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Sortie du 10 octobre 2007 - 11/10/07

L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

Ressuscitant avec maestria le néo-western métaphysique, Andrew Dominik fait de cet « Assassinat de Jesse James » une réflexion abyssale sur la gloire mortifère et paradoxalement une histoire d’amour à briser le cœur. Un des plus beaux films de la décennie.






Un film d’Andrew Dominik
(2007 / USA / 159 mn)
Avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard, Sam Rockwell, Marie-Louise Parker…





Synopsis : 1881. Jesse James, hors-la-loi légendaire, « Robin des Bois » controversé d’une Amérique douloureusement de la guerre de Sécession, prépare sa prochaine attaque de train. Il sait que ses ennemis le traquent pour gagner la prime liée à sa capture et se couvrir de gloire. Mais le vrai danger ne viendrait-il pas de ceux à qui il fait le plus confiance.

Critique : Dès les premières images, plane sur cet « Assassinat » l’ombre du maître Terrence Malick. À travers de multiples détails, Andrew Dominik rend ici le plus beau des hommages au réalisateur les « Moissons du Ciel » : les mers d’or des champs de blé dorés en passant par une voix-off démiurgique ou l’acteur Sam Shepard. Le film tout entier est aussi parcouru de cette même langueur élégiaque, d’une mélancolie sans remède. Car, comme Malick, Andrew Dominik ne croit pas aux mots mais il croit aux regards, à la lumière et à l’ombre au sens propre comme au figuré. Le meurtre annoncé dans le titre brise d’ailleurs sciemment le suspens pour ne laisser que des questions flotter. Dominik, réalisateur du très graphique « Chopper » avec Eric Bana dans le rôle d’un tueur en série atypique, a choisi à l’image Roger Deakins, sans doute le meilleur chef opérateur aujourd’hui, pour jouer sur cette splendeur décatie de l’Ouest, très néo-western et les faux-semblants du récit.

Au départ : un mythe, celui de Jesse James. L’homme n’était pourtant pas un modèle. Ce bandit des grands chemins qui justifiait ses crimes par la vengeance et une fidélité d’outre-tombe au drapeau confédéré, a commis bon nombre de crimes de sang-froid. Passablement raciste et psychotique, il a incarné en figure quasi-messianique le « white trash » du Sud, symbole amer et ronflant de ces petits blancs oubliés du pouvoir qui avaient trop morflé durant la guerre civile. L’histoire du film vient donc bien après l’orage de violence qui a fait sa légende et Jesse James n’en porte plus que les stigmates.

Succédant aux soixante-dix (!) acteurs qui ont incarné Jesse James parmi lesquels Tyrone Power, Robert Duvall ou James Coburn, Brad Pitt, habité, donne là sa meilleure performance, déjà récompensée par le prix d’interprétation à Venise. Tour à tour féroce ou subitement potache, sans pitié et doux, il incarne un homme hanté au charisme cannibale, paranoïaque par nécessité. Dans ses yeux, on lit la lucidité terrible du joueur qui sait qu’il perd. Énigmatique par son silence, il est le plus terrifiant d’entre tous les hommes : un fou sage. Cet astre qui fascine et qui absorbe offre à Robert Ford de l’approcher dans son intimité pour y mener une vie de satellite satisfait. Casey Affleck réussit un tour de force hallucinant dans le rôle de Robert : il réussit à être à la fois touchant et détestable, naïf et malin, idiot et retors, adorant et haïssant. Il a la force de toutes ses faiblesses.

Finalement, le film dissèque une névrose de fétichiste par le medium qui suscite le plus de fétichisme aujourd’hui, le cinéma. Et appuie là où ça fait mal : le grand mal moderne de l’image de l’Idole. Robert Ford vit dans un espoir perpétuel, celui de se rapprocher le plus possible de Jesse James, d’en collecter des miettes d’affection, un hypothétique retour de sentiment pour finir dans une frustration et une déception létales. La célébrité est un cul-de-sac mortifère. Pour Jesse James lui-même, la vie quotidienne est de plus en plus impossible, sa résistance faiblit face à la voracité du monde. L’obsession de Robert Ford pour lui est celle d’un amoureux transi, presque féminin, qui cache ses petits souvenirs dans une boîte sous son lit. Mais ses sentiments sont de ceux qui ne supportent pas le quolibet ou la moquerie. Robert meurt littéralement d’amour.

Il y a quelque chose du vampire dans cette histoire, une immortalité trompeuse qui se transmet, par la fascination et le sang répandu. Alangui dans sa baignoire de dos, Jesse propose simplement le pacte à Robert avec cette question : « Tu veux être comme moi ou tu veux être moi ? ». En désespoir de cause, Jesse James finit par lui forcer la main : Dominik choisit de montrer cet acte comme un suicide par procuration, une passation de pouvoir perverse. Robert Ford avec ses faiblesses devient « l’Homme qui a tué Jesse James » et goûte au poison de la gloire ad nauseam en rejouant la fameuse scène sur les planches. Cette mise en abyme entre cinéma et scène de théâtre met elle-même en garde contre l’artificialité de toute représentation, de toute « projection », et contre les procédés de l’acteur. Robert et son frère (magnifique Sam Rockwell) glissent peu à peu de la flambe menteuse à la dépression devant les yeux du public. L’assassinat terrifie Robert, l’apaise puis le hante et le tue dans un cycle tragiquement normal. Jesse James a gagné : bandit qui a perdu son humanité en se métamorphosant en mythe, il choisit son bourreau consentant en son adorateur le plus fervent pour porter son fardeau. C’est là que ce film presque douloureux à force de beauté montre son vrai visage dérangeant, paradoxal : celui d’une histoire d’amour impossible.

Delphine Valloire


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L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford
Un film d’Andrew Dominik
(2007 / USA / 159 mn)
Avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard, Sam Rockwell, Marie-Louise Parker…
Sortie le 10 octobre 2007
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Edité le : 09-10-07
Dernière mise à jour le : 11-10-07