La première Tétralogie de Chéreau et Boulez date de 1976, c’était à Bayreuth, j’avais quinze ans, et c’est à peine si j’avais entendu parler de Wagner et d’opéra. C’est aussi la raison pour laquelle pendant longtemps l’expression « Ring du siècle » n’évoquait pas grand-chose pour moi. Pourtant, les wagnériens ont encore les yeux qui brillent quand ils en parlent : public déchaîné conspuant le spectacle, concerts de sifflets la première année, ovation de paraît-il 80 minutes avec 101 passages du rideau après la dernière en 1980 ! Des scènes décrites avec force détail, comme ce barrage immense qui remplaçait le Rhin, sur lequel Woglinde, Wellgunde et Floßhilde retroussent leurs jupes de cancan, ou le saisissant final du Crépuscule des dieux, où pendant les dernières cantilènes des cordes, une foule muette scrute l’avenir. On a encensé dans ce Ring la critique du capitalisme par Chéreau, qui n’hésita pas à installer sur scène les cheminées d’usine du début du 19e et les rouages de l’industrialisation naissante, présentant les Nibelungen en mineurs et les Gibichungen en monstres froids de la classe possédante. On raconte que le chef, Pierre Boulez, aurait dirigé l’orchestre d’une telle froideur analytique que les musiciens, la première année, avaient menacé de se rebeller !
La puissance du mythe est telle que les générations d’après sont forcément sceptiques devant la vidéo tournée par Brian Large en 1980 (parue entre-temps en DVD). Souvent, on le sait, le sensationnel d’hier n’est plus que le dérisoire d’aujourd’hui. C’est vrai, ce Ring suinte les années 70 : tous les soirs, la fumée artificielle envahit la scène comme c’était la mode dans les discothèques. Dans leurs chevauchées, les Walkyries déchiquettent les cadavres des héros comme dans les vieux films d’horreur. Et que dire de Siegmund et de Sieglinde, ne sont-ils pas de typiques créatures hippie, si libérés sexuellement et si lourdement désinhibés, lorsqu’ils je jettent l’un sur l’autre sur les airs de « Winterstürme wichen dem Wonnemond » ? Le mythe bayreuthien selon lequel le chant wagnérien n’est plus ce qu’il était se trouve plutôt relativisé que confirmé par ce film. Ce qui n’enlève rien à la qualité d’ensemble, réellement excellente, des chanteurs et chanteuses. Pourtant, Gwyneth Jones jouant Brünnhilde et Manfred Jung incarnant Siegfried ou encore Janine Altmeyer dans le rôle de Sieglinde et Peter Hofmann dans celui de Siegmund ne confinent pas au génie, on ne saurait les exempter de toute critique.Mais qu’il est pénible de s’arracher de ce DVD ! Il vous entraîne comme un tourbillon, comme on aimerait se réserver deux jours entiers pour réécouter et revoir ce Ring de la première à la dernière note ! C’est la musique qui envoûte le spectateur, lorsque Boulez laisse retentir le mi bémol majeur au début de l’Or du Rhin comme une analyse spectrale de haute définition et que la magie des flammes de la Walkyrie et leur puissance illuminatrice ne font pas oublier la fournaise, les ravages du feu, lorsqu’il structure les dialogues avec l’extrême clarté de la musique de chambre et plonge le Crépuscule des dieux dans une pénombre glaciale.
Mais c’est aussi la précision et la puissance suggestive de la direction d’acteurs de Chéreau, qui n’a rien perdu de sa force, le jeu corporel immédiat des protagonistes, la totale identification des comédiens-chanteurs avec leur rôle. C’est encore ce qui fascine le plus, davantage que l’architecture intellectuelle de la mise en scène. Quelle rudesse dans les scènes de meurtres et de violence chez Chéreau : aveuglé par la haine, Hunding s’acharne avec sa lance sur Siegmund, à terre, déjà mourant. Wotan coupe le doigt à Alberich pour lui dérober l’anneau. La querelle conjugale entre Fricka et Wotan est grandiose dans la Walkyrie avec le fameux pendule, dont les balancements indiquent que les heures de Wotan sont irrémédiablement comptées et que le cours des choses lui échappe. Le Mime incarné par Heinz Zednik est la référence inégalée de ce rôle dans toutes les mises en scène du Ring qui ont suivi. Cette virtuose étude de caractère trouve le point d’équilibre entre la caricature frétillante et la créature humiliée, entre l’affection prétendue et le réel désespoir, entre la faiblesse et la ruse assassine. Et que dire de cet instant magique où Wotan quitte Brünnhilde sur le rocher de la Walkyrie, ou lorsque la famille des dieux, chaîne humaine titubante, entre dans Walhalla. « Une ronde de fantômes, une danse des morts », avait écrit le critique Reinhard Baumgart, « comme si l’on devait lutter contre le vent de la mauvaise musique dominante. »
Même trente ans après sa création, ce Ring visionnaire de Chéreau et Boulez ne laisse pas de fasciner le spectateur. Qu’il ait assisté ou non au spectacle à Bayreuth.
Richard Wagner : Der Ring des NibelungenAvec Jeanine Altmeyer, Hermann Becht, Peter Hofmann, Siegfried Jerusalem, Gwyneth Jones, Manfred Jung, Donald MacIntyre, Matti Salminen, Gabriele Schnaut, Hanna Schwarz, Heinz Zednik et beaucoup d’autres.
Mise en scène : Patrice Chéreau ; direction musicale : Pierre Boulez
8 DVD parus chez Deutsche Grammophon 00440 0734057






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