La question de la sourcePlutôt que de partir à la recherche de la véracité, Anne-Marie Morice, journaliste et éditrice de la revue d’art contemporain Synesthésie fait rimer l’art du documentaire avec celui d’un inventaire à la Prévert : “ Déjà les dadaïstes pensaient que la plus minuscule parcelle de vie quotidienne disait plus de choses que la peinture, et exposaient des bouts de cigarettes et des morceaux de journaux...”. Bribes de récits éparpillés sur le chemin de l’authenticité, informations parcellaires, jalons posés ici et là sur la toile, tutoriaux et témoignages, déclarations, manifestes et conversations échangées… Le web ne serait-il pas par “nature” documentaire ? Un livre ouvert, balisé par la logique d’une navigation inspirée, ou par le filtre d’une fonction recherche.
Synesthésie profite d’une Carte blanche pour mettre en avant, dans une exposition en ligne, le travail d’Antoni Muntadas, The File Room qui depuis 1994 archive des cas de censures artistiques soumises aux webmasters avant leur mise en ligne. “Une œuvre qui fait réfléchir sur les limites accordées à la prise de parole dans l’espace public, nous annonce Anne-Marie Morice. L’information est toujours subjective, elle ne peut s’isoler d’un point de vue, d’une opinion profonde. A nous d’expérimenter notre faculté de jugement et de distinguer si possible le vrai du faux dans les milliards de récits déposés en réserve sur le web. C’est un long chemin sur la fabrication de notre propre subjectivité que toute oeuvre, dans sa dimension d’artefact, peut nous aider à accomplir [...] S’impliquer, déposer notre information et faire sienne celle des autres. C’est une des leçons de The File room.”
Conditionnel futur
Une autre démarche, celle d’Ana Maria de Jesus explore les possibilités du discours arborescent et de la mise en scène téléperformée dans une œuvre de politique fiction mixant prospective scientifique (le danger des technologies RFID) et narration cinématographique. Dans une téléconférence où chacun se plie à l’exercice commun d’ imaginer les rebondissements du scénario, l’artiste Ana Maria de Jesus fait intervenir Philippe Quéau (chercheur écrivain et fondateur d’Imagina, actuellement représentant de l’Unesco au Magreb), mixant médias pré-enregistrés et intervention en temps reel avec le public. Une cinquantaine de personnes réunies dans la petite salle du centre Pompidou, suivent avec attention les péripéties d’un dénommé Paul Sim, bourgeois au naturel blogueur issu du “93” (neuf-trois) : au moment de se rendre au téléport où il passe les contrôles usuels (facial, biométrique et conformité des objets portés eu égard aux technologies RFID) notre héros apprend par une annonce publique, le grand krach de 2029. Réalité ou intox vouée à créer un moment de panique dans un monde où à peine 10 % de la population détient désormais les richesses de l’humanité? Toujours est-il que notre Paul, doit faire dare-dare pour déjouer par empilement virtuel les poursuites du Léviathan v2.09 le grand ordonnateur de STIC, STAC, STOC, afin de retrouver dans une réunion de téléprésence secrête le chef d’une poignée de résistants…
Vous voyez le “plot”! Ceux qui sont déjà perdus n’ont qu’à se reporter au lexique, ou télécharger le script qu’Ana Maria de Jésus et Quéau ont élaboré par mail. Car c’est bien là tout l’art de la performance qui nous manque : explication des termes en direct, diffusion du film de Chris Oakley (une simulation de télésurveillance en lieu public augmentée par les technologies RFID) … à l’alternance de documents sonores et visuels s’ajoute l’émotion du temps réel, la présence ressuscitée d’un Philippe Quéau en grande forme répondant par téléphone avec pertinence et conviction aux questions du public.
Atmosphère somme toute assez anxiogène pour un après-midi de mai 2006 : quelle place laissons-nous à l’humain face au progrès technologique ? Préférons-nous, sécurité et contrôle à la liberté ? Peut-on faire marche arrière? Non, car ces technologies sont déjà utilisées! Devons-nous les connaître ? Oui pour mieux les déjouer!
Ana Maria De Jesus transforme l’essai et réussit à sensibiliser son public : “Le cinéma offre plus de liberté et permet d’aller plus loin politiquement dit-elle. Mais j’aime l’idée du brouillage qui s’opère dans une œuvre entre fiction et documentaire. C’est cet effort de décryptage qui m’intéresse du point de vue du sens et de l’esthétique.” Dans un premier volet de Conditionnel futur exposé sur le centre d’art virtuel de Synesthésie, Ana Maria s’interroge sur le sens des messages embarqués dans le satellite Kéo : ce mélange de projections prospectivistes et d’informations sur notre contemporanéité (laissé à la lecture de générations futures ou d’éventuels extraterrestres, ndlr) est une autre façon de s’interroger sur notre profond désir de société, dit-elle.
Mais qu’est devenu notre héros Paul Sim ?
Par la grâce d’une sorte de “Flashmob” géant et les compétences d’un réseau de hackers humanistes, il réussit à démasquer le “hoax” du Léviathan V2.09 et créer une coalition des pays déchus contre le pouvoir usurpé par les happy few du ghetto doré.
et /ou bien pour en savoir plus : télécharger le script de Conditionnel futur : la correspondance mail de Jesus et Quéau
La suite
Objet communicant : le message est dans le tuyau
Nabaz’mob : un opéra pour 100 lapins
Le festivalWeb Flash Festival
Samedi 27 mai 2006
au Centre George Pompidou - Paris
>> Le site internet
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Cultures Electroniques
Mai 2006
par Véronique Godé
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