Elles sont très conservatrices. La société indienne considère qu'il est strictement interdit d'avoir des relations sexuelles avant le mariage, mais cet interdit vaut plus pour les femmes que pour les hommes. Ces derniers peuvent avoir des expériences sexuelles avant de se marier avec ce qu'on appelle pudiquement des "tantes" dans le voisinage, des femmes mariées, mais qui sont pas épanouies sur le plan sexuel. La classe moyenne juge important que les premières relations sexuelles ne se fassent que la bague au doigt.
Cela dit, on estime à 25 % le nombre d'hommes qui n'attendent pas le mariage, et à 10 % chez les femmes. Ces représentations morales ne dépendent pas de la caste à laquelle on appartient, on les trouve dans toutes les couches sociales. Mais l'Inde est un immense pays, et certaines régions sont plus libérales que d'autres. On constate aussi que la classe supérieure urbaine est moins regardante, permettant aux jeunes femes et aux jeunes gens de se "rencontrer" avant le mariage. Et qui dit "rencontre", dit bien sûr sexualité.Comment le thème de la sexualité est-il traité au cinéma, par exemple dans les fameux films Bollywood ?
La sexualité s'y affiche de plus en plus librement. Il y a peu, même un baiser était encore tabou. Parce qu'il s'agit d'un geste intime, qu'on ne montre donc pas en public. Dans la rue, même les couples mariés ne s'embrassent pas. Mais c'est maintenant admis dans les films. Pourtant, on remarque que les acteurs sont mal à l'aise au moment d'exécuter ces gestes, ils n'y sont pas encore accoutumés. Les films les plus récents abordent aussi des sujets tabous, comme l'adultère. Donc la tendance est à l'ouverture. Toutefois, la sexualité n'est pas montrée directement, même si les films sont à forte teneur sexuelle : cela saute aux yeux dans les dialogues allusifs, ou dans les scènes dansées, qui sont de la pure sexualité. Là, personne ne se cache derrière son petit doigt, c'est admis.
Quelles ont les différences entre les sociétés occidentale et indienne en matière de sexualité ?
Je crois que l'une comme l'autre, elles tuent l'érotisme, même si la manière de le faire n'est pas la même. La société occidentale est permissive, ce qui fait que la chose manque de sel. Et l'érotisme a besoin de vibrations, de mystère, de romantisme. En Occident, le feu de la sexualité dénature l'érotisme. En Inde, je dirais que la société est figée dans une morale de glace, là, c'est la froideur de la morale conservatrice qui inhibe l'érotisme. Entre le feu de l'Occident et la glace indienne, l'érotisme n'a pas de place.
La série américaine Baywatch, diffusée en 1996 en Inde, a été l'émission la plus populaire de l'année. Quelles sont les influences occidentales actuellement à l'œuvre en Inde ?
Certaines scènes de Baywatch confinent à la pornographie. Mais cela n'a pas d'impact sur la société et l'image qu'on se fait du couple en Inde. Aujourd'hui encore, env. 80 % des jeunes préfèrent les mariages arrangés aux mariages d'amour. Il faut savoir qu'en Inde, ce qui tient la famille, ce n'est pas le couple mais la cohabitation des parents et des fils. La relation du couple est même souvent vue comme gênante, car elle est perçue comme un lien d'ordre sexuel : ce lien n'aide pas le mari à être un bon frère ou un bon fils. L'amour est donc un élément perturbateur. Autre raison : dans le système des mariages arrangés, chacun est assuré de trouver chaussure à son pied, l'aspect physique importe peu. Cela élimine les angoisses. Troisièmement, les enfants sont habitués dès leur plus jeune âge à l'idée du mariage arrangé : de l'école à l'université, garçons et filles sont séparés. La pression hormonale est telle quand ils sont en âge de se marier qu'ils tombent presque à coup sûr amoureux du partenaire désigné, d'autant qu'ils n'ont aucun moyen de comparaison. Il est donc très probable que l'amour naisse, mais après le mariage.
