Tradition encore. Chaque jour un élève doit lire un petit texte de sa composition. Aujourd’hui c’est le tour de May, 12 ans, éleve de cinquième. May a composé un poème. Sur son pays. Un pays qui n’existe pas… pas encore.Salle des professeurs. Rana, 27 ans enseigne l’histoire depuis six ans. Le collège de Ramallah est l’un des premiers établissements scolaires dotés des nouveaux manuels d’histoire édités par l’Autorité palestinienne. Auparavant, élèves et professeurs ne disposaient que de vieux livres jordaniens ou égyptiens.
Rana femme de 30 ans: "Les nouveaux programmes sont plus centrés sur l’histoire palestinienne proprement dite. Ils parlent de l’édification des institutions palestiniennes, de la carte de la Palestine avec ce qui peut advenir en cas d’accord. Tous les élèves connaissent la carte de la Palestine mais le but est de les amener à accepter la nouvelle configuration suite aux accords éventuels. Regardez là sur cette carte, il y a le découpage administratif. C’est presque la carte de l’avenir…"
Mais Israël n’est pas mentionnée sur cette carte ?
Rana: "Pour le moment, il est difficile pour nous de mentionner Israël. Cela voudrait dire que cette terre ne nous appartient pas, que nous ne sommes pas chez nous alors que depuis que nous sommes petits, on nous apprend que la Palestine va de la frontière libanaise au golfe d’Akaba, du Jourdain à la méditerranée."
Nous sommes le 2 novembre. Pour Rana, un seul sujet s’impose aujourd’hui.
Rana: "Aujourd’hui nous allons étudier la déclaration Balfour parce que cela concerne la Palestine, notre patrie. Que savez vous de la déclaration Balfour ? Qui veut dire quelque chose ?"May, fillette de 12 ans: "La déclaration Balfour, c’est la décision des autorités britanniques de donner en cadeau la Palestine à Israel. Les juifs étaient opprimés en Grande- Bretagne, les Anglais voulaient se débarrasser d’eux et ils ont décidé que la Palestine était le meilleur endroit pour les Juifs."
Rana: "Mais qui a donné la Palestine à qui ?"
Une autre fillette de 12 ans: "C'est sir Arthur James Balfour, le ministre des Affaires Etrangères britannique qui l’a donnée à lord Rotschild, l’un des dirigeants du sionisme et l’un de ses plus grands pourvoyeurs en Grande Bretagne."
Rana: "Est-ce que la Grande-Bretagne avaient le droit de donner la Palestine aux Juifs, aux Israéliens ?"
Une autre fillette : "Non, ce n’était pas leur pays, ils n’avaient pas le droit de décider de quelque chose qui ne leur appartenait pas."
Comme tous les jeunes professeurs palestiniens, Rana a déliberement choisi de faire de l’histoire une arme de combat politique. En interprétant les faits quand cela sert sa cause,. Pour elle comme pour beaucoup d’autres Palestiniens, la déclaration Balfour, c’est le début des malheurs de son peuple, le point de départ d’une histoire qui s’écrit au jour le jour . Dans les larmes, le sang et la colère. 1917, 1948, sur cette même terre, ces deux dates résonnent bien différemment.
Rana: "Qu’est-ce qui s’est passé en 1948 ?"
Une autre elève: "Les Palestiniens ont dû émigrer vers les pays voisins comme la Jordanie, la Syrie, le Liban. La Cisjordanie est revenue à la Jordanie, la bande de Gaza à l’Egypte."
Ici, difficile d’oublier un instant Israël et ses soldats. Pourtant, dans les écoles, on fait comme si l’Etat hébreu n’existait tout simplement pas.
Rana: "C’est impossible pour nous de reconnaître l’Etat d’Israël. Vous pouvez chercher vous ne trouverez jamais le nom d’Israel mentionné. Sur n’importe quelle carte, n’importe quel atlas, n’importe quel document. Même à la télévision… Nous on dit toujours le « prétendu Etat d’Israël »."
Quand on rappelle à Rana que Yasser Arafat, a lui-même reconnu l’Etat d’Israël donc admis le partage de cette terre, la jeune enseignante élude la question.
Rana: "Il y a qu’une seule manière de voir les choses, c’est de revenir à l’histoire. Depuis les temps anciens, l’histoire de cette terre est liée à celle des Arabes- Palestiniens. Et c’est tout…"
Comme tous les Palestiniens aujourd’hui, Rana est pleine de colère contre ceux que l’on appelle ici les « occupants ». En Cisjordanie comme à Gaza, pas une école, pas une classe sans murs couverts de dessins, de photos, de célébrations des « martyrs » de la cause. Pas un seul symbole de paix.
