Le compositeur Conlon Nancarrow (Photo : ©John Fago) déclara un jour qu’il rêvait de se débarrasser des interprètes depuis qu’il écrivait de la musique. Il n’avait plus envie de se soucier de ce qui était jouable ou non par un instrumentiste. Il décida donc de ne plus composer que pour une machine. Nancarrow s’acheta un piano mécanique comme il en avait connu et aimé dans son enfance et se mit à perforer les notes sur de longs rouleaux de papier dont il alimentait son automate : il s’était émancipé des possibilités techniques des instrumentistes et ne cessa dès lors d’imaginer les partitions les plus folles que jamais un pianiste n’aurait pu exécuter sans s’emmêler les pinceaux. Nancarrow écrivit notamment pour ses « Etudes pour piano mécanique » un canon à douze voix où chaque voix suit son propre tempo. Il composa des rythmes poreux, des mètres à l’oscillation incertaine et tira de son bastringue jusqu’à 150 notes par seconde… De prime abord, ses trouvailles font penser aux élucubrations d’un bricoleur délirant mais il s’agit bien en réalité de compositions éminemment savantes. Nancarrow était un penseur de la musique d’une intelligence pénétrante, un génial hérétique en matière de contrepoint et un éternel explorateur de rythme. De l’avis de György Ligeti, il comptait parmi les plus grands musiciens du vingtième siècle ; pour Ligeti, les « Etudes pour piano mécanique » sont ce qu’on a fait de plus innovant depuis Anton Webern et Charles Ives.
Il aura pourtant fallu 40 ans avant que le monde musical ne prête attention aux compositions de Nancarrow. Cet Américain né en 1912 à Texarcana, Arkansas, et mort en 1997 à Mexico, est un original que la vie publique n’intéresse pas. Il ne s’est jamais vraiment adonné aux études classiques (« La seule chose qui m’ait intéressée, c’était le contrepoint ») ; jeune homme, il gagne sa vie comme trompettiste de jazz et musicien occasionnel. S’étant engagé en Espagne dans les brigades internationales anti-franquistes, il est déclaré à son retour aux Etats-Unis alors en plein maccarthisme persona non grata et doit émigrer au Mexique. Installé à Mexico, il s’achète deux pianos mécaniques avec le pécule que lui a légué son père, aménage un atelier et bricole dans sa tanière. Les travaux de perforation sont chronophages au plus haut point, et fastidieuses : il lui arrive de travailler plus d’une année à une œuvre de cinq minutes.
Son Etude n° 1 date de 1951. A sa mort, il avait écrit 50 compositions.
Nancarrow n’envisageait pas que ses œuvres puissent un jour être jouées en public, et encore moins qu’elles lui valent un succès international. Pourtant ses enregistrements finissent par attirer l’attention du monde musical sur l’ermite de Mexico. Il est invité à divers festivals et, dans les années 80, il se déplace même en Europe. Partout, ses concerts de piano mécanique sont acclamés. Sur scène, l’instrument-monstre pétaradait, s’agitait comme s’il allait exploser sous le choc d’inouïes cascades de vélocité et de rythmes décomposés.
Si la musique de Nancarrow est produite par des méthodes dépassées et peu pratiques, ses élongations et ses compressions de tempi, ses distorsions polymétriques et ses aberrances contrapuntiques sont fignolées, peaufinées, raffinées à l’extrême. On entend encore, dans ses premières études, le ragtime, le boogie-woogie et le blues mais très vite il construit des œuvres aux architectures de plus en plus extravagantes, aux formes de moins en moins évidentes. En les écoutant, on imagine les notes serrées en touffes noires qui parsèmeraient les portées d’une partition classique. Si elles sont d’une folle complexité, ses Etudes fascinent aussi pour d’autres raisons : certaines d’entre elles sont d’un comique chaplinesque, d’autres des rêveries pleines de poésie. Quant à leurs traits de célérité abasourdissants, ne sont-ils pas à l’image d’une ère moderne déchaînée et délirante ? Pourtant c’est à l’écart de toute agitation, dans un hangar poussiéreux, que les compositions de Nancarrow voyaient le jour.
Conlon Nancarrow : Studies for Player Piano / Etudes pour piano mécanique, Wergo 6907








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