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Les acteurs du manga - 21/06/06

Paul Gravett

Journaliste et historien de la bande dessinée ; commissaire d’expositions et directeur de Comica, un « petit » festival BD londonien au plateau prestigieux (Chris Ware, Charles Burns…), l’Anglais Paul Gravett est par ailleurs auteur du passionnant essai,  Manga : soixante ans de Bande dessinée japonaise. A cette occasion, il revient sur son parcours de lecteur de manga et nous livre quelques clés pour mieux comprendre une forme d’expression aussi fascinante qu’incomprise.

Mang'Arte : Comment vous êtes-vous intéressé au manga ?
Depuis mon enfance, j’aime la bande dessinée. J’en lis de toutes sortes. J’ai débuté avec la bédé anglaise puis j’ai découvert les comics américains, les bédés franco-belges, etc... Dans les années 70, on a vu arriver les bédés japonaises, en version originale puis celles traduites en anglais. Dès lors, j'ai essayé d’en savoir plus sur ces histoires et leurs créateurs.

Mang'Arte : En tant que lecteur, vous rappelez-vous votre premier contact avec le manga et quelle fut votre réaction ?

Vers la fin des années soixante-dix, j'ai découvert une librairie japonaise ici à Londres. C'était une véritable « caverne d’Ali Baba », mais tous les livres de poche étaient sous plastique et je ne pouvais pas les ouvrir pour regarder dedans ! Par chance, on y vendait aussi les grands hebdomadaires pour garçons que l’on pouvait feuilleter librement et j'ai choisi Shonen Magazine. J'étais frappé, bien sûr, par la grande quantité de pages, le papier teinté de mauvaise qualité, les encres colorées et les dessins si énergiques. Surtout, j'ai découvert mon premier héros fétiche, "Tsurikichi Sanpei" ou Sanpei le fana de pêche, de Takao Yaguchi. Je lui ai consacré une double-page dans mon livre, page 54. Je ne suis pas du tout un fana de pêche moi-même, mais j'aimais beaucoup les planches dynamiques imprimées en bleu et l'idée que l’on pouvait faire de la pêche un sujet fascinant et excitant dans une BD.


Mang'Arte : La France est le deuxième marché d’exportation du manga. Qu’en est-il de l’Angleterre ?
Vraiment en retard derrière la France, pour être honnête… En Angleterre, depuis les années quatre-vingt, on ne pouvait acheter que des imports américains de traduction de manga, disponibles uniquement dans les librairies spécialisées. C'est seulement cette année qu'un puissant éditeur anglais, Gollancz, a enfin lancé le manga dans les grandes surfaces avec notamment Dragon Ball et Yu-Gi-Oh!. Le marché explose et TokyoPop UK a introduit aussi des mangas déjà traduits aux Etats-Unis. Leurs ventes sont bonnes et je suis très optimiste pour l’avenir de la BD japonaise. Elle deviendra certainement aussi populaire en Angleterre qu'ailleurs en Europe.

Mang'Arte : En quoi Tezuka est-il si important dans la naissance du manga moderne ?
Il a changé toutes les règles. C’est lui qui a introduit l’idée d’une histoire complète, ample, beaucoup plus ambitieuse et plus complexe qu'un récit court ou qu’une bande en quatre cases pour un journal. C’était un conteur naturel, son « story-manga » et son dévouement exemplaire ont encouragé plusieurs générations de jeunes à se lancer dans le métier de mangaka.

Mang'Arte : Au Japon, vous rappelez que chaque lecteur a droit à son manga quelque soit son âge ou ses goûts. Reste-t-il encore des thèmes peu ou pas abordés ?
Question intéressante. Finalement, je ne pense pas, pour la simple raison que je découvre tout le temps de nouveaux mangas traitant de sujets très divers. Par exemple, récemment, j’ai lu un manga qui traitait des groupes de suicides, un sujet d’actualité au Japon plein de controverses, ou un autre issu du genre lesbien, le « yuri » que je ne connaissais pas auparavant. Il me semble que les mangakas peuvent parler des réalités ou de thèmes plus imaginaires avec une certaine liberté. En théorie, on trouve peut-être moins de mangas sur la Deuxième Guerre mondiale, moins qu'en Angleterre notamment, où il a existé beaucoup de comics "gung ho", c’est à dire très patriotiques et pro-militaristes… Probablement parce que nous, Anglais, pensons que nous avons gagné la guerre ! La guerre japonaise en Chine et le massacre de Nankin, par exemple, restent toujours des sujets très sensibles dans le manga mais aussi dans la culture nippone en général.

Mang'Arte : Pouvez-vous revenir sur l’épisode « Mi ishitsu », un manga érotique condamné par la justice japonaise pour obscénité en 2004. Connaissez-vous les suites de cette affaire et si elle a créé un précédent pour ce type de production ?
J'ai entendu parler d’un appel contre ce jugement. J'ai essayé de trouver plus de détails sur l’affaire, mais mes contacts n'ont pas pu me dire comment ce procès s’est terminé. Certains amis m'ont dit que le marché du manga porno n'a pas été affecté sérieusement et durablement par cette décision.

Mang'Arte : Vous expliquez que le manga propose un contre modèle esthétique mais aussi culturel. Y voyez-vous la raison de son succès un peu partout dans le monde ?
Oui, peut-être que je rêve un peu, mais je pense que beaucoup de jeunes gens cherchent aujourd’hui des idées et des cultures différentes et n'acceptent plus complètement, sans questions, les exportations culturelles des Etats-Unis ou de leur propre pays. Ca marque un changement fascinant.

Mang'Arte : Vous achevez votre livre sur la naissance d’une BD universelle qui serait le croisement de la BD franco-belge, du comics et du manga. N’existe-t- il pas un risque potentiel d’uniformisation, avec la naissance d’un nouveau standard ?
Bien au contraire ! Ce mixage devrait donner plus de variété que jamais, surtout si les créateurs de chaque pays étudient le manga en profondeur, dans ses techniques narratives et symboliques, dans son traitement de l’action et de l’émotion. Et pas uniquement en se limitant à copier superficiellement son style graphique. Il y aura toujours une tendance à la standardisation, bien sûr, mais les meilleurs auteurs de BD dans le monde resteront eux ouverts à tout, flexibles, tout en conservant leur individualité.

Mang'Arte :  Pour conclure, y a-t-il des sujets que vous regrettez de n’avoir pu aborder (par manque d’informations ou faute de place) ?
Ah-ah, non, je ne regrette rien ! J'ai assez d'idées et d'informations pour faire plusieurs ouvrages sur la BD japonaise. Celui-ci est le premier. Son but est de donner au grand public et aux gens qui s'y intéressent une idée sur une culture d’un grand éclectisme. Il s’agit aussi d’un survol, d’un panorama destiné à ceux qui critiquent le manga, le méprisent en le réduisant aux clichés « sexe et violence ». Je travaille actuellement sur une suite. Le manga est un sujet inépuisable! Je suis convaincu que je continuerai à découvrir des choses remarquables dans le manga - ancien, présent et à venir - durant toute ma vie. Quel voyage merveilleux!

Propos recueillis par Nicolas Trespallé, octobre 05


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#13 - Octobre 05

Photo : © Peter Stanbury
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Edité le : 20-10-05
Dernière mise à jour le : 21-06-06