Interview - 30/03/07
Volker Schlöndorff
Réalisateur de « Le neuvième jour » (Premier diffusion sur ARTE : Vendredi 6 avril 2007 à 20h40) Entretien avec le réalisateur et les acteurs principaux.
Duel avec le diable
Volker Schlöndorff voulait réaliser un tout autre film sur le IIIe Reich. Dans « Le Neuvième jour », il raconte l’histoire d’une tentation.
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En 1942, l’abbé Henri Kremer (Ulrich Matthes) interné au camp de concentration de Dachau se voit accorder neuf jours de sortie. Ce qui pourrait paraître comme une permission miraculeuse est en réalité un stratagème imaginé par les nazis. Parvenu chez lui, au Luxembourg, l’abbé doit pointer tous les jours à la Gestapo. Gebhardt, un sous-lieutenant particulièrement visqueux (August Diehl) veut le pousser à signer un document par lequel l’Église luxembourgeoise cautionnerait les objectifs de la politique nationale-socialiste vis-à-vis de l’Église. Kremer est en proie à un conflit de conscience : s’il accepte de signer, ses codétenus et lui-même seront libérés ; s’il refuse, il devra retourner à Dachau. Inenvisageable, la fuite signerait l’arrêt de mort immédiat pour ses codétenus et sa famille. Un duel argumentatif s’engage entre l’abbé et le chef de la Gestapo. Ce qui pour l’un est synonyme de trahison fait pour l’autre partie d’une mission divine. En effet, l’homme de la Gestapo soutient que, sans Judas, il n’y aurait pas eu de christianisme…
ARTE : Monsieur Schlöndorff, vous avez déclaré que votre film ne traitait pas du « fameux dépassement de l’époque nazie ». De quoi s’agit-il alors ?
Volker Schlöndorff : La question posée est celle de l’existence d’une chose à laquelle je crois si fort que je n’y renoncerai jamais, dût-ce me coûter la vie. Question intemporelle. « Le Neuvième jour » relate l’expérience d’un prêtre, seul dans une situation extrême. Cet homme est décrit en gros plan pour ainsi dire, très sobrement, sans pathos ni mots ronflants. Mais il est si bien observé qu’on peut aisément se glisser dans sa peau. A la fin, comme dans un combat en plusieurs rounds dans un ring, les arguments pleuvent. Sans trop y réfléchir, on comprend que chaque argument est comme un coup destiné à jeter l’adversaire à bas. Il n’est pas nécessaire que le public saisisse toutes les implications théologiques de la problématique de Judas pour comprendre qu’il est ici question de tentation.
ARTE : Huit ans se sont écoulés depuis le film « Le Roi des aulnes » et avant que vous ne traitiez à nouveau du national-socialisme. Qu’est-ce qui comptait pour vous ?
Volker Schlöndorff : Je me suis dit que si je tournais encore un film sur cette époque, il devait alors être différent des représentations habituelles. Règle d’or : pas de croix gammée, nulle part, aucun drapeau à croix gammée dans le film.
ARTE : On en aperçoit un dans un miroir, très brièvement.
Volker Schlöndorff : C’est exact – et il devait pourtant faire son effet. Au Luxembourg, patrie de l’abbé Kremer, on en voit soudain un. Un autre point me paraît particulier : August Diehl n’incarne pas un sous-lieutenant généralement représenté comme un salopard aux cheveux blonds, mais comme quelqu’un de profondément convaincu de la cause qu’il défend.
ARTE : Monsieur Diehl, vous incarnez le chef de la Gestapo. Comment avez-vous épousé ce rôle ?
August Diehl : Dans le film « Birkenau und Rosenfeld » (« La petite prairie aux bouleaux ») que je venais de tourner juste avant, j’étais déjà pas mal immergé dans le national-socialisme. Toute une année, je m’étais documenté sur le sujet. Comme d’ailleurs Ulrich Matthes à travers son rôle dans « La Chute ». Nous avons eu toutefois la chance de pouvoir répéter pendant une dizaine de jours avant le début du tournage, une bonne occasion de bien se préparer – notamment parce que je ne savais pas quel genre d’homme était ce Gebhhardt. Il vit ce conflit entre sa foi dans le catholicisme d’une part et dans le national-socialisme d’autre part.
