Pour mesurer vraiment cette place du jazz, il faut comprendre le statut de Boris Vian adolescent. Il est doublement étouffé. Il l’est au sens propre par la maladie. Un rhumatisme cardiaque survenu à 12 ans, qui s’aggrave à 15 ans, et qui le menace définitivement. Boris souffre d’une déficience de la valve aortique. Son espérance de vie est courte et, à tout moment, il peut suffoquer. L’étouffement vient aussi d’une famille surprotectrice qui l’empêche de vivre, respirer à sa guise. Le jazz, ce nouveau monde musical en 1937, est alors son oxygène. Il représente la vie, la liberté, l’espérance, la lumière. Le vrai Dieu de Boris Vian n’est pas Alfred Jarry, ni Franz Kafka mais Duke Ellington.
Le quintette de jazz a été filmé en studio. Il intervient selon une mise en scène et une trame préécrites. Non pas à titre de scansions musicales mais à titre narratif pour dire ce que ni les images, ni les mots du commentaire ne pourraient dire. Du plus simple au plus complexe.
- Le premier niveau est musical, qu’il s’agisse de l’apprentissage solitaire de la trompette par Boris Vian adolescent (dans le style de Bix Beiderbecke, « Crying all day »), puis de son culte de Duke Ellington, des concerts qu’il a tenus pendant l’Occupation et à la Libération au sein de l’orchestre de Claude Abadie (style Dixieland), de la grande année du Tabou en 1947 où, dans la cave surpeuplée, Boris menait l’orchestre.
- Puis vient le niveau de l’évocation par le jazz.
- Son mariage avec Michelle Léglise à 21 ans.
- Sa rupture, et le divorce avec Michelle dix ans plus tard, la dépression qui s’ensuivit.
- Le désordre de sa vie, les problèmes d’argent, la course à la pige, quand il aborde la trentaine.
- L’épuisement cardiaque après 35 ans, les deux crises d’œdème pulmonaire.
Coïncidence ? L’histoire du jazz, que chaque mois Boris commente dans sa revue de presse de Jazz-Hot, suit parfaitement le cours de sa vie. Au jazz classique, structuré et mélodique (Nouvelle-Orléans, Duke Ellington) succède à la fin des années 40 le be-bop (Dizzie Gillespie, Charlie Parker, Miles Davis) qui fait voler en éclats la belle harmonie. Tandis que Boris Vian voit sa vie affective, son image de romancier, son statut matériel remis en question. - Le troisième niveau est symbolique. Le quintette intervient alors pour traduire ce que les mots ne peuvent pas exprimer.
- Le mode d’écriture de Boris Vian : il est rapide, comprend peu de ratures, refuse le beau style classique pour le mode d’une conversation à bâtons rompus : l’improvisation du saxo devant les autres musiciens.
- Les personnages de Boris Vian comme Chloé de L’écume des Jours qui doit son nom à un blues de Duke Ellington. Car Chloé incarne le blues. Elle exprime son cours fatal et mélancolique jusqu’à une mort douce mais inéluctable.
- La relation fraternelle de Boris avec Jacques Loustalot, « le Major », son alter ego qui se jette par la fenêtre à 23 ans. Le Major est le double agissant, désinhibé, qui sans cesse provoque les autres, passe à l’acte et dont Boris rédige la légende dans ses premiers livres. C’est le dialogue de la trompette et du saxo. La trompette excite le saxo et le pousse toujours plus haut…
- La société idéale selon Boris Vian qui refuse la hiérarchie (des âges, des titres), et d’emblée devant Jean-Paul Sartre ou Raymond Queneau se pose en égal, alors qu’il a 26 ans et n’a rien publié. C’est l’écoute réciproque des musiciens du quintette quand ils improvisent tour à tour. Chacun pour Boris Vian est là pour exprimer son individualité mais au sein du groupe.
Philippe Kohly






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