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Accueil > Echappées culturelles > Cultures Electroniques > Installations > Ce qui nous regarde - E. Maa Berriet et T. Fournier

exposition universelle 2005 à Aichi - Japon

"Ce qui nous regarde" , ou l’art de poser les questions

Partis d’une commande publique sur le thème du développement durable, deux artistes concepteurs d’une installation interactive en explorent les questions clefs. Emmanuel Mâa Berriet et Thierry Fournier ont conçu, avec le concours du Troisième Pôle, une oeuvre monumentale et sensible, dont les visiteurs sont les joysticks. "La sagesse de la nature" pour thème, c’est au Japon (à Aichi près de Nagoya) que se tient cette année, l’exposition universelle, du 25 mars au 25 septembre prochain. "Ce qui nous regarde" est, avec le "Théâtre immersif", l’une des principales attractions du pavillon français.


Présentation de l'installation en présence des artistes
Le rôle du Troisième Pôle - Entretien avec Steven Hearn

La galerie photos de l'installation "Ce qui nous regarde"
Photos prises lors de la présentation sur le site de l'expo et dans les ateliers de Mains d'Oeuvres


Entrer de plain pied dans le vif du sujet, de préférence en japonais, puis agiter sans trop secouer, car au fond… qui est contre le développement durable ? Personne !

Contourner le consensus sans se noyer dans le dispositif est déjà un art en soi : c’est donc sous la forme interrogative, que le visiteur abordera la bête du XXIe siècle : auprès de cet oracle un peu particulier, "lieu privilégié de la conscience critique et de l’ironie active", il pourra (se) poser un certain nombre de questions. Vibrantes comme autant d’étoiles sur la toile de fond planétaire, douze thématiques identifiées par des mots clefs nous proposent d’aborder le sujet de Ce qui nous regarde tous.

"Qu’à l’issue de cette expérience les gens ne sortent pas accablés d’idées préconçues ni de réponses toutes faites, craignaient les concepteurs, mais qu’ils aient senti la complexité de tous les paramètres qui s’entremêlent ; comment la plus petite de nos actions, le moindre de nos gestes a une répercussion sur l’ensemble du système."
Ni mode d’emploi, ni homepage : dès qu’ils pénètrent dans l’espace ouvert de cette projection géante, les visiteurs sont captés par un halo rouge au sol, une sorte de poursuite lumineuse reproduite à l’écran. Leur déplacement, par un effet de zoom, fait émerger un sujet qui les interpellent : touristes, droit, énergie, poubelles… "L’intelligence" du système déclenche alors une réponse, sous la forme d’une courte séquence vidéo, autour de laquelle fleurissent des centaines de questions.

Jusque là, le processus on en conviendra, est assez simple. Mais là où s’infiltre la sensibilité d’un Thierry Fournier, poussant son complice Mâa dans les retranchements de sa machine, se profile une pièce beaucoup plus subtile. Il faut voir ces deux-là, affiner leur créature, pour que les mots fluides remontent à la surface de l’écran, ondulant nonchalamment sur cette mer improbable, magnifiée par une spatialisation sonore, que le thème musical d’une question soulevée vient soudain perturber... jusqu’à ce que la voix off de l’oracle s’exprime.

Se déplacer, regarder, agir... l’installation n’est autre qu’une métaphore de la façon dont on intervient sur la société. "Il s’agissait de sentir ce rapport d’implication et de distance que chacun d’entre nous entretient avec ces questions", précise Thierry Fournier, qui se souvient de "Palombella Rossa", où Nanni Moretti, l’auteur et principal interprète, se demande pendant tout le film s’il va plonger dans la piscine pour jouer au water polo avec les autres. "Agir ou pas, et si l’on agit, est-ce qu’on agit seul ou avec les autres. Jusqu’où peut-on se repérer dans la collectivité? Jusqu’où mon action est-elle visible ? Voilà ce que nous voulions faire passer d’une manière très sensible."

"Ce qui nous regarde" nous place directement dans l’arène : ouverte au coeur du pavillon, comme s’il s’agissait d’une place de village, elle a été conçue pour être traversée par une ou cent personnes à la fois ; or il est très rare qu’une oeuvre interactive soit destinée à un aussi large public ; la perception de l’interactivité devait en être immédiate.

"Elle repose sur une série de petits actes individuels qui s’additionnent pour faire émerger une thématique ou apparaître des commentaires, mais à aucun moment ce n’est l’analyse du groupe qui déclenche des actions, précise Emmanuel Mâa Berriet. Car plus l’interactivité est collective, plus chacun en détient une parcelle et moins elle est lisible."

Pour contourner l’ écueil des systèmes multimédia pseudo démocratiques, Mâa et Thierry ont peaufiné toute une série de micro-événements visuels et sonores, réfléchissant en terme d’ action individuelle et de perception collective : outre le halo lumineux qui crée un lien organique direct avec le visiteur, une note de musique se fait entendre à chaque nouvelle entrée dans l’arène.
Les instruments vivent dans l’espace, ils apparaissent selon des critères de densité, précise Thierry Fournier, musicien et architecte de formation. Le violoncelle et la guitare, en partie basse, par exemple, se déploient en fonction des déplacements du public. Les accords ont une épaisseur variable selon le nombre de visiteurs. Créant pour quatre à six personnes, l’intimité d’un orchestre de chambre, ils prendront une résonance symphonique à cinquante et plus !

La caractéristique de ce type d’installation consiste à pouvoir concilier un certain nombre de paramètres pour rendre les choses sensibles. Selon la phase où l’on se trouve par exemple, survoler un mot en fait grandir la thématique, or le survol du même mot deux minutes plus tard le remet en question. Réponses contextuelles, interférences auditives et visuelles, autant d’objets qui s’intercalent pour une perception plus personnelle de l’expérience.

