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Un magazine de Claire Doutriaux

Tous les dimanches à 20h00 Karambolage se penche sur les particularités de la culture quotidienne française et allemande.

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Un magazine de Claire Doutriaux

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Un magazine de Claire Doutriaux

Emission du 02 mai 2010 - 02/05/10

l'archive : le faux journal d'Hitler

Jeanette Konrad nous propose maintenant de revenir sur un scandale qui a ébranlé la presse allemande en 1983…

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Regardez cette photo. L’homme, qui tient entre ses mains ces quelques livres noirs, s’appelle Gerd Heidemann. Il est journaliste à Stern, un magazine allemand. Stern est l’un des grands titres hebdomadaires de l’après-guerre, un illustré à ambition politique et sociale.

Nous sommes à Hambourg lors de la conférence de presse de Stern, le 25 avril 1983. C’est un grand jour pour Gerd Heidemann. Sous l’œil des caméras du monde entier, le reporter-vedette de Stern fait une révélation fracassante : ces carnets noirs qu’il brandit triomphalement sont en effet les journaux intimes d’Adolf Hitler en personne.

Stern se trouverait en possession de 62 tomes, plastronne le journal. 62 tomes qu’on croyait disparus en 1945 dans un accident d’avion près de Dresde, mais que Gerd Heidemann a réussi à récupérer.

Entre 1932 et 1945, Adolf Hitler y aurait consigné ses pensées les plus intimes. Des écrits qui doivent bientôt faire l’objet d’une série spéciale, publiée en exclusivité par le magazine Stern.

Un vent d’euphorie souffle sur la direction de Stern. Peter Koch, rédacteur en chef, va même jusqu’à claironner : cette découverte oblige à réécrire en grande partie l’histoire du troisième Reich. La phrase fait le tour du monde.

Pour appuyer ses dires, Stern a convié des historiens de renommée internationale. Pourtant, certains émettent aussitôt des doutes sur l’authenticité des documents. L’hebdomadaire rétorque que des expertises graphologiques auraient démontré sans ambiguïté qu’il s’agit de l’écriture d’Hitler. Plusieurs journaux étrangers dont Paris Match ont déjà mordu à l’hameçon et racheté les droits.

Dans les jours qui suivent, le monde entier se querelle à propos de l’authenticité des manuscrits. Mais Stern ne se laisse pas démonter et publie, trois jours plus tard, le 28 avril exactement, les premiers extraits des carnets d’Adolf Hitler. Le tirage du magazine a été augmenté de 30 %, le prix de vente au numéro de cinquante Pfennig. Les 1,8 millions exemplaires partent comme des petits pains. Hitler fait recette.

Une semaine plus tard, le 6 mai, alors que Stern revient sur les carnets dans un 2ème numéro et que Paris Match en fait sa Une, c’est la douche froide : tout est faux ! Le journal d’Hitler est une falsification et Stern a été victime d’une énorme supercherie.

Le coup de grâce est venu de la direction de la police judiciaire allemande : elle démontre que les matériaux utilisés datent indiscutablement de l’après-guerre. Le scoop du siècle s’effondre comme un château de cartes. Les preuves, qui s’accumulent, toujours plus nombreuses, révèlent que Stern s’est fait piéger par un "faux grotesque et superficiel".

Plusieurs mois auparavant, des historiens avaient pourtant contesté le fait qu’Hitler ait pu tenir un journal intime. Et en lieu et place des initiales, "FH", décryptées à la légère par Stern comme "Führer Hitler" ou encore "Führer Hauptquartier", il aurait dû y avoir les lettres "AH" – comme Adolf Hitler.

Le faussaire est rapidement identifié. C’est un prétendu collectionneur, Konrad Kujau qui a mené tout le monde en bateau. Dans un premier temps, Kujau n’avait rédigé que quelques carnets. Mais voyant que Stern s’y intéresse de près, il reprend aussitôt la plume – surpris lui-même par la crédulité de la presse. En trois ans, il acheve la rédaction de 62 carnets qu’il vend ensuite au magazine via Gerd Heidemann pour 9,3 millions marks.

Ce qui ressemble à un mauvais canular a été le plus gros scandale de l’histoire de la presse allemande. Guidés par l’appât du gain, les responsables de Stern ne s’étaient que trop empressés de croire ce qui les arrangeait… Et il était clair qu’Hitler allait rapporter gros.

L’affaire n’en resta pas là. Stern fut contraint de présenter des excuses publiques. Les rédacteurs en chef démissionnèrent. La confiance des lecteurs, ébranlée, fit chuter durablement les ventes du magazine.

Le faussaire Kujau et le reporter Heidemann comparurent devant la justice en 1985 et furent condamnés à quatre ans de prison. Le journaliste écopa même de deux mois de plus que Konrad Kujau pour avoir de surcroît détourné une partie des millions versés par Stern.

Après trois ans de prison, Konrad Kujau fut libéré pour raisons de santé. Promu "roi des faussaires", il ouvrit alors un musée qui proposa à la vente "des contrefaçons originales signées Kujau". Ainsi, le faux Hitler fut le seul à tirer son épingle du jeu – et à devenir célèbre du jour au lendemain.

Texte : Jeanette Konrad
Image : Jeanette Konrad



l'archive : le faux journal d'Hitler est disponible sur le DVD 9

Edité le : 30-04-10
Dernière mise à jour le : 16-05-12


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