, c’est…

Jérôme Garcin: C’est Malraux. C’est Malraux, c’est un tout gamin, effectivement, il attend Thierry La Fronde ou Zorro, et il voit apparaître dans le petit écran… une apparition à la fois fascinante et grotesque, illuminée. Et c’est un mec qui parle, cravaté, mais comme s’il avait fumé 45 joints. Enfin, vraiment proche, quand même, du mec qui sort de l’asile. Et comme il est gamin, il est fasciné par ce visage qui parle en gros plan à une caméra, mais en même temps, il retient des mots étranges qui sont des mots sublimes de Malraux, qui sont le produit de sa culture piochée aussi bien en Chine qu’en Grèce, en Egypte que… Et vraiment, un jour on a parlé de Malraux, et je pense profondément que dans ce qu’il a retenu de la culture, ou des cultures du monde, inconsciemment, ça vient de là.

Metropolis : Quand on lit votre livre, on se dit que, à part les hommes qui savent ce qu’est le cheval, vous êtes un homme de cheval. Vous montez, vous avez un cheval… Vous voyez des choses que nous, gens qui ne connaissons pas le cheval, vous voyez des choses qu’on ne voit pas.

Jérôme Garcin: Oui, mais ça n’a pas d’intérêt. Je vais vous dire que ce que je vois… Je pense que, je pense qu’aller chez Zingaro ne suppose absolument pas une culture équestre. Et j’espère qu’on peut lire "Bartabas Roman" sans être un cavalier. Maintenant, ce que j’y vois, je dirais qu’il y a des choses auxquelles je suis plus sensible, mais, ça ne rentre pas en ligne de compte. Je veux dire que quand je vois les chevaux de Bartabas, quand il les monte, que ça soit avec la musique… j’essaye de comprendre ce que tout spectateur essaye de comprendre. C’est : qu’est-ce qu’entend le cheval à ce moment là ? Est-ce qu’il entend cette musique, les voix de buffle des moines tibétains ? Est-ce que le cheval y est sensible ? Ou est-ce que c’est simplement le cavalier qui y est tellement sensible, que le cheval, en dessous, le ressent ? Je ne sais pas. Ces questions-là, tout le monde se les pose. La qualité d’un appuyé, d’un passage, d’un piaffé… quand c’est beau, c’est beau. On se fout de savoir quel nom ça a.
En revanche, l’écrivain que je suis en a tiré des leçons d’écriture. C’est-à-dire que moi, j’essaye dans chacune de mes phrases de reproduire ou de tenter de reproduire les allures, le pas, le trot, le galop. J’obéis à une syntaxe qui m’est devenue propre, qui est une syntaxe absolument équestre. Je cherche, moi, l’équivalent, en littérature, de l’art équestre.
Je crois que, de toute façon, il y a très peu de très grands créateurs par siècle, et que ce mec-là, d’abord a inventé ce qui n’existait pas avant, en procédant à des mariages inouïs. Je veux dire qui étaient, sur le papier, impensables. Si on ajoute le grand art équestre, la haute école, aux musiques du monde, à la chorégraphie au sens propre… Si on y ajoute une forme de mystique à laquelle il participe volontairement, mais de la poésie également, mais aussi, qu’il le veuille ou non, un héritage qui est celui du cirque, avec cette scène circulaire… En mariant tout ça, il a inventé un art qui n’existait pas avant lui, et en plus, il a touché l’universel. Ça, je ne vois pas d’équivalent.
J’ai vu des gens, à New York comme à Moscou, éprouver la même émotion que ceux d’Aubervilliers ou d’Avignon devant ces spectacles intraduisibles, qui peuvent relever, pour certains, de la grand-messe ou d’un rituel obscur et parfois un peu étrange, mais qui parlent à toutes les langues, à tous les pays. Et donc, aujourd’hui, Bartabas a raison de penser qu’il n’est plus le petit Clément Marty de Courbevoie… Mais qu’il est le Bartabas, un Bartabas qui a atteint une forme d’universalité.


Vous évoquez l’hypothèse qu’il arrête, et qu’il parte faire on ne sait pas quoi…

Jérôme Garcin: J’en suis absolument convaincu. Je pense que cet homme, qui a été à ce point fidèle à lui-même que jamais il n’a accepté de propositions mirifiques… qui continue à vivre dans sa roulotte comme n’importe qui… L’histoire formidable que je raconte… Il est à New York, sous son chapiteau, il remplit le chapiteau à Manhattan pendant plusieurs semaines… C’est le seul Français qui ait eu un tel succès aux Etats-Unis depuis très longtemps, et puis arrive un jour un producteur de Las Vegas qui lui arrache un déjeuner au sommet d’un building, et qui lui dit : c’est génial, c’est génial. Il sort son carnet de chèques, il dit : j’achète, j’achète, et je crée, en dur, à Las Vegas, un stade Zingaro.

Je triple la cavalerie, on fait trois spectacles par jour, sept jours par semaine. Vous aurez un salaire, qui était celui de Tom Cruise par jour, et l’autre, mon Bartabas, s’est mis à pisser de rire devant lui, et a essayer de faire comprendre à cet Américain bourré de fric que, que même s’il acceptait cette proposition insensée, il ne pourrait pas… Qu’un cheval, c’est un cheval. Qu’on ne peut pas, on peut pas lui imposer… Les règles qu’il a appliquées à Aubervilliers sont très strictes. Pas plus de cinq jours, et pas de création à moins de deux, de deux ou trois ans.
Et donc, pour répondre à votre question, moi, je suis convaincu que, il ne crée un spectacle que lorsqu’il a le sentiment qu’il a trouvé quelque chose. Mais le jour où il ne trouvera pas, ou plutôt où il aura le sentiment de se répéter, ou de tomber, ou de se banaliser, ou de se conformer, ce jour-là il partira. Il partira totalement. Enfin, il fermera les portes du théâtre d’Aubervilliers, et on ne saura pas où il est. Et on le retrouvera quelque part, avec deux chevaux, à monter nuit et jour dans une carrière obscure. Il se fout de sa carrière, il se fout de son image. Et donc, je pense qu’un jour, il va appliquer à la lettre ce qui est le titre d’un de ses spectacles, c’est Eclipse, il va s’éclipser complètement.



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Metropolis
Un reportage de Annie Chevallay et Pierre-André Boutang
Samedi 25 septembre 2004 à 00h05
Rediffusion le 26 septembre à 17.50
Rédaction: ARTE France, Online Production
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Edité le : 23-09-04
Dernière mise à jour le : 24-09-04


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