En Inde, on voit souvent dans la rue les hommes se tenir par la main, que signifie ce geste ?
C'est un signe d'amitié, d'affection, jamais un signe d'homosexualité. Pourtant, le même geste est impossible entre les deux sexes. Les Indiens, eux, se demanderaient pourquoi en Europe, hommes et femmes se tiennent publiquement par la main. En Inde, on se tient également plus près de son interlocuteur. Caresser le bras de l'autre pendant la conversation est un geste relativement courant. Le fait de se tenir la main participe du même esprit.Vous avez écrit un autre livre : "Kamasutra ou l'art de séduire"“. Le Kamasutra a-t-il encore une importance en Inde ?
(rire) Hélas non ! Le Kamasutra appartient à une culture disparue depuis longtemps. Mais il est encore présent dans la mémoire culturelle. La tradition du Kamasutra montre bien que la sexualité libérée n'est pas un produit occidental, dont il faudrait avoir peur, mais que la liberté sexuelle est présente dans notre propre culture et qu'elle ne demande qu'à être ravivée. Il ne s'agit aucunement de vouloir importer tout ce qui vient d'Occident. Dans le Kamasutra, la femme est beaucoup plus à égalité avec l'homme. Les quatre grandes étreintes sont par exemple pratiquées par la femme. Et puis il y est dit également que si l'homme ne satisfait pas la femme, elle doit alors le quitter. Un des chapitres du livre indique aussi comment la femme peut se débarrasser de son mari : quand il fait de l'humour, elle ne doit pas rire.
Pourquoi le Kamasutra n'est-il plus d'actualité ?
Ma réponse verse dans la spéculation : en Inde, la tradition érotique du Kamasutra est souvent entrée en conflit avec la tradition ascétique du contrôle absolu de la sexualité. La tradition érotique a été très dominante du 3e au 12e siècle, avant de céder la place à la tradition ascétique. Au cours des 200 dernières années, cette dernière a été encore renforcée sous l'influence des colons britanniques et de leur pruderie victorienne. Ces deux facteurs ont exercé une influence considérable sur la société. Il me semble que depuis 30-40 ans, la tradition ascétique est en régression, que la tendance générale est à plus de sexualité. Ce mouvement est aussi l'effet de la mondialisation. Les jeunes de chez nous qui vont à L'Ouest y voient la liberté qui était celle de leur propre culture autrefois. Ils se demandent pourquoi maintenir la tradition ascétique et non l'autre.
Dans quel environnement social le Kamasutra est-il apparu en Inde il y a 2000 ans ?
Il a été écrit dans une phase d'urbanisation due aux grandes routes commerciales qui se mettaient en place avec Rome et la Chine. Le commerce faisait prospérer même les petites villes. Les gens, plus riches, avaient aussi plus de temps libre, plus de temps pour l'érotisme. Cela concernait surtout les classes sociales telles que les commerçants, où les gens qui vivaient à la cour, là où on avait le loisir de réfléchir à la sexualité et à la poésie.
Quel enseignement peut-on tirer du Kamasutra ?
Le Kamasutra nous dit qu'érotisme n'est pas synonyme de sexualité. La sexualité relève de la nature, l'érotisme, de la culture : la sexualité se nourrit de culture. Le Kamasutra nous apprend comment changer la sexualité en érotisme, par exemple par l'abstinence. Et dans le Kamasutra, il y a l'idée que sexualité et érotisme doivent investir beaucoup plus de domaines de la vie quotidienne. Je pense à un chapitre qui indique comment se comporter après l'acte sexuel : il conseille de monter sur le toit, de regarder la lune, que l'homme montre à la femme les différentes constellations. L'acte sexuel ne s'arrête pas à l'éjaculation. L'idée, c'est que l'érotisme est une chose qui dure beaucoup plus longtemps, qui prend beaucoup plus de place que la sexualité.
Propos recueillis par Lisa Schreiber
(extrait d’un entretien paru dans le cahier « Kulturaustausch – Made in India. Lernen von Indien »)







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