Vous avez dit procédural ? C’est exact. Pour Mâa comme Thierry l’aléatoire est une pirouette formelle qui masque trop souvent la vacuité d’une oeuvre. "On n’aime pas beaucoup l’aléatoire, c’est une facilité de l’art numérique, quand il ne sait pas trop où il va. L’approche procédurale est ce qui nous relie en terme de pensée des oeuvres interactives. "

Mâa et Thierry se sont rencontrés il y a quatre ans autour du "Trésor des Nibelungen", un projet de réalité virtuelle pour le musée de Worms, initié par Olivier Auber et le studio A+H sur le mythe fondateur des peuples d’Europe du Nord, dont il ne reste qu’un texte, sur lequel repose la Tétralogie de Wagner. Mâa s’était alors consacré au développement en temps réel de l’image, son domaine de prédilection, optimisant pendant près de trois ans son propre logiciel AAAseed pour faire émerger toute une série de particules, fragments d’une mémoire collective échappée du fleuve où fut enfoui le fameux anneau d’or. Thierry en a composé tout l’univers musical : bribes de conversations, extrait d’opéra, instrumentalisation des objets symboliques... autant de guides dans la reconstitution du mythe dont la spatialisation en augmentait la sensation d’immersion.

Orchestrer la dimension visuelle et sonore est un travail de programmation que ces deux digiratis de la scène contemporaine ont déjà opéré en tandem. Et si pour l’installation du pavillon français leurs rôles de concepteurs étaient davantage imbriqués, ils ne seraient pas parvenus à cette exigence commune sans le développement de leur propres softs reliant par des systèmes de patchs et de câblages virtuels, les partitions sonores du logiciels Max MSP aux blocs sans cesse re-programmés d’AAAseed. Deux autres programmeurs les ont épaulés, le jeune franco-canadien Franz Hildgen pour toutes les captations lumineuses au sol, et Jan Schacher (Jasch), compositeur et développeur hors pair en spatialisation sonore.

"Il y a encore des petites choses à peaufiner pour que le public prenne vraiment possession de l’espace, précise Mâa, ‘problem solver’ expatrié chez Electronic Arts au début des années 90. Dès lors qu’une vidéo apparaît, c’est la télé : plus personne ne bouge et les corps sont statiques !" Or l’ambiguïté entre le cinéma et l’œuvre interactive fait aussi partie du jeu !

Gérer l’énergie collective, en chercher l’harmonie, c’est là tout l’intérêt du temps réel. Pour Thierry, qui aime utiliser ces outils au sein de compagnies de danse ou de théâtre, le challenge consiste à développer des écritures de manière à ce qu’elles suivent le geste : "aller toujours plus loin dans l’interaction, et faire en sorte qu’elle s’efface, qu’elle soit perceptible et pourtant invisible".

Pas étonnant qu’à l’appel d’offre du Commissariat du pavillon français, Mâa et Thierry se soient retrouvés : leurs parcours - la scène francophone dédiée à l’art numérique n’est pas si large - s’étaient déjà croisés quelques fois lors de "jardinages numériques", sorte de duo d’ improvisations musique-image, ou de concerts " laptop". D’ailleurs si Mâa, alors artiste résident chez Utram, a su réunir autour du projet, le compositeur Thierry Fournier et le studio d’ingénierie culturelle, Troisième Pôle, la même idée germait déjà dans les neurones des deux autres protagonistes : "Le Trésor des Nibelungen nous était apparu comme une oeuvre interactive majeure", affirme Steven Hearn, fondateur du Troisième pôle mais aussi d’Octopus la revue, dédiée aux "musiques électroniques libres et inventives".
C’est avec Le Troisième Pôle que Thierry a travaillé sur le contenu des vidéos dont la clarté pédagogique et formelle de l’image a su parfois même, associer l’humour au sérieux du commentaire.

Encore fallait-il avoir la caution financière d’un loueur de matériel audiovisuel patenté comme Utram, pour pouvoir supporter un projet de l’ordre de 500 000 euros ! Le 25 mars, jour de l’inauguration, les deux artistes auront planché sur la bête pendant près d’un an, de sa conception aux derniers câblages. Une petite équipe de vingt personnes au total, du tournage des vidéos à la maintenance de l’installation, aura rassemblé leur énergie pour que "Ce qui nous regarde" nous intrigue assez pour nous faire réfléchir.

...Et pour relier l’oeuvre (qu’on appelle aussi banalement "Le Forum"), aux autres installations, ses concepteurs ont développé un univers sonore qui reprendra tout autour du pavillon, des effluves musicales et des commentaires chuchotés... en français. Le pouvoir du son immersif, stimulant ou apaisant, est immense. Le XXI siècle l’aura compris ! ( ?)
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L'exposition universelle 2005
Du 25 mars au 25 septembre 2005
à Aichi - Japon
>> Le site officiel

Liens
>> Le site officiel de Thierry Fournier
>> Des informations sur Emmanuel Mâa Berriet sur le site de La graine
>> Le site officiel de A+H
>> Le site officiel de Ultram
>> le site officiel de Jasch

>> Le site officiel du musée des Nibelungen
>> Plus d'infos sur le musée des Nibelungen
>> Plus d'information sur le logiciel AAAseed
>> Le site du Troisième Pôle
>> La revue Octopus en ligne

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Cultures Electroniques
Un reportage d'Orevo
Mars 2005
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Edité le : 22-03-05
Dernière mise à jour le : 02-09-08


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