En 1897, les artistes de la Sécession quittent les corporations trop conservatrices pour fonder leur propre maison des arts un an plus tard : à leurs yeux, Beethoven incarne le génie par excellence. Ils organisent une exposition pour célébrer leur modèle : Gustav Klimt donne sa vision picturale de la 9ème symphonie et le sculpteur Max Klinger réalise une statue de ce génie romantique.

Documentaire culturel
Mercredi 18 juillet 2012 à 22h20
Un portrait sensible de Gustav Klimt, maître de la peinture viennoise, pour le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance. Voyez 3 extraits de son documentaire

Pour la 14e exposition de la « Sécession viennoise » qui eut lieu d’avril à juin 1902, artistes et membres de ce courant de l’Art nouveau avait décidé de présenter des œuvres en respectant à la lettre l’idée d’art total, forme de sacralisation esthétique. Le leitmotiv en était Ludwig van Beethoven, dont la Neuvième faisait figure d’utopie réalisée, notamment son dernier mouvement avec l’Ode à la joie qui, par sa beauté, « délivrait l’humanité souffrante par l’art ». Une sculpture monumentale du musicien, œuvre de Max Klinger représentant l’artiste idéal, était au cœur de la manifestation, dont le mot d’ordre était que les détails doivent s’effacer devant l’effet d’ensemble.
L’architecte Josef Hoffmann avait imaginé pour l’exposition une « architecture puriste » : des murs blancs et nus évoquant un temple, lieu sobre et sans prétention, que n’interrompent que ses bas-reliefs de dessus de porte (ces formes rectangulaires en trois dimensions, librement juxtaposées sont considérées aujourd’hui comme une œuvre majeure de l’art abstrait autrichien en Autriche). L’exposition Beethoven de 1902 se présentait donc comme une œuvre d’art totale, dans laquelle peintres, sculpteurs et architectes mettaient leur inspiration en faisceau sur le même thème : le génie du musicien. Gustav Mahler, à la tête de l’Opéra de Vienne, dirigea une œuvre du maître pendant la cérémonie d’inauguration. Une fois l’exposition démontée, il était entendu que tout serait détruit, excepté la statue de Klinger.

Gustav Mahler a pulvérisé toutes les formes de composition traditionnelles et inspiré ses jeunes collègues comme Arnold Schoenberg et Hugo Wolf ou Alban Berg. Pour Mahler, Beethoven restait le modèle absolu, une conception qu’il partageait avec ses contemporains.
Un article de Dariusz Szymanski - avec des extraits musiquaux

