Un nouveau chef-d’œuvre du réalisateur taiwanais Tsai Ming-Liang, entre film porno, désir en panne et... trombes d'eau.
Synopsis : Shiang-Chyi et Hsiao-Kang se sont rencontrés par hasard, dans un autre film de Tsai Ming-Liang (« Et là-bas, quelle heure est-il ? » en 2001). Mais la jeune femme a quitté Taipei. A son retour, elle ne parvient pas à retrouver Hsiao-Kang. Pourtant, un peu plus tard et à nouveau par hasard, elle tombe sur lui. Hélas ! Les temps ont changé, et le jeune homme ne vend plus de montres. Il tourne dans des films pornos. Pour ajouter à la déconvenue, une pénurie d’eau règne à Taipei et finit par influencer les comportements, jusqu’à l’obsession. Y’a-t-il encore une place pour l’amour dans cet univers chaotique et brutal ?Critique : Les films de Tsai Ming-Liang ont toujours tourné autours des mêmes thèmes, relayés qui plus est par un style où le plan-séquence et la parcimonie spectaculaire des dialogues étaient invariablement privilégiés. Aujourd’hui, « The Wayward Cloud » (en quelque sorte « Un nuage au bord du ciel ») semble même avoir valeur de rétrospective, centré qu’il est autour de l’élément liquide et du désarroi sentimental, tous deux particulièrement récurrents chez lui, pour mettre en scène des figures ou des objets carrément croisés dans ses films précédents : la pastèque (celle de « Vive l’amour »), les interludes musicaux (ceux de « The Hole »), qui verbalisent les silences des protagonistes, ou le miroir du cinéma. Aujourd’hui, dans « The Wayward Cloud », le tournage d’un porno fonctionne comme une intrigue parallèle, tandis que hier, dans « Goodbye, Dragon Inn », son œuvre précédente, le récit s’installait dans un cinéma, pendant la projection d’un film de sabre.
Pourtant, loin de tourner en rond ou de se répéter, Tsai Ming-Liang transcende toujours davantage ses figures habituelles et fait preuve d’une invention plastique constante. Comment parvient-il encore à nous étonner par ce zigzag si familier entre statisme, grotesque et drame, zigzag évidemment rehaussé par le mutisme des personnages ? En accordant pour une fois une même importance à la volonté de montrer le sexe qu’à celle, inévitable chez lui, de mettre en scène l’eau comme élément équivoque : vital et apaisant, ou bien délétère dans sa propension à se propager partout, jusqu’à l’érosion des habitations et surtout des gens ? Par delà le désir et la moisissure, Tsai Ming-Liang travaille une œuvre en perpétuelle et constante re-disposition, au niveau du sens comme au niveau de l’intensité. Chapeau bas à Tsai Ming-Liang.
Julien Welter
Les images de Tsai Ming-Liang sont les plus courageuses et les plus humoristiques des films en compétition cette année
Synopsis : Une vague de chaleur frappe Taipeh, la capitale de Taiwan. L’ancien vendeur de montres Hsiao Kang (Lee Kang-Sheng) et Shiang Chyi (Chen Shiang Chyi), déjà présents dans le dernier film de Tsai Ming-Liang « What Time is it There ? », se rencontrent. Elle ne sait pas qu’il gagne maintenant sa vie comme acteur de films pornos, deux étages au-dessus de son appartement. Critique : Les nuages dans le ciel de plein été au-dessus de Taipeh sont capricieux et imprévisibles. Ils ne veulent plus se montrer, bien que les habitants aient un besoin urgent d’un peu de fraîcheur dans la chaleur étouffante de cette ville de plusieurs millions d’habitants. Les nuages n’apparaissent, peints, qu’au plafond de l’ancien vendeur de montres Hsiao Kang. Ce dernier, qui vendait autrefois ses montres devant une aile de la gare maintenant démolie, s’est spécialisé dans le porno sous ce ciel kitsch de nuages moutonneux. Il le fait pour l’argent. L’équipe de tournage, composé de trois personnes, le filme avec ennui avec sa partenaire japonaise dans toutes les positions imaginables, de préférence avec un melon, que l’actrice porno coince entre ses jambes. Hsiao Kang, véritable acrobate du sexe, le lèche, le tripote, et sa collègue de travail finit par le manger.
Les melons sont nombreux dans ce film, presque plus nombreux que les bouteilles d’eau que la population a stockées en masse pour se protéger de la chaleur insupportable. Parfois, ils décorent les parasols des passages musicaux présents comme un leitmotiv dans le film, la télévision montre des concours de melon, et on en voit même qui surnagent dans un canal transformé en cloaque, apparemment jetés là par des gens qui n’en voulaient plus. Seule Shiang Chyi attache de l’importance au melon, dont elle offre le jus à son amoureux, qui le fait disparaître en cachette en le jetant par la fenêtre.
Les amoureux de « What Time is it There? » se rencontrent de nouveau dans ce film. Shiang Chyi est de retour de France, et rencontre son Hsiao Kang sur le banc d’un parc, où il se repose du porno fatigant qu’il vient de tourner. Les deux personnages reprennent leur tendre romance, et les motifs du film de Tsaio Ming-Liang réapparaissent : l’eau, les corps nus, les mêmes acteurs, la catastrophe naturelle. Au fond, tous les films de Tsai Ming-Liang se combinent en un seul grand film, décliné en différentes variantes. On y parle peu, les plans longs, debout, généralement tournés avec un grand angle, se suivent de façon cryptée, une surprise succède à une autre, un sentiment de dépendance naît der. On retrouve toujours les passages musicaux qu’affectionne Tsai Ming-Liang, ces morceaux des années 1950 et 1960, témoins d’une autre époque plus romantique, où l’on chantait encore l’amour avec des paroles passionnées. Cette combinaison d’hyperréalisme odieux (l’actrice porno japonaise périt à cause du bouchon d’une bouteille de plastique qu’elle a dû utiliser pour se faire jouir devant la caméra) et de kitsch stylisé produit une tension bizarre, entre comique et tragique, entre grotesque et mélodrame, laconisme et tristesse. Les images de Tsai Ming-Liang sont les images les plus courageuses et les plus humoristiques des films en compétition cette année, et cela sans calcul pornographico-sensationnaliste.
Martin Rosefeldt








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