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Cultures Electroniques

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Interview d'Anne-Marie Duguet par Jens Hauser - 14/02/06

"L’humour n’est pas drôle!"

Entretien avec Anne-Marie Duguet, commissaire de l'exposition "Smile Machines" à la transmediale.06

Jens Hauser : L'exposition SMILE MACHINES veut explorer l'humour, l'ironie et la parodie comme moyens d'expression artistique à l'heure de nos technologies actuelles. Est-ce la mauvaise conscience d'une technophilie ambiante?

Anne-Marie Duguet : La « mauvaise conscience » est déjà l’expression d’une distance. Ce qui intéresse l’exposition est la dimension critique que peuvent porter l’humour et la dérision. C’est la manière dont quelques artistes en effet réagissent à cette technophilie, en montrent les limites et d’autres possibles. Mais les stratégies critiques présentées dépassent cette question de la technique pour aborder de façon plus générale des problèmes sociaux et politiques, ou fustiger quelques comportements et lieux communs dominants.


JH: L'humour, surtout noir, fait partie des constantes dans l'histoire de l'art – on se souvient surtout de Dada, des Situationnistes, ou bien de l'Anthologie de l'humour noir d'André Breton. Comment a évolué l'humour au contact de la vidéo, de la robotique et de l'internet?

AMD: Je ne suis pas sure que l’on puisse parler d’une évolution de l’humour noir. Les tabous qui sont transgressés - le sexe, la mort, la religion, l’enfance, etc -sont toujours les mêmes. Se moquer du tragique pour ne pas sombrer dans le désespoir est une stratégie de survie en quoi consiste l’humour noir, et qui n’a pas vraiment changé me semble-t-il. Mais il y a un détachement ambiant qui s’affirme aujourd’hui plus largement sur le mode ironique face à l’hypermédiatisation de tout, à la mise en spectacle généralisée. Ce que peut-être la vidéo a apporté c’est un formidable droit à l’erreur, une instantanéité, une vitesse dont l’humour se nourrit. C’est aussi la possibilité de citer tous les médias et de les parodier. La parodie est devenue une forme insistante de cette critique. Quant à la robotique, son développement encourage l’humour mais pas forcément noir. Il s’agit - en inventant des robots qui ne ressemblent pas à ceux du commerce, de l’industrie ou de la science - de comprendre les technologies à l’œuvre et de leur donner une autre fonction. Cette attitude d’expérimentation est portée par une sérieuse volonté de jouer, et de s’attaquer de fait à l’idéologie dominante de la performance.


JH: Dans l'exposition, des œuvres désormais historiques comme "The Thinker" de Nam June Paik nous rappellent que les artistes ayant eux-mêmes recours aux technologies et aux médias de leur temps stigmatisent et révèlent surtout les pouvoirs cachés derrière la séduction par le progrès. L'humour est-il la marque d'un "art engagé"?

AMD: L’humour est une base pour la critique, dans la mesure où il implique une distance, mais je n’en ferai pas le signe systématique d’un art engagé, même avec des guillemets. Cette attitude suppose que la cible visée soit explicite, ait une dimension sociale et politique, elle est une volonté de manifester des relations de pouvoir cachées, d’intervenir sur le cours des choses. L’humour reste cependant fondamentalement l’expression d’une résistance, celle d’une liberté de pensée, à l’encontre de la doxa. Il y a des limites à l’expression humoristique « acceptable » par une société à un moment donné. On ne plaisante pas toujours impunément.


JH: Si l'on se réfère à Dominique Noguez, qui intervient sur le thème de l'humour à la Transmediale, "les humoristes véritables vont à la mort. Au fond, se suicider, c'est aller au bout de l'humour." On découvre un humour pas forcément drôle, surtout quand les artistes sont des femmes…

AMD: L’humour n’est pas drôle. Il fait sourire plus qu’il ne fait rire. Il porte toutes les questions fondamentales, comme le disait Hugo Ball. Les femmes se sont exprimées de façon souvent plus grave, voire dramatique que les hommes, à cause de leur situation d’oppression, et ceci partout dans le monde. Mais elles ont largement autant d’humour que les hommes, et les œuvres présentées témoignent bien d’une formidable aptitude à prendre de la distance et à se jouer des problèmes les plus sérieux. Moins impliquées encore dans les technologies avancées, elles font preuve d’une joyeuse radicalité décapante.

JH: N'est-on pas arrivé, dans l'art occidental moderne, à un stade où l'on exige catégoriquement une position critique de l'artiste, comme autrefois il devait suffire à l'exigence du "beau"?

AMD: C’est intéressant. Ce ne serait pas si mal si c’était vrai, et surtout non catégorique, mais je ne vois pas tellement cette exigence à l’œuvre dans la plupart des expositions. La conception de l’œuvre et de l’expérience esthétique qu’elle propose ont profondément évolué depuis le milieu du XXème siècle, et il est vrai que le « beau » a fait place à d’autres attentes. Le ludique, le curieux, le surprenant, le provoquant, le collectif, sont aujourd’hui des notions qui s’imposent et avec elles souvent un sens critique. Je rendrai hommage personnellement à ceux qui soutiennent dans l’art et ailleurs cette attitude critique, et précisément l’humour permet d’en développer quelques formes subtiles. Mais il est clair qu’à partir du moment où elle devient une mode, une « exigence », voire un « courant » de l’art contemporain, et sans doute une simple « bonne conscience » pour en revenir à votre première question, elle s’annule elle-même comme position critique.
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Cultures Electroniques
Festival - transmediale.06
Une interview de Jens Hauser
Février 2006
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Edité le : 02-02-06
Dernière mise à jour le : 14-02-06