04/04/06
Entretien
Le moustique et l'éléphant
Plus qu'un théâtre à l'italienne, le documentariste Mosco Boucault (Des terroristes à la retraite, 1983, Mémoires d'ex, 1991, la série Enquêtes de police, 1997 – 1999) a vu dans l'affaire Mondadori l'étoffe d'un "roman balzacien". Mais l'élément déclencheur a d'abord été la colère.
Quel a été le point de départ du film ?
Un mouvement de colère. Je séjournais en Italie parce que j'y tournais un autre film et je lisais le journal tous les jours. Ça me paraissait incroyable que dans une démocratie si proche, un président du Conseil puisse continuer de gouverner alors qu'il était accusé de corruption ; ou qu'un magistrat inculpé dans l'affaire, le juge Metta, refuse tout simplement de se présenter à une audience !
Mon objectif n'était pas de mener une enquête d'investigation, puisque les faits étaient connus et publiés, mais plutôt de réussir à raconter cette histoire en une heure, d'en faire apparaître le caractère totalement... vergognoso, honteux, comme disent les Italiens. D'autant que tout ayant été fait pour que les choses traînent en longueur, avec des batailles de procédure interminables, même les gens avertis finissaient par s'y perdre. En plus, la défense globale de Berlusconi, qui consiste à présenter ses problèmes judiciaires comme des manipulations orchestrées par "les rouges" pour le contrer politiquement, marche plutôt bien. Même si c'est difficile à imaginer qu'il suffise de traiter un juge de communiste pour disqualifier son dossier d'inculpation !
Et puis, depuis que je travaille dans ce pays, il me semble que la politique y fonctionne un peu comme une affaire de famille, où on règle les choses entre soi, avec l'idée que ça ne peut intéresser personne d'autre que soi. C'est un mélange de complexe d'infériorité et d'esprit de clocher. Mais quand The economist a attaqué frontalement Berlusconi, en lui adressant trente questions très embarrassantes, cela a eu un impact beaucoup plus fort pour ouvrir le débat, je crois, que s'il s'était agi d'un journal national. Bref, j'ai eu envie de faire une piqûre de moustique sur le flanc de l'éléphant italien, en donnant la vision d'un étranger sur cette réalité. C'est un film à charge, mais je considère aussi qu'il est objectif, parce qu'il est étayé de bout en bout par les faits.
Vous aviez l'embarras du choix. Pourquoi cette affaire-ci, qui était quand même très complexe à résumer ?
D'abord parce qu'il y avait tous les ingrédients d'une bonne histoire, et c'est quand même de cela qu'il s'agit quand on entreprend un film. J'aime le documentaire, entre autres pour son économie de moyens, mais au final, il faut que ce soit aussi intéressant qu'une fiction. Or, la Mondadori, c'était déjà un roman balzacien ! Une prestigieuse maison d'édition, deux hommes d'affaires aux profils opposés, de Benedetti et Berlusconi, une riche veuve qui change de camp, des avocats devenus députés ou ministre, une procureure pugnace... Et le fond de l'affaire n'est pas si compliqué que ça. J'avais lu la sentence du juge Carfi et je l'avais trouvée extraordinairement bien écrite, à la fois limpide et pleine d'humour. Flegmatique, aussi, à son image.
L'essentiel de la bataille judiciaire pourrait d'ailleurs se résumer en quelques phrases : un magistrat, qui a rendu en trois jours un arrêt favorable à Berlusconi, alors qu'il lui faut d'habitude trois mois pour statuer sur un cas, achète peu après un appartement à Rome avec une forte somme en liquide, dont il est incapable de justifier l'origine. En première instance, la cour estime que les présomptions sont suffisantes pour condamner les inculpés. En appel, on prononce un non-lieu pour insuffisance de preuve. Et en vertu d'une loi adoptée en janvier, la nouvelle procédure en cassation a toutes les chances de durer jusqu'à la prescription, en 2007...
La réelle difficulté a été de convaincre les différents protagonistes de parler. La famille Formenton, Cesare Previti, le juge Metta – qui entre temps a quitté la magistrature pour aller travailler... chez Previti – ont tous refusé. La procureure a commencé par accepter, puis elle s'est ravisée, notamment parce qu'elle craignait de prêter le flanc aux accusations de partialité émanant de Berlusconi. Une journaliste de L'espresso, que je mentionne dans le commentaire, et dont la maison a brûlé dans des circonstances étranges, m'a posé un lapin au dernier moment... Mais la patience a fini par porter ses fruits – le tournage s'est quand même étalé sur deux ans. Il faut souligner que le juge Carfi, plus que d'autres, prend un risque : la nouvelle loi interdit aussi aux magistrats de s'exprimer publiquement sur les affaires en cours.
Edité le : 04-04-06
Dernière mise à jour le : 04-04-06