Metropolis : Qui est Hedda Gabler ?Isabelle Huppert: Question que tout le monde s’est posée, que tout le monde va continuer à se poser… peut-être qu’on s’est plus posé la question, au fond, au moment où Ibsen a créé la pièce. Lui-même, je crois, se demandait finalement qui était Hedda Gabler. Du moins, il avait conscience qu’Hedda Gabler serait mieux comprise dans les décennies à venir. Ce en quoi il avait tout à fait raison, parce que quand on la joue maintenant, elle arrive quand même précédée de beaucoup de figures féminines, tant dans la littérature que dans le cinéma notamment, qui viennent un petit peu éclairer Hedda Gabler. C’est vrai que c’est une pièce où l’inconscient est au travail, et donc peut-être on n’avait pas du tout l’habitude de ça dans le théâtre classique, et tout d’un coup, d’une manière contemporaine, avec Flaubert d’ailleurs qui fait la même chose avec Emma Bovary…
Metropolis : Ce personnage, il vous dit quoi ? Quelles questions vous posez-vous ?
Isabelle Huppert: C’est surtout ce qu’il ne me dit pas qui m’intéresse, plutôt que ce qu’il me dit, en l’occurrence… Il y a énormément de blancs, d’opacité, et c’est ça qui est absolument extraordinaire à jouer, et extraordinaire dans l’écriture…
Hedda Gabler a une violence nordique, ce qui est très, très différent dans la représentation, par exemple, de la violence latine, et l’écriture est partie intégrante de ça, c’est pas une écriture lyrique, c’est parfois une écriture poétique, assez rarement, c’est une écriture simplifiée à l’extrême, mais un curieux phénomène d’agencement des phrases les unes avec les autres, et puis de l’enchaînement des situations, ça finit par créer une complexité abyssale.
Metropolis : D’où vous vient cette idée ? C’est quand même assez étrange de monter Hedda Gabler, c’est une pièce compliquée, difficile…
Eric Lacascade: C’était l’envie de travailler avec Isabelle, envie réciproque, et depuis quelque temps on cherchait un texte, on cherchait un axe, on cherchait un thème, ça m’a paru évident quand je l’ai lu…
Metropolis : C’est la Huppert actrice de cinéma ou la Huppert actrice de théâtre qui vous faisait dire : tiens, ça, c’est pour elle ?
Eric Lacascade : Le cinéma… il y a un de ces personnages qu’a fait Isabelle dans les films de Chabrol, je trouve, qui est proche de la, entre guillemets, « pathologie » de Hedda Gabler. Je n’aurais pas monté la pièce avec une autre actrice, ça m’est vraiment venu à l’esprit avec, pour, à travers Isabelle. Il y a quelque chose qui est tout à fait particulier, qui est cette fluidité quand elle est présente, et en même temps ce gouffre, cette absence qu’on n’arrive pas à attraper et qui est fascinant, et qui là rejoint le personnage d’Hedda Gabler. De l’extérieur, c’est quelque chose qui est tenu, qui se tient, qui… mais à l’intérieur, c’est un volcan.
Metropolis : On se demande si vous êtes un metteur en scène qui règle des intensités de voix, des rythmes, des silences, des gestes, ou si vous êtes comme une espèce de fouilleur d’âme qui pousse les gens à aller chercher au fond d’eux-mêmes des émotions en arrivant à les transmettre à tous ceux qui vont regarder…
Eric Lacascade : Je crois que ce n’est pas antinomique, l’un va avec l’autre, parce que si on réfléchit sur un silence ou une façon de produire une phrase ou une façon de bouger le corps, c’est vraiment quelque chose qui est parti de la fouille de l’âme, comme vous dites, c’est de là que ça prend racine, c’est de là que ça vient. Le théâtre a une fonction qui vient de très, très loin, apparentée au rituel, et que c’est cette fonction que j’essaie d’interroger encore aujourd’hui, même si c’est de plus en plus difficile dans la société dans laquelle on vit.
d’Henrik Ibsen
avec Isabelle Huppert
jusqu’au 5 mars 2005
à l’Odéon-théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier
8 boulevard Berthier
75847 Paris
Tél. : 01 44 85 40 00
>> Site officiel
Metropolis
Un reportage de Annabelle Le Doeuff et Pierre-André Boutang
Samedi 29 janvier 2005 à 23h35
Rediffusion le 30 janvier à 18h05
Rédaction: On Line Productions
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