« Une grande vulnérabilité mêlée à une grande force, c’est ce qu’il y a de remarquable chez elle. C’est quelqu’un qui se remet constamment en question. Cela me touche beaucoup. »
Dominique Mercy est né près de Bordeaux en 1950. Il travaille avec Pina Bausch depuis les débuts du Tanztheater de Wuppertal en 1973, il est son assistant et son confident. « Il me donne confiance », a eu l’occasion de dire la grande dame du théâtre dansé à propos de sa pièce légendaire de 1978, « Café Müller », dans laquelle elle danse aujourd'hui encore aux côtés de Mercy. « Tant qu’il est là, j’ai le sentiment d’avoir le droit de le faire. » Actuellement, Mercy répète « Orphée et Eurydice » avec les étoiles du corps du ballet de l’Opéra de Paris et dans une chorégraphie signée Pina Bausch. Pour la première fois en 2005, le ballet de l’Opéra de Paris avait emprunté au théâtre dansé cette pièce d’après l’opéra du même nom de Christoph Willibald Gluck. C’est à ce jour le seul ensemble autorisé à reprendre des pièces de Pina Bausch.
En 1975, lorsque Pina Bausch crée cet opéra dansé, Mercy danse aux côtés de sa femme d’alors, Mme Malou Airaudou, dans le rôle d’Orphée qui, malade d’amour, suit Eurydice jusqu’au royaume d’Hadès pour la ramener à la vie. Pour la musique de la mise en scène en allemand, Pina Bausch s’appuie sur la partition française de l’opéra de Gluck de 1774. Ce faisant, elle dédouble tous les rôles : Orphée, Eurydice et Amour apparaissent sur scène sous les traits d’un danseur et d’une chanteuse, le soin de tisser la trame de l’action étant réservé aux danseurs. Leur « moi chantant » est vêtu d’un costume noir et – chose tout à fait inhabituelle à l’opéra – se tient derrière leur « moi dansant ». Pina Bausch n’a rien changé à cette mise en scène depuis 1975. Les costumes des danseurs, d’une expressive sobriété, et le symbolisme des décors de la scène portent encore la signature de Rolf Borzik, son compagnon à la ville décédé en 1980, et qui était aussi décorateur et costumier.
VOUS APPELEZ CA LA DANSE ?
En 1975, à l’époque de la première à Wuppertal, le Tanztheater de Wuppertal, aujourd'hui convié à participer à des spectacles et à des coproductions dans le monde entier, était encore dans l’enfance de l’art. Une enfance qui ne fut pas un long fleuve tranquille. Nommée à la tête du ballet des Wuppertaler Bühnen en 1973 par le directeur artistique Arno Wüstenhöfer, Pina Bausch débute en 1974 par la soirée de danse « Fritz ». Des individus déjantés simulant des quintes de toux sur scène provoquent l’indignation des spectateurs. Vous appelez ça de la danse ? Dominique Mercy se souvient :
« Le public quitta la salle en claquant les portes, et parfois même des projectiles volèrent sur la scène. »
Et de rappeler que les habitants de Wuppertal mirent longtemps à adopter leur théâtre, bien que la compagnie se fût fait assez rapidement un nom au-delà même de la ville. Et il a fallu attendre novembre dernier, alors que le prix japonais Kyoto – l’un des plus prestigieux prix culturels à côté du Nobel – était décerné à Pina Bausch, pour que la ville de Wuppertal condescende enfin à élever à la dignité de citoyenne d’honneur son ambassadrice culturelle célébrée dans le monde entier. Dominique Mercy part d’un grand éclat de rire : « Sans commentaire ! »
« Orphée et Eurydice » n’est pas le premier opéra dansé de Pina Bausch. Dès 1974, elle répond à une demande de Wüstenhöfer et crée « Iphigénie en Tauride », là aussi sur la musique de Gluck. Les opéras de ce dernier, déclare Bausch pour expliquer son choix, lui ont donné le loisir « d’y mettre quelque chose de personnel ». De même, le public a accédé beaucoup plus facilement aux opéras dansés qu’à « des facettes plus abruptes, plus difficilement compréhensibles du théâtre dansé de Pina Bausch », déclare Mercy. Pourtant, la chorégraphe a sans cesse répété qu’elle n’avait jamais voulu provoquer. Née à Solingen, Pina Bausch est âgée de 15 ans lorsqu’elle s’en remet à Kurt Jooss, le « père du théâtre dansé », à l’école Folkwang d’Essen. Par la suite, elle part comme boursière à la Juilliard School of Music de New York. Son art est une célébration de la vie. Le désir d’être aimé est depuis toujours son sujet de prédilection que, sur scène, elle retourne sous toutes les facettes. Elle a le don de créer des gestes inimitables, d’une crudité brutale, d’une solitude infinie et d’une émouvante quête de tendresse. Et toujours mâtinés d’espièglerie enfantine et de coquetterie. Des danseurs qui maintiennent en l’air les mains de danseuses pour se frotter entre elles et se faire caresser par elles, ce sont des images qui restent.
BAUSCH VEUT OUVRIR DES PORTES INTÉRIEURES
La légèreté inégalée des danseurs de Pina Bausch parvient à faire oublier le travail harassant de la danse. Et la magicienne apprécie ses danseurs à leur juste valeur. Dans sa compagnie, il n’y a pas d’étoiles, chacun représente la richesse de son soi. Chacun travaille en puisant en soi-même, sous la direction de la chorégraphe. « Elle aide à ouvrir des portes », dit Mercy. Pina Bausch : « Je ne veux pas savoir comment les gens se meuvent, je veux savoir ce qui les (é)-meut. » Elle veut façonner des images ouvertes, donner aux êtres la possibilité de s’y regarder vivre. Quelqu’un qui, assistant à une pièce de Pina Bausch, essaierait d’interpréter ce qu’il voit ne serait pas à sa place. C’est du ressenti dont il est question ici.
Pina Bausch a érigé le hasard en principe. Sa méthode est devenue légendaire : elle entame le travail sur une nouvelle pièce en posant des questions à ses danseurs puis en les faisant improviser. « Quant aux questions, elles n’ont rien de légendaire », dit Mercy en riant, puis il reconnaît : « Travailler ainsi n’est pas toujours aisé. » Certaines questions reviennent sans cesse. Et quand on dit : « Mais Pina, c’est du déjà vu », elle répond : « Oui, je sais, mais sans doute que maintenant tu vas répondre autrement que l’année dernière ou que la semaine dernière. » Ce en quoi bien sûr elle a raison, reconnaît Mercy. « Mais ce n’est pas facile d’être confronté à soi-même et d’avoir le sentiment de tourner en rond. »
Au fil des ans, les pièces de Pina Bausch sont devenues colorées, plus enjouées, plus hédonistes peut-être. Elles manifestent « une plus nette tendance à la joie de vivre, à travers la danse, la musique, la couleur », dit Dominique Mercy. « Pina Bausch écrit la Vie avec un V majuscule. »





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