Taille du texte: + -
Accueil > Echappées culturelles > Metropolis

Metropolis

Le magazine culturel hebdomadaire d'ARTE - Tous les samedis à 14h45

> 20041009 > Sculpture - Pascal Convert

Metropolis

Le magazine culturel hebdomadaire d'ARTE - Tous les samedis à 14h45

Metropolis

2004.10.09 - 00.30 : metropolis - 08/10/04

Pascal Convert - Triptyque

Depuis 5 ans, le travail de Pascal Convert assisté de deux sculpteurs du Musée Grévin, Eric Saint-Chaffrey et Klaus Velt, interroge trois images de presse dont il s’est inspiré pour réaliser trois sculptures. Trois sculptures monumentales en cire.

A l’origine : trois images de presse maintes fois primées, célébrées mais aussi critiquées.
« Veillée funèbre au Kosovo », Georges Mérillon.
« Massacre à Bentala », Hocine Zaourar.
« La mort de Mohamed Adoura », par le caméraman Talal Abouramé.

Extrait du reportage en vidéo (real video)
Extrait vidéo - la technique (real video)

Deux photographies et un photogramme témoignent de conflits se déroulant au Kosovo, en Algérie et en Palestine, pays de culture musulmane. Pourtant, les spectateurs comme les commentateurs y reconnaîtront d’abord des figures de la culture chrétienne : l’image de la Vierge de douleur, de la Pietà, de la Madone, souvenirs du Christ mort ou du Massacre des Innocents.
La ressemblance de ces images avec des peintures sacrées leur avait conféré le statut d’icônes. Pietà, Madone, Massacre des Innocents, on connaît la chanson, pourrait-on dire… Images trop esthétiques, au final trop belles pour être vraies. Des images déjà vues, des images « à la manière de », peut-être, mais aussi des images qui révèlent les liens fragiles qui unissent les pays du Bassin Méditerranéen et qui rendent caduque l’idée d’une frontière séparant Occident et Orient, l’idée d’un axe du Mal.

- Veillée funèbre au Kosovo
Comme photographie de presse, « Veillée funèbre au Kosovo » témoignait dès 1990 des conflits sous-jacents qui opposaient les différentes cultures des Balkans, mais aussi paradoxalement révélait des liens, des passages, et nous impliquait. Ce cri muet, ces mains comme tournées dans un appel vers nous, ces corps meurtris par la tristesse nous parlaient du deuil, de la perte, de la douleur. Quoi de neuf finalement ? Une douleur universelle, pourrait-on dire, celle qu’on nous inflige tous les soirs au journal télévisé.
Une douleur d’un autre temps, peut-être, mais une douleur singulière qui nous interpellait et nous faisait froid dans le dos, comme l’annonce d’un retour imminent de la peste. Et les gestes se faisaient communs. A cet instant, Aferdita retrouvait les gestes de sa mère, de sa grand-mère, des ancêtres, gestes venus de la Grèce Antique, gestes que l’on retrouve dans les cérémonies funèbres chrétiennes.

Pascal Convert:" Quand j’avance sur la Pietà du Kosovo… je découvre les critiques qu’a pu subir cette image, comme une image ethno-centriste, qui ne fait que dupliquer notre propre culture alors qu’on est dans un contexte musulman… une image mise en scène… donc. Toutes ces critiques-là, je les prends exactement comme si j’étais le photographe, je ne suis pas à sa place, mais je travaille sur ces images-là et je les prends comme un choc, en me posant la question de leur validité. Alors qu’on sait parfaitement, il suffit de regarder l’image, que cette image-là décrit un rite musulman, l’image, elle le montre, le rite musulman. C’est nous qui y voyons une relation à la chrétienté… et là, les choses deviennent beaucoup plus intéressantes. Puisque c’est un rite qui appartient aux deux cultures."

Dès lors, quoi d’étonnant à ce que le cadre photographique évoque la peinture sacrée, et quoi de plus simple pour un artiste que d’y trouver source d’inspiration ? Les procédés utilisés pour la réalisation de cette pièce relèvent d’abord de la sculpture la plus classique, avec une technique qui nécessitait l’assistance de sculpteurs du Musée Grévin. Modelage en bas-relief en terre glaise, moulage en plâtre, contre-moule, tirage en cire…
Mais quand, de manière traditionnelle, une sculpture réaliste proposerait un volume positif en rond de bosse, Pascal Convert choisit le bas-relief. Un bas-relief dans lequel les figures se creusent en négatif. Cette vision en négatif produit un trouble. La cire, matériau privilégié du rituel mortuaire, ajoute à ce vacillement visuel. Gommant les contrastes, posant un halo lumineux autour des formes… Paradoxalement, en atteignant à la ressemblance, la sculpture donne corps à la souffrance.

Pascal Convert: "Je crois que ce qui m’a porté vers ces images-là, c’est leur profonde humanité, tout simplement. Et c’était cette évidence-là que je cherchais dans les images, j’aime la peinture, la sculpture, non pas comme savoir ou comme connaissance, j’aime pour le sentiment, pour l’humanité qu’elles ont. Quand je rentre dans un musée, que je vois un Titien, un Vélasquez ou un Caravage, je les vois comme des amis. Je ne les vois pas comme des objets, je les vois comme des amis qui me racontent des histoires. Ces photographies me racontaient des histoires. Et elles sont devenues des amies, et les gens qui les ont faites sont devenus mes amis.
L’amitié, c’est qu’à un moment donné, on peut se rapprocher au plus près et prendre le temps de réfléchir. On peut avancer, rencontrer les gens, leur poser des questions, et plonger dans l’histoire, dans l’histoire de la fabrication de ces images, de leur diffusion, de leur réception, des problèmes qu’elles ont rencontrés, je pense surtout à la Madone de Bentala."