C’était l’intention. Pourtant, la frise Beethoven de Klimt, vénérée par les uns, honnie pour sa « laideur » par les autres (les critiques et artistes conservateurs), fut très vite considérée comme l’un des chefs d’œuvre du peintre. Elle échappa à la destruction, de même qu’une série d’autres œuvres qui trouvèrent acheteur à l’issue de l’exposition. Longue de 33 mètres, la frise s’inspire de l’esprit qui souffle sur l’Ode à la joie. Elle incarne l’idée selon laquelle l’art (peinture et poésie) est le salut de l’humanité. Les scènes qui constituent cette série sont une suite de personnages en groupes : des femmes en suspension symbolisent L’aspiration au bonheur. Une jeune fille debout et un couple agenouillé le bras tendu représentent Les souffrances de la faible humanité. Ils adressent leur prière à la force extérieure de l’homme vigoureux et armé, qui fait face à deux femmes, allégories de l’ambition et de la compassion. Le géant Typhon et ses filles, les trois gorgones, symbolisent les forces du mal, à côté de la luxure, de la lubricité et de la démesure. En arrière-plan, des têtes semblables à des masques représentent la maladie, la folie et le chagrin.
Après Génies et poésie, la frise s’interrompt pour laisser le champ au Beethoven de Klinger. C’est ensuite seulement que la frise de Klimt apporte le salut : Poésie et Arts introduisent le Chœur des anges du paradis. Le dernier tableau, couronnement de la frise, représente un couple d’amoureux qui se donne le Baiser à la Terre entière de l’Ode. Ce travail est porté aux nues par le public de l’époque, mais les adversaires de Klimt, nombreux, donnent eux aussi de la voix. Ils pestent contre ces tableaux « horribles, épouvantables ».
Entre glamour et misère
Entreposée dans plusieurs lieux pendant près d’un siècle, la frise, restaurée, ne réapparaît au grand jour qu’en 1986, après la rénovation complète du pavillon de la Sécession viennoise, dont elle orne le sous-sol. Aujourd’hui, cette œuvre célébrissime en dit long sur la situation politique et culturelle de Vienne du XXe siècle naissant. Une période qui fut marquée d’un côté par l’art et ses mécènes, de l’autre par la maladie, l’injustice et la souffrance, triste réalité de la société viennoise en déclin.
Car le glamour, la vie mondaine à Vienne, la recherche esthétique, la quête de pureté dans l’art, ne sont qu’une face de la médaille. Les artistes, eux, vivent souvent au seuil de la misère, ils tirent le diable par la queue, exposés qu’ils sont à la vindicte des critiques.
Klimt le révolutionnaire
L’artiste ne s’intéresse pas qu’à la beauté des femmes et aux paysages féériques. Les trois tableaux qu’il peint pour l’Université de Vienne entre 1894 et 1905 (sur la philosophie, la médecine et la jurisprudence) montrent sans détours le peu de considération qu’il a pour les médecins, les philosophes et les juristes de la capitale autrichienne. Ces « tableaux des facultés », qui furent plus tard brûlés, claquent comme une sentence contre la fine société viennoise. Au fond de lui-même, Klimt était un révolutionnaire qui rejetait les normes de la politique culturelle d’alors et portait un regard cynique sur la société autour de lui. Les 3 tableaux ayant scandalisé leur commanditaires, il était exclu qu’ils ornent comme prévu les voûtes du hall d’entrée de l’Université. Klimt les retira. Ils furent ensuite achetés par un mécène privé. Dès lors, l’artiste se détourna des thèmes sociopolitiques. Poissons rouges – à mes critiques, peint en 1901/1902, était lui aussi un camouflet asséné aux forces conservatrices de Vienne : la femme aux longs cheveux roux qui tourne le dos au peintre offre au regard surtout une chose : les rondeurs de son postérieur... Le titre suffit pour comprendre en quelle estime Klimt tient ses critiques.
Portraits de femmes et de paysages plutôt que critique sociale
A partir de 1905, il se consacre uniquement à la beauté dans l’art : Klimt devient le plus célèbre portraitiste de femmes dans la Vienne de 1900. Les commandes affluant, il acquiert rapidement son indépendance financière. Ses paysages expriment tout l’amour qu’il voue à la nature. Devenu le peintre par excellence de l’époque viennoise, Klimt occulte complètement les sujets sensibles alors que la société autrichienne est frappée de crises de toutes sortes. S’il avait moins craint les critiques, nous aurions aujourd’hui plus de témoignages picturaux de sa libre pensée, de son esprit libertaire.
Tous les artistes viennois, Klimt le premier (il en est le précurseur), mettent les arts sur un pied d’égalité. Tel est le préalable de l’œuvre d’art totale. Abolies les frontières entre l’art noble et l’art populaire, entre arts décoratifs, arts appliqués et les disciplines reines que sont la peinture et la sculpture. Peinture, design, architecture (y compris d’intérieur), graphisme d’objets usuels et mode ont la même valeur en cette « Fin de siècle ». C’est donc Klimt, mais aussi Hoffmann, Wagner, Moser et les artistes de l’Atelier viennois qui sont à l’origine de l’œuvre d’art totale, incarnation de l’esprit démocratique qui régnait à Vienne en 1900. Plus tard, ce mouvement se prolongera dans le Bauhaus et dans le courant De-Stijl. En ce siècle finissant, Vienne fut bien, avec l’Ecosse et l’Angleterre, l’un des creusets du modernisme.
Original allemand de Barbara Steffen
Regardez ici un reportage sur l'exposition "Vienne 1900" à Bâles
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Graphisme :
Extrait de la frise Beethoven de Gustav Klimt
Copyright : Galerie Belvédère de Vienne






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