19/01/10
« Trébucher avec la tête et le cœur »
Des « pierres d’achoppement » contre l’oubli
En mémoire des victimes du nazisme, le sculpteur Gunter Demnig encastre des pavés couverts d’une plaque de laiton devant le dernier domicile des déportés. Ces « pierres d’achoppement » de 10 cm par 10 invitent à la réflexion. « Achopper », c’est s’étonner, s’arrêter et réfléchir. Un mémorial décentralisé où la commémoration ne se transforme pas en rituel figé, où l’atrocité des crimes prend une dimension concrète…
Grâce aux indications des habitants des quartiers et aux fonds de parrainages, Gunter Demnig est parvenu à honorer la mémoire des déportés dans 283 villes allemandes, puis en Autriche, en République Tchèque et en Hongrie.
Entretien avec l’artiste Gunter Demnig au sujet de son opération « Pierres d’achoppement »
C’est en 1996 que vous posez – illégalement, à l’époque – vos premières pierres d’achoppement. Aujourd’hui, leur succès ne se dément pas en Allemagne. Comment cette idée vous est-elle venue ?
En 1990, à Cologne, j’ai installé en souvenir de la déportation d’un millier de Tsiganes en mai 1940 une bande colorée de 16 km de long : depuis leur ancien domicile à Cologne jusqu’au site de la « Deutzer Messe », une annexe du camp de Buchenwald. Cette déportation était en quelque sorte une répétition générale pour les déportations ultérieures, car pour emmener mille personnes à la fois, la logistique se devait d’être au point.
Après un certain temps, cette bande colorée s’est effacée. C’est pourquoi, à certains endroits, je l’ai refaite en laiton. Tandis que j’y travaillais, dans le sud de la ville de Cologne, une dame d’un certain âge qui a elle-même vécu cette époque est venue vers moi et elle m’a dit : « Mon brave, c’est bien, ce que vous faites, mais ici, dans notre quartier, il n’y a jamais eu de Tsiganes. » Je lui ai montré mes documents et elle en est restée bouche bée. J’ai compris à ce moment-là que ces populations vivaient en bonne intelligence à l’époque.
Cela m’a été confirmé plus tard par la communauté juive : « Jusqu’en 1933, nous avons célébré toutes les fêtes ensemble, avec les chrétiens, dans nos maisons. » C’est ce qui m’a incité à faire revivre les noms de ces personnes à la place des matricules qu’ils avaient dans les camps.
Entre-temps, vos pierres d’achoppement ont fait leur apparition en Autriche, en République tchèque et en Hongrie. De qui émane l’intérêt porté à votre opération dans ces pays ? S’agit-il des familles des victimes ou bien des gens qui habitent sur place ?
Cela dépend. En Autriche, c’est un historien qui a repris le projet et cela fonctionne très bien, grâce à des groupes de personnes vivant sur place et qui, comme en Allemagne, veulent entretenir ce souvenir.
La fondation culturelle d’Allemagne a lancé une initiative intitulée « Bipolar » qui finance des projets de coopération entre partenaires allemands et hongrois, mais une fois encore, les habitants ont pris le relais.
Quelles ont été les réactions en France ?
Le projet démarre doucement. Nous allons poser des pierres à Paris, Toulouse et Lyon en mémoire des sportifs assassinés. Mais c’est un sujet très sensible.
N’est-il pas évident qu’en Allemagne, votre opération n’est pas perçue de la même manière que dans les anciens pays occupés ?
Pour ce qui est de la France, il faut quand même dire que le système de la déportation n’aurait pas fonctionné sans la gendarmerie. Elle a sa part de responsabilité, cela va sans dire. Et les gens n’en parlent pas aussi ouvertement qu’en Allemagne.
Les pierres d’achoppement font parfois « bondir » les gens. Comment réagissez-vous face aux arguments tels que « on foule aux pieds le souvenir des victimes » ou encore « une pierre d’achoppement devant chez moi rabaisse la valeur de la maison » ?
Nous avons eu le cas ici à Cologne. Il s’agit d’un avocat qui a déposé une plainte au tribunal de grande instance. Le juge s’est contenté de le dévisager avant de lui demander, abasourdi, ce qu’il voulait au juste. Les pierres d’achoppement représentent après tout un cadeau que les citoyens font à leur commune.