- La Madone de Bentala
La Madone de Bentala reste aujourd’hui encore une plaie à vif dans la mémoire algérienne. En Occident, cette photographie surgit à la une de 750 journaux de la presse mondiale le 23 septembre 1997 et révèle l’ampleur d’une guerre civile qui a fait plus de 200.000 victimes. Si les observateurs s’accordent à mettre au crédit de cette image la prise de conscience qu’elle a permise, les critiques ne tardent pas à venir. Son esthétique consensuelle relève une nouvelle fois de l’iconographie chrétienne.
Si puissante soit-elle sur le plan médiatique, la « Madone de Bentala » ne dirait rien de l’Algérie. Ce cliché n’aurait même fait qu’opacifier encore plus la situation algérienne. En ce sens, il aurait servi la désinformation, aurait déréalisé la guerre. Une image qui occulte, qui déréalise, une image qui ne dirait rien de l’Algérie ? Ce ne sera pas le point de vue des autorités politiques et militaires d’Algérie, et une plainte en justice pour droit à l’image, diffamation et information mensongère fut déposée contre elle. Le procès a abouti à un non-lieu cinq ans plus tard.
A défaut de la reconnaissance de cette image par les détenteurs du pouvoir symbolique, la voie était ouverte à son utilisation à des fins de propagande par des groupes islamistes radicaux. Le GIA instrumentalisera la « Madone de Bentala » pour désigner les militaires au pouvoir comme les responsables des massacres de civils.

Pascal Convert : "Ce dont je suis convaincu aujourd’hui, c’est que le choix politique, ça a été le choix de ces trois images. Ces trois images dans ce qu’elles engagent de notre rapport aux images. La question qui se pose est : qu’est-ce que notre société occidentale fait des images, veut comme images ? Soit on ne veut plus de ces images, et on dit que ce sont des images archétypales, et des lieux communs, des stéréotypes, et en fait qu’elles n’ont rien de singulier, et à ce moment-là on cherche ce que cherchent les médias d’ailleurs aujourd’hui : l’exceptionnel, alors l’exceptionnel c’est quoi ? Ben, ce sont les images d’Abou Rahib ou ce sont les images prises par les terroristes dans une école en Tchétchénie, c’est ça les images d’exception. Voilà, ce seraient des images d’aujourd’hui.
Moi, ces images-là, je ne les trouve même pas pas intéressantes, mais extrêmement graves et dangereuses, parce qu’elles ne nous constituent pas. Par contre « la pietà du Kosovo », « la Madone de Bentala » ou « le petit Mohamed Adoura » nous posent d’une manière centrale la question des images qu’on ne veut pas voir. C’est-à-dire des images qu’on ne veut pas voir parce qu’elles nous ressemblent."


- La mort de Mohamed Adoura
Le vendredi 29 septembre 2000, les images de la mort de Mohamed Adoura, douze ans, tué dans la bande de Gaza, font le tour du monde. Et le spectateur sidéré devant l’horreur ne pourra que compatir à la douleur réelle du peuple palestinien. La ressemblance avec l’iconographie chrétienne a été avancée. Mais cette séquence rappelle d’abord l’image du Mur des Fusillés, symbole majeur de l’iconographie révolutionnaire. Cette séquence évoque aussi l’enfant martyr, l’enfant victime, leitmotiv de l’imagerie de guerre, et les seuls mots de « Juifs » et d’« Israël » évoquent pour nous tous la Shoah et son cortège d’enfants martyrs. Mais ici, les rôles de victime et de bourreau sont inversés : le Juif, l’ancienne victime, devient à son tour bourreau. Inversion bien sûr utilisée par la propagande islamiste radicale.
Désignant le peuple palestinien comme peuple victime,, elle efface l’horreur des attentats perpétrés par les shaïds, martyrs volontaires du Hamas ou du Djihad Islamique au cœur de Jérusalem ou de Tel-Aviv.

Pascal Convert: "Si je n’avais pas cette démarche-là par rapport à ces trois images… en dehors des problèmes qu’elles peuvent poser, je me sentirais orphelin des images, orphelin de mon désir, de ma position singulière au monde, de beaucoup de choses..."

..........................................

Exposition
Pascal Convert
jusqu’au 17 octobre
aux Jacobins à Toulouse dans le cadre du festival « Printemps de septembre »
>> Le site du festival - http://www.printempsdeseptembre.com/

Liens
>> Pascal Convert - Portrait
>> Site sur Pascal Convert - http://www.ville-montpellier.fr/vmtv
>> Pascal Convert redonne forme aux images - Le Monde du 29.09.2004

..........................................
Metropolis
Un reportage de Fabien Béziat
Samedi 09 octobre 2004 à 00h30
Rediffusion le 10 octobre à 17.50
Rédaction: ARTE France, Online Production
..........................................

Edité le : 07-10-04
Dernière mise à jour le : 08-10-04