Emettre cette reflexion, c’est aussitôt s’attirer à Ramallah comme partout ailleurs dans les territoires une réponse en forme de long cri de desespoir. "Comment pourrait-on parler de paix quand chaque jour nous sommes humiliés, maltraités, tués par les Israéliens ?"
Maya a 14 ans, elle est israélienne, élève de troisiéme du collège René Cassin. Nous sommes à Jerusalem, Ramallah est tout proche. Un autre monde, une autre jeune fille qui en d’autre temps aurait fort bien pu être l’amie de Maya, la Palestinienne.
Une même terre, deux histoires. Celle que l’on apprend ici, c’est d’abord celle de la terre d’Israel, celle de la Bible. Le collège René Cassin est un collège laïc mais dans tous les établissements de l’Etat hébreu, de l’école primaire à la Terminale, les cours de Bible font partie intégrante du programme.
Trois heures par semaine. Enseignée par un professeur qui revendique la nécessité d’une lecture laïque, d’une lecture critique de la Bible :
Une femme de 40 ans, professeur de Bible :
"L’enseignement de la Bible est quelque chose de très important. C’est pourquoi je l’enseigne. La Bible est une discipline fondamentale, c’est un des piliers de notre culture, pour le peuple israélien et dans le monde entier. C’est ce qui nous regroupe, nous identifie. Une grande partie des gens qui habitent ici s’en réclame pour justifier notre présence sur cette terre."
Parallélement à l’histoire au travers de la Bible, on enseigne ici une l’histoire du sionisme et, en terminale seulement, l’histoire contemporaine, la création de l’Etat d’Israël.
Yair est professeur d’histoire et responsable des cartes du collège. Il nous montre sa dernière acquisition: "Cette carte est une des dernières que nous venons d’acheter. C’est une carte du Moyen Orient, avec Israel et les territoires de l’Autorité palestinienne. Elle a été imprimée en 1999 mais evidemment ici les choses changent constamment."
Vous employez le terme de Palestine ?
"Ca dépend des professeurs. Quand on parle des territoires sous contrôle total de l’Autorité, on utilise le mot Palestine. Mais cela dépend. Si on parle de l’histoire ancienne alors on ne dit ni Israël, ni Palestine, on parle de la Judée, de la Samarie et de la bande côtière."
En Israël aujourd’hui, le poids des mots est important. Rares sont ceux par exemple qui utilisent le terme de Cisjordanie. Tous continuent à dire la Judée et la Samarie.
Qu’apprend-on aux jeunes Israéliens sur les Palestiniens ? Rien ou presque dans les cours d’histoire. En revanche, dans les établissements publics, on tente d’appréhender la question au travers des cours d’instruction civique. A l’image de ce que fait Orna, responsable des études pour les troisiémes.
Orna, femme de 40 ans: "Mes cours s’appellent identité et appartenance. Ils traitent des liens avec le judaîsme, des liens avec cette terre mais on parle aussi des autres peuples qui ont des liens avec cette terre."
C’est un peu de philosophie juive, un peu d’histoire des origines juives et un peu d’actualité. C’est quelque chose que nous avons créé pour face aux questions que se posent les élèves, aux besoins qu’ils ressentent.
Thème du cours aujourd’hui, la situation des Palestiniens suite au blocus de l’armée israélienne.
Roni, garçon de 14 ans : "Il y a beaucoup de gens au chômage là-bas parce qu’ils ne peuvent plus venir travailler ici. Et pourquoi ils ne peuvent plus venir travailler ici, c’est parce qu’on a peur des attentats, on ne veut pas que des terroristes puissent se déguiser en ouvrier."
Ici, nous avons un Etat et une armée, eux ils n’ont pas d’Etat, pas d’armée. Cela donne l’illusion que nous sommes fort et méchant. Et qu’eux ils sont faibles mais, à mon avis, c’est différent. Une chose entraine l’autre.Quand il se passe quelque chose ici, il se passe quelque chose là-bas, c’est un cercle vicieux.
Fille de 14 ans: "Roni a raison, une chose entraine l’autre. Si ils viennent ici et font un attentat, alors on les arrête. Et quand on les arrête, ils font des attentats. Moi je ne dis pas que c’est normal de les mettre en prison mais comment empêcher les attentats. 10 jeunes vont mourir parce qu’ils ont voulu feter un anniversaire en ville. Une chose entraine une autre, il faut arrêter cela."
Maya, 14 ans: "Je pense que la meilleure réponse à tout cela, c’est la paix. Quand il y aura la paix, il n’y aura plus d’attentat, nous, on aura plus peur et eux ils pourront vivre normalement, ils pourront circuler. Il faut qu’il y ait la paix."
A la fin du cours, Orna, à notre demande, organise un vote.
Orna: "Qui est pour la création d’un Etat palestinien, pas en Ouganda comme il dit, on parle d’un Etat ici. Et qui est pour la création d’un Etat palestinien ? Et qui est contre ?"
