(France, 1986, 52 minutes)
Avec Ovida Delect, Huguette, Jean-Noël
Un DVD Doriane Films / Alibi Productions
Synopsis : D’abord il y a cet air, « Le temps des cerises », chanté un peu faux par la poétesse Ovida Delect, laquelle apparaît à sa fenêtre, à l’étage, et nous fait signe. La caméra s’arrête un instant sur elle puis descend vers Huguette, sa compagne, qui reprend le chant un ton trop haut. Ensuite, Ovida se rend au bureau de vote de son village, mais lorsqu’elle glisse le bulletin dans l’urne, l’assesseur déclare « Jean-Pierre V... : a voté ». État civil décalé : Jean-Pierre est devenu Ovida depuis déjà cinq ans lorsque cette scène est filmée, en 1986. Vie de famille, vie sociale, activité militante au sein du Parti Communiste, souvenirs –les parents rigides, la déportation pour faits de résistance pendant la Seconde Guerre, la rencontre avec Huguette après, la naissance de leur fils et, depuis toujours, ce sentiment profond d’être une femme et non un homme… Ovida Delect, citoyenne française âgée de 60 ans, se raconte.
Critique : Avec une belle constance, Françoise Romand place les êtres qu’elle filme au centre du cadre, au centre de l’attention. Ceux qu’elle nous invite à rencontrer nous font face, s’adressent à nous à travers l’œil de la caméra grâce aux dispositifs inventés pour accompagner leur parole. Car la réalisatrice a pour éthique de ne jamais faire oublier qu’il s’agit de cinéma : une exigence qui donne un ton très particulier à ses documentaires.
« Appelez-moi Madame » est le second film de Françoise Romand. Dans le premier, « Mix-Up ou Méli-Mélo », elle s’intéressait à deux familles anglaises dont les bébés avaient été échangés à la naissance une cinquantaine d’années auparavant. Un sujet fort, des personnalités charismatiques et une mise en scène inventive dont le ludisme fait sens : cette première expérience est une réussite. Ce que ne manquent d’ailleurs pas de noter, à l’époque, un certain nombre de critiques américains enthousiastes. Dans la foulée donc, « Appelez-moi Madame » est commandé par la télévision française.
Françoise Romand reprend là une partie des dispositifs déjà testés dans « Mix-Up ou Méli-Mélo », notamment le surcadrage qui crée une mise en abîme visuelle porteuse de réflexion, de distanciation ou d’humour. Elle reprend aussi cette façon de faire se raconter les protagonistes par des phrases répétées à l’avance ou du moins réfléchies. Les interventions sont très structurées, même si parfois la caméra continue à tourner quand la machine déraille –il arrive qu’Huguette se laisse submerger par l’émotion par exemple. Ainsi posé, ça peut sembler rigide et fabriqué, mais à voir, c’est touchant et juste, humain et digne. Stimulant.
Et intrigant. Car dans la forme choisie par Françoise Romand, un élément bouscule encore un peu plus radicalement les habitudes documentaires : il s’agit de l’introduction d’intermèdes fictifs poétiques. Dans « Appelez-moi Madame », Ovida elle-même imagine ces intermèdes ; le grain de l’image y est différent, Ovida en robe de mariée avance au ralenti tandis que résonne l’un de ses poèmes commençant par les mots « Si j’étais une muse… ». Ça pourrait être ridicule, c’est fascinant.
Une des grandes forces du film est de ne jamais railler les choix faits par les protagonistes, de ne jamais les juger. Ovida en robe n’est pas déguisée, elle n’est pas non plus un alter ego artistique comme a pu l’être la Rrose Selavy de Marcel Duchamp. Non, Ovida est enfin pleinement une femme et de son point de vue, il n’y a plus vraiment à en discuter, c’est acquis. D’où d’ailleurs quelques moments de friction, de résistance aux questions, aux propositions… Huguette, elle, se laisse deviner plus qu’elle ne se montre. Petite femme timide et effacée de prime abord, elle fut néanmoins directrice d’école donc certainement capable d’en imposer et puis elle s’avère suffisamment forte pour suivre Ovida dans leur nouvelle vie, devenir son ex-femme, sa nouvelle compagne, la soutenir envers et contre tout/tous. Y compris leur fils Jean-Noël qui avoue mal vivre la transformation de son père, son « ex-père ». Mais grâce à Huguette, la famille reste unie, capable de partager un repas ou d’animer une émission de radio. Ajustements… Ajustements dans le village de Saint-Pierre d’Alizay aussi : commerçants et passants sont parfois un peu moqueurs, pas tous cependant ; quant au curé, il est carrément vulgaire et c’est bien le seul personnage ridicule du film.
Les compléments : Etant donné la popularité de Françoise Romand aux Etats-Unis, le DVD est non seulement formaté « toutes zones », mais également bilingue : « Appelez-moi Madame » est sous-titré en anglais et le(s) supplément(s) « 22 ans plus tard » y figure(nt) en français et anglais –sous le titre « Onboard, same same but different » dans sa version anglaise. Les deux versions sont semblables, mais complémentaires : ceux qui parlent les deux langues ont donc tout intérêt à les voir toutes les deux, malgré les risques de mal de mer. En effet, c’est sur le bateau de son père, filmée par son complice Jean-Jacques Birgé, que Françoise Romand revient 22 ans plus tard sur l’aventure « Appelez-moi Madame ». Elle raconte comment elle s’est laissée déstabiliser par les critiques que ses « collègues » français ont émis sur « Mix-Up ou Méli-Mélo » et la façon dont ça a partiellement rejailli sur « Appelez-moi Madame ». Une leçon qu’elle retiendra par la suite : ne plus jamais céder aux dictats (voir sa récente mésaventure relayée notamment sur le site Poptronics). Elle raconte beaucoup d’autres choses encore, avec toujours cet humour et cette précision, cette liberté qui caractérisent son travail.
Rendez-vous exceptionnel le 15 novembre
Françoise Romand aime jouer des mises en abîme, elle le fait magnifiquement dans ses films, mais va plus loin puisque depuis deux ans, elle organise les Ciné-Romand où des extraits de ses films s’inscrivent dans un parcours grandeur nature. Le happening se déroulait cette année le 26 octobre et a donné lieu à un film (encore une strate !) commandé à Françoise Romand par les Cahiers du Cinéma pour le Festival d’automne. Le résultat sera diffusé samedi 15 novembre à 14h au Centre Pompidou.Jenny Ulrich







( note Arte: 4 )







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