Quant à l’argument selon lequel « on piétine les gens comme les nazis l’ont fait autrefois », on pourrait répondre que les nazis n’ont pas piétiné les gens mais qu’ils les ont tout bonnement assassinés. C’était quand même autre chose que de leur marcher dessus.
Je dois dire que j’avais moi-même quelques doutes au début, mais par précaution j’ai demandé conseil à la communauté juive à Cologne. Ils ont pris leur temps pour me répondre, puis ils m’ont invité et m’ont dit que mon projet ne posait aucun problème dans la mesure où il n’était pas contraire au Talmud car ce n’étaient pas des pierres tombales. « Il faut absolument que vous le fassiez », m’ont-ils dit.
Mais c’est une pierre commémorative.
Oui, et en même temps cela devient autre chose. Même si certains proches la voient bien sûr comme un substitut de pierre tombale. Cela me gêne un peu, mais je ne peux rien y faire. L’une des plus belles définitions de mes pierres d’achoppement provient sans doute d’un collégien auquel un journaliste a demandé, après une rencontre : « Mais dis moi, tu ne trouves pas ça dangereux, ces pierres d’achoppement ? On risque de se casser la figure, non ? » Ce à quoi il a répondu : « Non, non, on ne se casse pas la figure, on trébuche avec la tête et le cœur. »
Ce qu’il y a en effet de passionnant dans votre projet, ce sont les échanges avec les gens qui vivent sur place. Des groupes de travail font des recherches sur les déportés et viennent ensuite vous voir pour que vous posiez les pierres. La démarche prend-elle parfois une tournure qui vous déplaît lorsque, par exemple, on prend davantage en compte les victimes juives au détriment des autres victimes du nazisme?
Non, l’opération « Pierres d’achoppement » est désormais connue du grand public, si bien que toute personne intéressée sait d’emblée que le projet s’adresse à l’ensemble des victimes. Et les comités locaux ne ménagent pas leur peine afin que des pierres soient posées pour toutes les catégories de victimes. Ceci dit, la plupart des pierres qui sont posées concernent évidemment la population juive, car c’est elle qui constituait le groupe le plus nombreux.
Vous êtes pour ainsi dire une entreprise bicéphale : vous posez les pierres et Uta Franke s’occupe de l’organisation. Pourquoi vous tient-il à cœur de faire vous-même la pose de toutes les pierres ? Cela ne vous laisse sans doute plus de temps pour d’autres activités artistiques ?
J’en prends mon parti. Les « pierres d’achoppement » sont devenues l’œuvre de ma vie et, de plus, j’ai déjà eu l’occasion de pratiquer des formes d’art très diversifiées. Ce qui me plaît, dans ce projet, c’est de rencontrer des gens et de les faire se rencontrer, même si c’est parfois triste lorsqu’il s’agit des membres des familles. Mais il reste la joie de constater qu’une opération de cette ampleur est faisable et que l’intérêt des associations est très grand.
Y-a-t-il une rencontre qui vous a particulièrement marqué ? Vous avez déjà mentionné ce collégien…
Je pourrais citer cette rencontre avec un survivant qui habite en Angleterre. Il m’a raconté ce qu’il avait vécu à l’âge de douze ans : « J’ai eu le droit d’aller tout seul en Angleterre, c’était une vraie aventure pour moi. » C’est seulement plus tard qu’il a compris pourquoi sa mère et sa grand-mère étaient en larmes. Puis il a ajouté quelque chose qui m’a marqué : « Ces deux pierres d’achoppement ne sont pas des pierres tombales, elles ne peuvent pas l’être. Les deux femmes sont parties en fumée à Auschwitz. Pour moi, ce sont des pierres qui m’ont permis de faire le deuil. A présent, je peux rentrer chez moi et je peux aussi retourner en Allemagne. » Et je sais alors pourquoi je fais tout cela, même si j’ai parfois mal au dos à force de poser toutes ces pierres.
Propos recueillis par Angelika Schindler, janvier 2008
Edité le : 19-01-10
Dernière mise à jour le : 19-01-10