La question abordée et le vote ont échauffé les esprits. Les rares partisans de la création d’un Etat palestinien sont pris à partie. De ce côté pas plus que du côté palestinien, on ne cherche à comprendre l’autre.
Ici aussi la colère s’exprime. La colère contre les attentats des kamikazes palestiniens.
A Jérusalem, à Tel Aviv comme partout ailleurs en Israël, on vit la peur au ventre. Non sans raison. En dépit des multiples mesures de sécurité, de l’omniprésence policière et militaire, la tension est manifeste. Chacun vit dans la crainte d’un attentat.
Nous avions décider d’emmener Maya et son amie Galia dans la vieille ville. Non sans inquiétude, elles ont accepté. Elles n’étaient pas revenues ici depuis des années. Nous demandons à Maya pourquoi elle a été l’une des seules à voter pour la création d’un Etat palestinien :Maya: "Je pense que chaque peuple doit avoir un Etat, n’importe où mais il doit avoir un Etat. Aujourd’hui en Israël, l’avis de Maya est plutôt minoritaire. Elle est prête à partager sa terre enfin presque…"
Maya: "Cela dépend quelle partie. Jerusalem, non, je ne pense pas que la ville doit être partagée mais les endroits où il y a des colonies, les endroits où il n’y a rien, je pense qu’on peut leur donner."Galia fille de 14 ans: "Qu’il y ait un Etat oui, mais pas ici. Pas en Israël, pas à l’intérieur d’Israël. Là où ils trouveront de la place."
Maya: "Je pense qu’il y a de la place pour un Etat palestinien. En Judée Samarie et jusqu’à la bande de Gaza."
Galia: "On a conquis cette terre, cela ne me dérange pas qu’il y ait dessus des villages arabes mais tous ces attentats, ce n’est vraiment pas bien."
Nous sommes à quelques kilométres de Ramallah, au camp de réfugiés de Jalazun. Un des plus anciens, édifié par les Nations Unies dans les années 50. Un camp provisoire destiné à accueillir les Palestiniens chassés de leur terre par la guerre de 1948. Le provisoire dure, les tentes ont depuis longtemps disparu, une ville de déracinés s’est édifiée.
Voici l’école de garçons du camp. Les élèves sont tous en bleu, aux couleurs des Nations Unies qui financent et gèrent l’établissement. A moins de cinq cents métres de l’école et du camp, une sorte de village suisse : c’est la colonie juive de Bet-El.Classe de cinquième, cours d’histoire sur 1948, sur ce que tous les Palestiniens appellent la Nakba, le désastre.
Moujahed, professeur de 30 ans: "Notre sujet est au cœur de l’histoire de la Palestine, c’est la Nakba."
"La Nakba, c’est quoi ?….Alaa ?"
Alaa, garçon 12 ans: Il est interrompu deux fois par le prof qui lui demande de préciser. "C’est la défaite des armées arabes et l’expulsion de millions de Palestiniens….. vers les pays arabes voisins la Syrie, le Liban et vers d’autres parties du monde…. l’Amérique, la Grande Bretagne."
Moujahed: "Ils ont été expulsés mais qui est venu à leur place ?
"Les Juifs."
Moujahed : "Alaa, tu vas nous dessiner la carte de la Palestine telle qu’elle est aujourd’hui."
Quand les juifs sont venus en 1948, ils ont pris toute cette partie. Ils ont donné la Cisjordanie à la Jordanie et la bande de Gaza à l’Egypte. Après 1967 que s’est-il passé ?
Alaa :"En 67, les Juifs ont occupé le reste de la Ppalestine, la Cisjordanie et Gaza."
Moujahed : "Bien, prends le crayon vert…"
Donc ici c’était Israël et en 1967….. tout est devenu Israël.
Comme Rana à Ramallah, Moujahed est un jeune professeur militant. Il est fils de réfugié, il habite un petit village à une demie heure de route de Jalazun.
Aujourd’hui Moujahed emmène sa classe à une exposition de photos organisée par les jeunes du camp. A Jalazun comme dans tous les camps de réfugiés, on est ouvertement pro Hamas ou pro Djihad islamique. Ici les conditions de vie sont dures, les mouvements extrémistes sont les seuls à apporter assistance sociale et matérielle. Et à refuser toute concession à Israel. Moujahed : Regardez, cette femme, elle est sous la tente, elle avait une maison qu’elle a mis toute sa vie à construire. Un Juif est venu d’Ethiopie, des Etats Unis, de je ne sais où. Il s’est installé et a dit : c’est ma maison."
Regardez, la tragédie se lit sur le visage de cette femme.
