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07/03/05

Cervantes et l'Espagne


Interview de Susanne Lange

Madame Lange, vous traduisez actuellement Don Quichotte en allemand et vous comptez achever votre travail en 2008. Qu’avez-vous particulièrement apprécié dans ce roman ?
La plupart des lecteurs ne connaissent que la première partie du roman et ses épisodes comiques, quand Don Quichotte encaisse des coups, échoue immanquablement dans ses entreprises ou se bat contre des moulins à vent. Mais ce ne sont que des épisodes marginaux. Le roman est en fait un dialogue entre deux personnes qui chevauchent côte à côte. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment ces deux personnages changent au fil de leur dialogue. Ils s’influencent mutuellement. Sancho Pansa est d’abord le paysan qui ne sait ni lire ni écrire et qui ne brille pas particulièrement par son intelligence. Or, en discutant avec Don Quichotte, il évolue depuis le tout premier moment jusqu’à la fin du roman ; quant à Don Quichotte, il reprend à son compte beaucoup de choses qui viennent de Sancho Pansa. Leurs rapports sont passionnants.
Un autre élément qui me fascine dans ce roman est le rapport entre la fiction et la réalité. Don Quichotte s’invente une réalité. Il lui suffit de dire : « Je suis chevalier » et il devient un chevalier. « Ce sont des géants que je vois » et pour lui, l’illusion devient réalité. La manière dont son environnement réagit à cela et la manière dont lui-même réagit à son tour aux changements de son environnement, est une interaction de réflexions et de ruptures, de fiction et de réalité. Cette approche est très moderne et peu d’auteurs sont parvenus après lui à écrire avec une telle subtilité.

Don Quichotte est qualifié de premier roman moderne. Pourquoi ?
Cervantès introduit des ruptures dans la trame narrative en présentant l’œuvre comme une traduction fictive de l’arabe. Cette démarche m’a toujours séduite, moi qui suis traductrice. Cervantès affirme ne pas être un auteur mais seulement un passeur qui reproduit quelque chose qui a été traduit. Et la prétendue traduction ne serait elle-même que le récit d’une tierce personne. Nous avons donc affaire à la juxtaposition de plusieurs strates narratives. Le récit commence simplement, puis on introduit brusquement cet imaginaire historiographe arabe, et le traducteur est pris à parti pour quelque chose qu’il n’aurait pas rendu correctement de l’arabe. C’est ainsi qu’une petite incertitude se glisse par-ci, par-là. Il faudrait imaginer Cervantès commentant sa propre traduction, ce qui est parfaitement impossible. L’auteur jongle donc avec différents niveaux de narration. Parfois, en traduisant ce texte, j’ai l’impression que je pourrais trouver mon propre personnage au détour d’une phrase ou d’un chapitre.

Comme vous habitez à Barcelone, vous vivez au plus près les célébrations du 400e anniversaire de la publication du roman Don Quichotte. Comment l’écrivain Cervantès est-il commémoré en Espagne ?
D’abord, des congrès sont organisés en grand nombre sur Don Quichotte. Ensuite, la version révisée du roman est publiée par six maisons d’édition différentes. Ce roman est donc presque un best-seller. Don Quichotte apparaît sur les couvertures de nombreux magazines et plusieurs films ressortent en salle.
Par ailleurs, on tente depuis des siècles de retrouver cet endroit dans La Manche, dont le narrateur, comme on le sait, ne voulait pas se souvenir, et dont on ignore le nom. Des chercheurs disent avoir retrouvé l’endroit et l’événement est célébré en grande pompe, alors qu’il ne joue aucun rôle dans le roman. Par ailleurs, un circuit est proposé dans La Manche, sur les traces des personnages.
On a vraiment l’impression que cette année, Don Quichotte est omniprésent : il est cité de toutes parts. Pas un journal qui ne publie au moins une fois par semaine un article sur Don Quichotte.

Qu’est-ce que l’on célèbre plus particulièrement en lui ?
J’ai l’impression que l’Espagne se livre à un exercice d’autocélébration. Les Espagnols pensent que Don Quichotte est l’Espagne incarnée. Ils parlent de l’immortel Cervantès et du plus grand roman de tous les temps et disent que Don Quichotte, comme l’œuvre dans son ensemble, représentent l’Espagne. Mais ce n’est pas vrai du tout : l’Espagne n’apparaît quasiment pas dans le roman. Les deux protagonistes chevauchent en discutant tout le temps de choses et d’autres, traversant un paysage aride que l’auteur ne décrit pas. Bien sûr, le lecteur apprend beaucoup de choses sur la vie à l’époque, grâce aux différents personnages qui entrent dans la ronde. En revanche, on ne peut pas dire que le livre donne au lecteur une image de l’Espagne qui incarnerait l’âme de ce pays ou quelque chose de ce genre. Le roman est bien trop universel pour cela.

Propos recueillis en mars 2005 par Angelika Schindler

Susanne Lange est depuis 1992 traductrice littéraire free-lance. En 2003, elle obtient la bourse de traduction de Zoug en Suisse pour faire une nouvelle traduction de « Don Quijote ».





Edité le : 03-03-05
Dernière mise à jour le : 07-03-05