Celui qui avait commencé une carrière brillante de scénariste a d'ailleurs lancé une de ses plus belles piques à certains réalisateurs et acteurs de sa connaissance quasi-analphabètes : "Pour un réalisateur, il n'est pas important de savoir écrire mais ça peut aider de savoir lire". Wilder avait fait ses armes dans l'écriture, avec les scenarii de "La Huitième Femme de Barbe Bleue" et "Ninotchka", aux côtés du grand Ernst Lubitsch pour qui il affichait une admiration sans bornes.
Il avait d'ailleurs placardé aux murs du bureau à Hollywood cette inscription en grandes lettres "Comment Lubitsch aurait-il fait ? "
L'amour des mots
Ses répliques hilarantes, ses bons mots légendaires ont marqué l'esprit de tous les cinéphiles et du public jusqu'à ce qu'il se sente presque piégé par cette image d'amuseur. Cameron Crowe, ex-critique rock à Rolling Stone Magazine dans les années 70 puis réalisateur éperdu d'admiration pour Wilder, l'a approché avec beaucoup de peine, en 1998 pour une série d'entretiens absolument remarquables*. Wilder, d'abord excessivement méfiant, un peu ours, se livre petit à petit, question après question.
Cameron Crowe lui dit vouloir écrire le livre qu'il aimerait lire sur lui. Il fait plus encore en dressant détails après détails le portrait complexe et fascinant d'un artiste : un homme sensible et drôle mais aussi effroyablement lucide. Wilder, au détour d'une phrase, presque par mégarde, se livre et retrace en puzzle sa vie : de sa naissance en Pologne en 1906 et son enfance à Vienne en passant par ses vingt ans comme journaliste à Berlin, ville en pleine effervescence excentrique jusqu'à son arrivée aux USA en 1935. Il arrive là-bas après avoir fui le régime nazi ; sa mère et une partie de sa famille ont péri dans le camp d'Auschwitz. Il réalise en 1942 "Uniformes et Jupons Courts". Après ce film, il passe de genre en genre, en apportant à chaque fois sa propre sensibilité au sujet, peut-être un peu de drame dans la comédie et un peu de comédie dans le drame.
Noir flamboyant
En mai 2002, à l'occasion d'une séance très spéciale pendant le festival de Cannes, Martin Scorsese rend hommage au maître Wilder en commentant des extraits choisis. Le premier film cité est "Sunset Boulevard" (1950). Scorsese évoque alors un de ses premiers souvenirs de cinéma, ce film qu'il a vu à l'âge de huit ans. Il parle de sa fascination pour ce film presque gothique, fantastique, presque « noir » qui lui parlait pour la première fois d’Hollywood. Enfant, il avait cru voir un film d’horreur peuplé de fantômes décatis pour se rendre compte, une fois cinéaste, qu’un film sur Hollywood ne pouvait être qu’un film d’horreur (sic) ! Dans "Le gouffre aux Chimères" tourné un an plus tard, Wilder décrit de même les pratiques peu orthodoxes et dénuées de toute éthique d'un journaliste (Kirk Douglas). On le taxe alors de cynique ; il réplique qu'il est bien en dessous de la réalité ! Avec "Assurance sur la Mort" en 1944, il édifie les règles du film noir et fait de Barbara Stanwyck une des plus inoubliables garces du cinéma.
"Le Poison" en 1945 est sans doute le premier film à Hollywood à s'aborder le drame de l'alcoolisme. Comme le relate Cameron Crowe dans son "livre-conversation", Wilder est sans doute le critique le plus dur face à ses propres films et le premier à reconnaître ses échecs. Par exemple, en 1958, selon ses propres termes, il tente de réaliser un film à la Hitchcock avec "Témoin à Charge" où il fait jouer face à face deux monstres sacrés : Marlène Dietrich et Charles Laughton. Mais si Wilder stylise sa mise en scène, c'est toujours avec mesure : il fait toujours passer l'histoire en premier. Sans amour particulier pour les films des années 70 aux années 90 (même s'il avait une passion bizarre pour le film Forrest Gump), il en dira : "La plupart des films aujourd'hui sont plein d'effets spéciaux. Je ne peux pas faire ça : j'ai arrêté de fumer parce que je n'arrivais pas à recharger mon briquet Zippo".
Le rire et le vague à l'âme
En parlant dans le livre de C. Crowe d'un de ses scénaristes fétiches ASL Diamond, Billy Wilder dit : "Le véritable humoriste est toujours triste". Voilà peut-être la formule magique wildérienne : ajouter un gramme de tristesse au milieu d'un timing comique impeccable et implacable. Si l'on excepte bien sûr son grand credo : "J'ai dix commandements. Les neuf premiers disent "Tu n'ennuieras pas". Le dixième : "Tu auras le droit au Final Cut ! " Même s'il a réalisé les drames les plus noirs de cette période, Wilder garde pourtant la réputation de maître de la comédie américaine achevant le cycle d'un Âge d'Or hollywoodien qui commence avec Leo Mac Carey, Howard Hawks ou Frank Capra et s'achève à peu de choses près, symboliquement, avec "Certains l'aiment chaud" puis le multi-oscarisé "La Garçonnière" en 1960. Il réalise deux comédies romantiques en diable "Sabrina" et "Ariane" avec la jeune Audrey Hepburn mais regrette de n'avoir jamais pu engager sur ces films-là Cary Grant. Dans "Un Deux Trois" en 1962 il permet à James Cagney de sortir de son rôle de gangster en interprétant un directeur des ventes pour Coca-Cola en mission de l'autre côté du Rideau de Fer ! Souvent les mêmes acteurs reviennent dans sa filmographie. Jack Lemmon joue dans sept films de Wilder dont "Certains l'aiment chaud", "Irma la Douce" et "La Garçonnière" aux côtés de l'adorable Shirley MacLaine. Ce dernier film était sans doute le préféré du réalisateur : l'intrigue lui a été inspirée par l'idée de l'appartement emprunté à un ami par le couple dans "Brève Rencontre" de David Lean !
Mais Wilder se révèle surtout fasciné par certains acteurs, des légendes vivantes comme Charles Laughton. Marilyn Monroe qui illumine "Sept ans de Réflexion" et "Certains l'aiment chaud" l'intrigue particulièrement. Il la définit comme une star absolue possédant l'élément mystère X, une actrice ultra-douée car absolument imprévisible et un vrai cataclysme sur un tournage !
Billy Wilder est mort en 2002. Comme le dit la réplique finale de "Certains l'aiment chaud" : "Personne n'est parfait ".
Delphine Valloire
* Cameron Crowe : "Conversations avec Billy Wilder"
(Editions Actes Sud / Institut Lumière)







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