Il faut dire que l’on attend curieux ce que va donner ce palmarès dont les prix ont été repensés pour être plus lisibles aux yeux du grand public. Fini les prix du meilleur dessin, du meilleur dialogue, Trondheim a voulu récompenser des œuvres comme un « tout » sans distinguer les genres et segmenter le dessin du scénario. Rompant avec les habitudes du festival, la cérémonie est elle aussi revue et corrigée à la fois rythmée et nerveuse grâce au sens de la répartie d’un Trondheim jouant parfaitement son rôle de trublion. Ainsi, après l’habituel hommage aux artisans de la BD qui se sont éteints en 2006 (Dave Cockrum, Alex Toth, Luciano Bottaro, Roba, Stern), le Grand Prix enchaîne sur un hommage aux auteurs de BD nés cette année en diffusant des photos de nourrissons…dont l’un reprendra Tintin en 2053 quand la série sera libre de droit ! L’iconoclaste poursuit plus tard en remettant un prix copinage pour son ami Joan Sfar récompensant le prix du « Meilleur album du chat du rabbin de l’année ».
L’atmosphère bien détendue, voici donc le palmarès de cette édition 2007.
Prix du Patrimoine, chargé de récompenser une œuvre appartenant à l’histoire de la BD depuis longtemps introuvable et rééditée dans l’année :
Sergent Laterreur de Touïs et Frydman, L’Association.Les Essentiels : les cinq titres indispensables de l’année à posséder dans sa bédéthèque plus un Prix Révélation récompensant une première œuvre :
Black Hole de Charles Burns, Delcourt
Lucille de Ludovic Debeurme, Futuropolis
Lupus de Frédéric Peeters, Editions Atrabile (après 5 nominations consécutives, le voilà enfin récompensé)
Le Photographe de Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre, Frédéric Lemercier, Dupuis
Pourquoi j’ai tué Pierre, de Olivier Ka et Alfred, Delcourt« Révélation » : Panier de singe, de Jérôme Mulot et Florent Ruppert, L’Association
- Enfin le Prix du Meilleur Album qui s’affirme comme l’équivalent de la Palme d’Or à Cannes, marque une date dans l’histoire du festival puisqu’il s’agit d’un manga récompensé par un Fauve d’or :
Non Non Bâ de Shigeru Mizuki chez Cornélius
Avec ce palmarès, Angoulême assume son rôle de défricheur et sa volonté de défendre des albums qui se situent hors de la production de grande consommation. Les deux grands vainqueurs de cette édition, Cornélius et L’Association viennent rafler la mise, au nez et à la barbe des grands éditeurs. Reste que si le palmarès risque d’échauder ces derniers, la qualité des titres récompensés est bien là et l’on ne peut que saluer le courage du jury dans ses choix qui ne rend que plus indispensable la tenue d’un festival qui n’a définitivement pas vocation à servir de tête de gondole pour les grosses productions. Seul petit regret, il est dommage que ce géant de la BD japonaise, vénérable octogénaire, qu’est Mizuki n’ait pu se déplacer pour venir chercher son prix.
Remis de ses émotions, on pouvait terminer la journée toujours au théâtre d’Angoulême en suivant un concert de dessins de Brigitte Fontaine et Blutch qui sont un peu deux OVNI dans leur genre. Tout de blanc vêtu, Brigitte plus stratosphérique que jamais nous gratifie de ses improbables chansons saluant entre deux morceaux « les p’tits loulous et vieux briscards » de la salle. Dans le même temps, Blutch se livre à une performance sans filet, et l’on suit en direct son travail sur écran géant. Fusain et sanguine à la main, il improvise, gomme, griffonne et surprend par la relecture libre de chansons comme « Y’a des zazous dans mon quartier ». L’exercice de style s’achève sur « L’amour c’est du pipeau, c’est bon pour les gogos » repris par un public conquis avec un dessin d’un couple de tourtereaux se souriant face à face mais qui au lieu de se regarder l’un l’autre, s’admire chacun dans un petit miroir. Une méditation sur l’amour que Zep apprécie. Nous aussi.
Nicolas Trespallé





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