À Paris, il y a une rue Oberkampf et une station de métro Oberkampf. Très bien. Mais qu’est-ce que c'est " Oberkampf " ? Petit test : (télé-trottoir) - Oberkampf, non, je crois que je sais pas. - euh un général, une bataille, un truc napoléonien. Vaguement. - Pas du tout, j'ai fait espagnol, deuxième langue. Pas allemand, je sais pas du tout - Je sais pas, peut-être un philosophe, un mathématicien, un navigateur, un colonel, je ne sais pas. -Je vais dire une ânerie sans doute, mais je verrai bien un général, un général Oberkampf. Bien. Attendez la suite. Ce tissu, vous le connaissez ?Les Français, bien évidemment savent qu’il s’agit de la toile de Jouy. Elle s’appelle toile de Jouy car, à l’origine, elle était fabriquée dans une manufacture de textile de Jouy-en-Josas, une petite ville située sur la Bièvre, dans le sud de Paris. Or, cette manufacture a été créée en 1760 par un certain – nous y voilà – Christophe-Philippe Oberkampf, un Allemand natif de Wiesenbach dans le Baden-Württenberg. Ça, c’est un choc pour les Français. Qui croira que ce tissu français, tellement français et pratiquement inconnu en Allemagne, ait été créé par un entrepreneur allemand ?
Regardez ces scènes charmantes : des enfants jouent dans un chariot tiré par un bouc, un chasseur souffle dans un cor, un chien poursuit un cerf. Une jeune servante s’accoquine avec un garçon de ferme, sous le regard d’un coq ou d’une poule. Des dames, des marquises probablement, sous un dais montrent quelque chose au loin, les décors sont bucoliques, les ruines pittoresques. D’autres saynètes sont d’inspiration mythologique. La plupart de ces dessins ont été créés par Jean-Baptiste Huet, grand peintre animalier du 18ième siècle qui s’est visiblement inspiré des scènes galantes de Antoine Watteau, peintre très en vogue à cette époque.
La toile de Jouy propose une vision de la nature proche de celle de Marie-Antoinette, la femme de Louis XVI, qui batifolait au Trianon avec ses petits moutons : les Marquises se protègent du soleil grâce à leurs ombrelles et côtoient le petit peuple en haillons qui trime dans une nature idyllique. Tous ces charmants dessins se déclinent dans de subtils camaïeux de rouge, bleu, vert, ou brun, noir, jaune etc. L’aristocratie s’empare immédiatement de ces tissus d’ameublement : rideaux, tentures murales, parures de lits, paravents, fauteuils, nappes, abat-jour, etc, etc, Bon, on pourrait croire que la Révolution française va vite tordre le cou à ces décors irréels.
Certes, la manufacture voit bien son essor freiné pendant quelques années au lendemain de la Révolution et notamment sous la Terreur, mais ce n’est que pour repartir de plus belle : Oberkampf est un fin stratège. Patron paternaliste, soucieux de préserver l’emploi de ses ouvriers tout en faisant fructifier sa fortune personnelle, il sait manœuvrer dans cette période difficile. D’ailleurs, cet Allemand qui garde un fort accent en français mais qui a habilement francisé son nom et épousé une fille de bourgeois français n’est-il, pas élu maire de Jouy en Josas en 1790 ? Quant aux bourgeois, dès qu’ils s’en sentent à nouveau le droit, ils plébiscitent les toiles de Jouy.
Mais surtout, Napoléon très impressionné par cet entrepreneur dynamique, toujours à la pointe des avancées techniques, comprend l’intérêt qu’il y a pour la France à développer une industrie textile forte pour à freiner l’hégémonie anglaise. Par deux reprises, l’empereur va se rendre à la manufacture et la visiter. Écoutez cette description qu’en fait Gottlieb Widmer : " … On donna signal au cheval de manège et la toile blanche, entrant d’un côté sous le cylindre gravé, sortit de l’autre imprimé avec une vitesse de 7 mètres et demi à la minute.On opéra ensuite un changement de dessin, en substituant instantanément un autre cylindre à celui qui venait de fonctionner. Cette manœuvre rapide plut beaucoup à l’Empereur ; mais ce qui attira particulièrement son attention, ce fut le grand nombre de cylindres rangés symétriquement dans l’Atelier comme les pièces d’artillerie dans un arsenal. On s’empressa de lui faire remarquer que parmi ces cylindres il s’en trouvait 25 dont la matière provenait de quelques pièces de canon de luxe, prises à Rome en 1798. Alors, il appela ses généraux pour rire avec eux de la singulière destinée de cette artillerie… " On comprend pourquoi, à l’issue de cette visite, l’Empereur détachera de sa boutonnière sa propre croix d’honneur pour la remettre à Oberkampf en disant "que personne n’était plus digne que lui de la porter ".
Peu importe que la manufacture d’Oberkampf ait fermé en 1943, le succès de la toile de Jouy a perduré et perdure. Avec des hauts et des bas. Mais elle revient toujours au devant de la scène. On se rappellera les papiers peints très en vogue dans les maisons de la bourgeoisie française dans les années 60. Rose pour la chambre des filles, vert ou bleu pour celle des garçons. Récemment encore, une marque de vêtements d’enfants a lancé sa nouvelle collection sous le motif "toile de Jouy ". Eh oui, la toile de Jouy, voilà l’un des éléments de ce discret "bon goût à la française" qui, faisant fi de la marche du temps, traverse les siècles dans une calme détermination…







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