Critique : Né de l’art contemporain, ce projet singulier, quasi-expérimental, tend vers le cinéma sans que la frontière entre les deux domaines ne soit jamais nette. Art ou cinéma – art et cinéma, telle est la question… Il s’agit donc de saisir un homme au travail, uniquement sur le terrain et le temps d’un seul match choisi au hasard. Cet homme est plus qu’un joueur, il est un mythe, une icône, un nom qui résonne dans la tête des supporters de foot du monde entier comme dans le cœur de toute une nation : Zinedine Zidane, celui qui « nous » a fait gagné la Coupe du Monde en 1998. Charismatique, Zidane donne par sa présence magnétique une intensité étrange à ce portrait en mouvement.
Les caméras ne le quittent pas des « yeux », seconde après seconde, découpant son corps dans l’espace : une main levée sur un fond noir, un pied qui remet du talon une motte de terre, son visage tendu vers la partie qui se joue. Saisi au microscope, au travers des attitudes du joueur sur la pelouse, le football révèle ses sensations, son côté obscur, sa violence mais aussi sa complexité. Zidane suit la partie en concentrant tout son être sur la géométrie mouvante des autres joueurs, toujours hors-champ, sur une stratégie impossible. Chaque image le montre, explorant mentalement et physiquement des combinaisons mystérieuses, comme un joueur d’échecs. Mais cette partie, qui reste presque étrangère à l’image, est loin de se jouer en chambre sur un petit échiquier. Douglas Gordon et Philippe Parreno ont réussi à saisir ce que c’est de marcher sur la pelouse d’un stade sous les regards de 80 000 spectateurs hurlants, vibrants, tendus d’attention.
Leur incroyable travail sur le son rend cette atmosphère sidérante : les clameurs se ressentent non plus par l’ouïe mais au plus profond, dans la colonne vertébrale, dans notre corps comme dans celui de Zidane. Le montage de ces images toujours semblables et jamais les mêmes, projette dans un sorte d’état second et le portrait se révèle enfin, à la manière des dessins furieux d’Alberto Giacometti, images griffonnées sans cesse superposées pour tendre vers la vérité, pour atteindre à une essence de l’être ainsi dessiné. La musique orageuse de Mogwaï rend palpable la pression qui monte en vagues jusqu’à la fin du match. La première mi-temps plus statique que la deuxième, celle de l’action, donne lieu à une introspection, celles des mots de Zidane qui s’inscrivent en sous-titres sur l’image. Puis les gros plans sur le joueur évoquent en crescendo ceux des westerns de Sergio Leone. Cette tension est brièvement éclairée par un sourire solaire de Zidane, incongru et si lumineux, un sourire de solidarité avec Ronaldo, véritable éclair de fraternité partagée. Pendant qu’en filigrane apparaissent les conflits qui opposent les équipes, les différends avec l’arbitre. Quelque chose va arriver. Et la violence se déchaîne en un instant, donnant lieu à un drame, un petit drame footballistique qui devient un grand moment de cinéma. Comme John Wayne à la fin de « The Searchers » de John Ford, un homme, immense et dérisoirement petit, s’éloigne dans ce désert vert, entouré du canyon hurlant de la foule. Seul, il marche et quitte le jeu. Il a fait ce qu’il avait à faire.Delphine Valloire





Un portrait du 21ème siècle
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