ARTE : Gebhardt est jeune et intelligent – mais il n’a rien de sympathique.
August Diehl : Il lui manque ce que l’abbé Kremer possède. Quelque chose de beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît : le courage civique. Gebhard tente de surmonter ce qu’il a vu dans un camp de l’Est, et il cherche quelqu’un qui le déleste de ce poids et lui confère ainsi un genre d’indulgence. Convaincre Kremer, c’est donc pour Kremer non seulement avancer dans sa carrière, c’est aussi très important pour lui au plan personnel pour être en paix avec son âme.
ARTE : Monsieur Matthes, vous incarnez le personnage principal, l’abbé Henri Kremer détenu au camp. Dans « La Chute », on vous a précédemment vu dans le rôle de Joseph Goebbels. Ces deux rôles ne sont-ils pas incompatibles ?
Ulrich Matthes : D’une part, je suis reconnaissant d’avoir pu jouer dans deux projets de ce type. D’autre part, il m’a paru effroyable de devoir me plonger dans le thème du nazisme en un laps de temps si bref. Il n’empêche que je me sens concerné par cette thématique depuis que je me perçois comme sujet politique pensant. Incarner Joseph Goebbels, devoir m’abandonner intuitivement à ce personnage – j’ai quand même eu du mal au début. Vu sous cet angle, c’est une bonne chose que d’avoir commencé par interpréter Goebbels, puis l’abbé Kremer. Par un genre d’exorcisme, j’ai ainsi pu « déjouer » ce monstre.
ARTE : N’y a-t-il pas quelque chose de présomptueux à incarner un détenu d’un camp de concentration ?
Ulrich Matthes : Non. Je crois qu’on devrait continuer à tourner des films en rapport avec la culpabilité allemande. Il ne faut pas y mettre un terme, même à l’avenir. Mais je sais ce que à quoi vous faites allusion. Naturellement, il est délicat de se dire : je me fais tondre, maigrir, et me voici campant une victime d’un camp de concentration. Le défi consiste plutôt à établir aussi sérieusement que possible une sorte d’intériorité, de focalisation – de sentiment d’étrangeté au monde qui habitait les gens libérés des camps.
ARTE : Le « Troisième Reich“ est une thématique qui semble n’avoir rien perdu de son actualité dans le cinéma.
Ulrich Matthes : Après tout, les Allemands étaient les coupables. Pour cette raison, je crois que cette thématique sera encore digne d’intérêt dans 50 ans – notamment parce qu’elle échappe finalement à toute compréhension. Même après être venu péniblement à bout des 2 500 pages du Journal intime de Goebbels, ce qui a bien pu doter cet homme d’une énergie à ce point criminelle me paraît toujours aussi mystérieux. Plus j’en apprends, plus je suis stupéfait par ce qui a pu arriver.
ARTE : Monsieur Diehl, l’abbé et le chef de la Gestapo sont deux personnages radicalement différents. Paradoxalement, il semblerait parfois qu’un sentiment de proximité s’insinue entre eux.
August Diehl : C’est exact. Kremer lui-même s’est rendu coupable au camp, et Gebhardt n’est donc pas le seul à traîner un boulet. En voyant le film, j’ai soudainement pensé que ces deux-là auraient pu être de très bons amis s’ils avaient fait connaissance dans d’autres conditions. L’un et l’autre sont mus par quelque chose de semblable, à savoir la question de la culpabilité.
Propos recueillis par Dorothea Grass pour le Mensuel des programmes (ARTE Magazin)
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« Le Neuvième jour »
A côté des souvenirs de l’Italien Primo Levi (« Si c’est un homme »), le scénario prend principalement appui sur le roman « Pfarrerblock 25487 » de Jean Bernard (né en 1907), homme d’Église et figure symbolique de la résistance catholique au Luxembourg. Interné en 1941 dans ledit « bloc des prêtres » à Dachau avec quelque 3 000 autres résistants chrétiens, il a survécu à sa détention et est décédé en 1994.
Edité le : 30-03-07
Dernière mise à jour le : 30-03-07