Moujahed : " En Palestine, avant Israel, avant l’arrivée des Juifs, toutes ces villes, tous ces villages étaient arabes. Leurs noms sont mentionnés sur cette carte."
Maintenant les réalités ont changé, il y a Israël ?
"Nous on veut que la Palestine. On veut pas des Juifs."
Alaa: "Eux, ils nous ont occupé mais cette terre, elle nous appartientdans sa totalité."
Alors quelle est la solution ?
Alaa: "Il faut lutter…."
"Jusqu’à quand ?"
Alaa: " Jusqu’à la fin des temps."
Après les cours nous emmenons Alaa et trois de ses copains aussi près que possible de la colonie juive de Bet-el qui fait face à leur école. Nous sommes à moins de trois cents métres.
"Vous apprenez l’histoire, vous savez ce qu’est l’Holocauste ?"
Alaa : " On a un peu étudié la seconde guerre mondiale."
Autre jeune :" Hitler, il a massacré les juifs, dans toute l’Europe. Il les a massacrés mais eux ils sont venus ici pour nous massacrer."
En face, il y a des jeunes de votre âge. Eux aussi sont nés sur cette terre ?
Alaa : "Ce sont eux qui nous ont occupé,nous on était là avant eux. Ils sont venus, ils ont construit des colonies mais nous on était là avant eux .
Iils n’ont qu’à repartir, ils n’ont qu’à repartir d’où ils sont venus."
" Repartir où ? "
Alaa : "En enfer."
La colonie de Bet-El, la voici. Les premiers colons se sont installés en 1977. Trois à quatre familles alors. Ils sont 5000 aujourd’hui, sur plus de 25 hectares. Un petit monde à part. Tous sont religieux. Ici on ne pratique pas une lecture critique de la Bible mais une lecture au pied de la lettre.
Un petit monde à part encore que, là aussi, tension et peur sont manifestes. Les colonies ont beau être de véritables forteresses, elles ne sont pas à l’abri des attaques kamikazes.
Bet-El compte une dizaine de collèges et même un centre universitaire. Nous n’avons pas été autorisés à filmer une école et une seule famille à accepter de nous recevoir.
La famille Avigat. Le fils ainé, Yaïr, 12 ans, est éleve d’une école talmudique. Lecture et apprentissage des livres saints du matin au soir. De sa terrasse, Yaîr peut voir l’école de Jalazun, Alaa et ses copains. Il n’a jamais parlé avec eux, même au travers d’un grillage.
Yaïr, garçon de 12 ans : "Ca dépend, maintenant sûrement pas, c’est impossible mais si il y a la paix…"
Ils nous haïssent, ils nous détestent. Ils ne veulent pas nous parler.
"Est-ce qu’on peut apprendre l’histoire seulement par la Torah ?"
Yaïr: "Oui evidemment, tout est raconté, tout ce qui est arrivé au peuple d’Israel. La Torah a été écrite il y a trois mille ans et plus. Elle parle de ce qui s’est passé et de ce qui va arriver. Quand le peuple d’Israel sera regroupé ici, ce sera le temps de la rédemption."
Mais si tout est écrit dans la Torah, que va-t-il se passer demain ?
Yaïr : "Je ne sais pas ce qui va se passer, je suis sûr qu’il n’y aura pas la guerre tout le temps. Cela se terminera un jour."
A Bet-el, on vit un peu en vase clos. Volontairement on ne regarde pas la télévision et on sort le moins possible. Yaîr et ses frères et sœurs sont peu ouverts à ce qui se passe de l’autre côté, à quelques centaines de métres, dans le camp de Jalazun. Manifestement leur lecture de la Torah ne connaît ni compassion, ni tolérance pour leurs voisins palestiniens.
Yaïr : "En fait, ils ont suffisamment de place. Ils ont déjà sept Etats qui représentent, je ne sais pas, 40 fois la superficie d’Israel. Ils ne manquent pas de place. Ils disent que c’est une terre sainte pour eux mais c’est leur croyance."
Elizar, fillette 11 ans: " Dans la Torah, c’est pas écrit que c’est une terre sainte pour eux et malgré tout ils disent qu’ils veulent rester là, que c’est leur terre, qu’ils ont une obligation religieuse de nous faire partir."
Avec la permission de ses parents, nous avions convenu d’aller faire quelques images de Yaïr à la sortie de l’école. La présence de la caméra provoque très vite une réaction pour le moins inattendue des élèves de l’ècole. Une école religieuse.
On dit souvent que connaître son passé permet de mieux comprendre le présent. En Israêl comme dans les territoires palestiniens, le passé sert d’arme idéologique pour justifier le présent.
Sur cette terre dont chacun revendique la sainteté, l’engrenage de la violence, la colère et souvent la haine ont balayé, pour le moment, toute idée de tolérance, de compréhension de l’autre.









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