Il y a trois siècles, dans les Caraïbes et l'Océan Indien, les pirates font de leurs bases de repli des mondes où cohabitent toutes les couleurs de peau, toutes les religions, et où est abolie la propriété privée. Ces utopies pirates n'ont laissé d'autres traces que ces tombes siglées du Jolly Roger, la tête de mort inscrite sur les drapeaux noirs. La plus fameuse de ces communautés est Libertalia, qui aurait tenu plusieurs dizaines d'années au large de Madagascar avant d'être écrasée par la marine anglaise. Mythe ou réalité, c'est elle qui inspire ici les studios Disney. Les pirates, décidément, ne sont pas des gens fréquentables!Ces communautés inventées par les pirates, nous dit Hakim Bey, n'étaient pas faites pour durer. Un siècle avant la Révolution Française, elles se moquaient des frontières, mais se savaient condamnées. Les pirates étaient mobiles, et disparaissaient comme ils étaient venus. Un mode d'action appliqué au pied de la lettre par les forbans modernes, comme ceux de Burning Man qui se donnent quinze jours au milieu d'un lac salé en Arizona pour vivre au delà des limites en toute liberté. C'est aussi le modèle des free-parties et des raves dans le monde entier.
Et surtout, les zones autonomes temporaires investissent, comme il y a trois siècles les territoires pour lesquels il n'existe pas encore de carte, pas de gouvernement ni de police. Tous ces rêves devenus réalité ne sont pas uniquement festifs. A Taos au Nouveau-Mexique, les artisans du projet Earthship voient loin, jusqu'à la création de villes autosuffisantes, même sans permis de construire.
Hakim Bey : "Je n'ai rien inventé. J'ai simplement remarqué que ces choses existaient. Ce que j’ai observé c’est que les êtres humains préfèrent se rassembler pour jouir de la liberté, même pour un laps de temps très court, plutôt que de vivre leur vie misérablement. C’est une chose que l’Homme fait, naturellement. J’ai observé ce phénomène et je lui ai donné un nom. Un bon diner est une TAZ parce que personne ne te dit comment te comporter, il n’y a pas de Senat, pas de police… Marcel Duchamp a dit un jour: "vous avez de la chance si vous avez eu une ou deux idées originales dans votre vie". Moi, j'ai eu celle-là. Aujourd’hui c’est devenu un slogan qui a sa propre vie. C'est hors de ma portée."
Ils sèment le désordre et la peur comme leurs ancêtres les pirates, ce sont les activistes du black bloc fervents adeptes des TAZ. Pas de contre manifestation sans leur présence, New York n'a pas échappé à la règle. Mais c'est à Copenhague qu'il faut se rendre pour tomber sur l'une de leur base de repli. Ils sont habillés de noir, avancent groupés et surtout cagoulés: pour eux, pas de compromis. L’activisme selon les black blocs se veut sans visage. Héritiers des autonomes allemands des années 70, les blacks blocks apparaissent dans les manifestations anti-Guerre du Golfe en 91. Composés majoritairement d’anarchistes, ils s'attaquent aux forces de l’ordre et aux symboles de la mondialisation: banques, multinationales, sommets du G8. Leurs actions et leur uniforme font peur depuis qu’ils ont mis Seattle à sac. La cagoule permet d'éviter le fichage. A partir de 94, dans la jungle mexicaine du Chiapas, les indiens insurgés en font aussi leur emblème. Selon le sous-commandant Marcos, cette foule sans visage proclame qu'il n'y a plus de chef, seulement un mouvement qui concerne tous les opprimés de la Planète.
Subcomandante Marcos : "Le zapatisme est une idéologie, ce n’est pas une doctrine achetée ou pour laquelle il faut payer. C’est une intuition. Quelque chose de tellement ouvert, de tellement flexible que ça existe un peu partout. Le zapatisme soulève la question : « Qu’est-ce qui m’a isolé ? » qu’est- ce qui m’étouffe ? » « A cause de quoi j’ai été exclu ? »"
Comme Marcos protégés par la jungle du Chiapas, les invisibles du Black Bloc se retranchent dans une dizaine de squatts du quartier nord de Copenhague. A Copenhague, l'invisibilité permet toutes les provocations. Le dernier fait d’arme du collectif veto : s’être introduit dans la Maison de l’Industrie sur la place de la Mairie pour couper le jus qui alimente les néons publicitaires. Preuve que l'invisibilité dérange, le port de la cagoule est illégal dans les manifestations depuis 2 ans au Danemark. Ca n'empêche pas la boutique de la solidarité de les vendre.
>> La légende de Libertalia - http://site.voila.fr/libertalia
>> Libertalia : les damnés de la mer - http://www.humanite.presse.fr
>> The Burning Man Project - http://www.burningman.com/
>> Earthship - Biotecture - http://www.earthship.org/
>> Dix ans de rébellion zapatiste au Chiapas - http://www.monde-diplomatique.fr
Bibliographie sélective
L’Etincelle zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire
de Jérôme Baschet
Denoël, Paris, 2002.
La Fragile Armada. La marche des zapatistes
Jacques Blanc, Joani Hocquenghem, Yvon Le Bot et René Solis
Métailié, Paris, 2001
Ya Basta ! Les insurgés zapatistes racontent un an de révolte
Dagorno, Paris, 1994.
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TRACKS
Jeudi 28 octobre 2004 à 23h15
Rediffusion le 30 octobre à 17h45
Rédaction: ARTE France, Program 33
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