Helmut Lachenmann, compositeur allemand né en 1935, s’est inspiré de ce conte pour écrire un opéra. Sa « musique avec images » a été créée à Hambourg en janvier 1997. Depuis, elle passe pour l’œuvre pionnière du théâtre musical de la seconde moitié du 20e siècle, une référence pour tous ceux qui croient encore à la progression de la musique moderne. Bien sûr, l’œuvre de Lachenmann ne « raconte » pas le conte. Il n’existe ni livret au sens strict du terme, ni intrigue, ni personnages qui chantent des airs d’opéra. L’orchestre, le chœur et les chanteurs solistes ne produisent quasiment aucune sonorité conventionnelle. C‘est ce qui fait la réputation de la composition d’Helmut Lachenmann et de son répertoire insolite, tout en grincements, crissements et craquements que les violonistes notamment obtiennent en grattant l’archet derrière le chevalet, sur le manche ou le bois de leurs instruments. La partition de Lachenmann est faite de glissements, frottements, cognements, souffles, respiration et voix, ainsi que de mouvements corporels. Dans « La petite fille aux allumettes », ces techniques finissent par former une œuvre à couper le souffle. L’aura sonore qui s’ouvre aux spectateurs est envoûtante – ce sont des sonorités qui écorchent littéralement les sens. Disposés autour du public, les chanteurs et les instrumentistes investissent l’espace avec force.
Helmut Lachenmann reprend certains éléments du conte d’Andersen, notamment la température, en l’occurrence le froid glacial qui recouvre l’histoire comme une chape. D’après lui, on ressent le même froid dans notre société moderne. Mais « La petite fille aux allumettes » a également une dimension politique. Dans « l’air du grelottement », la lèvre inférieure des sopranos vibre comme celle de quelqu’un qui frissonne. Tout n’est que trémolos, sonorités instrumentales dénaturées par les tremblements et bruits de respiration. La musique tout entière paraît gelée, quasiment incapable de créer de manière fluide des sons de hauteur différente. L’« Air des claquements de langue » est une composition autour d’un toc psychotique – le claquement de la langue sur le palais est une réaction compulsive face à la nature insupportable de l’existence. Dans une autre séquence, on entend seulement le frottement plus ou moins rapide et plus ou moins bruyant de morceaux de polystyrène les uns contre les autres. L’opéra exprime toute la rébellion contre un système sclérosé au moment où les allumettes sont craquées, avec le bruit caractéristique des allumettes qui s’enflamment. Helmut Lachenmann cite un poème de Gudrun Ensslin, boutefeu politique de la Fraction Armée Rouge (« Soit tu te détruis, soit tu en détruis d’autres », « Ecrivez sur notre peau »). La fin de l’opéra est ouverte : quand la petite fille monte au ciel, les instruments se déchaînent, mais sans Ia force expressive de la délivrance. Les dernières mesures sont soulignées par les longues sonorités du Shô, l’orgue à bouche japonais souvent joué lors des enterrements. Elles forment un contraste avec les sons étouffés de piano, palpitant (en signe de résistance ? d’espoir ?) et planant sur des bruits d’air qui vont decrescendo.
Helmut Lachenmann a travaillé vingt ans à ce projet d’opéra. Son questionnement radical des structures et des matériaux donne un « opus summum » à la fois menaçant, pénétrant et sensuel. Le label ECM en a édité une version concertante qui est une véritable aventure auditive pour tous les amateurs d’art contemporain.
Helmut Lachenmann : La petite fille aux allumettes / Das Mädchen mit den SchwefelhölzernVersion de Tokyo en 2000
Orchestre symphonique du Südwestrundfunk (SWR) ; Sylvain Cambreling
ECM New Series 1858/59








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