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ARTE Journal - 17 janvier 2011 - 17/10/11

Tunisie : ce n'est pas la fin de la dictature- interview

Moncef Marzouki, dirigeant du Congrès pour la république (CPR), parti de la gauche laïque interdit sous le régime Ben Ali, était réfugié en France. Ardent défenseur des Droits de l'Homme, cet opposant historique, a été emprisonné à plusieurs reprises par le régime tunisien. Moncef Marzouki s'envole dans quelques heures pour la Tunisie où il officialisera sa candidature à la présidentielle, prévue dans deux mois. Avant son départ, il a accepté de répondre à nos questions. Quelle est son analyse de la situation actuelle ? Quelle est la légitimité et la représentativité du gouvernement d'union nationale qui doit être formé ce lundi ? La contestation populaire va -t-elle se poursuivre ? Une interview réalisée par Claire Stephan pour ARTE Journal

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Claire Stephan pour ARTE Journal : Monsieur Marzouki, vous êtes l'une des principales figures de l'opposition tunisienne et à ce titre l'une des principales victimes du régime Ben Ali. Comment analysez vous la situation aujourd'hui en Tunisie et ce, alors qu'un gouvernement d'union nationale doit être formé d'ici ce soir ?


Moncef Marzouki : « Nous en avons fini avec le dictateur mais pas encore avec la dictature. Le dictateur est parti mais il a laissé son appareil sécuritaire qui a essayé de mettre le pays à feu et à sang, et fort heureusement l'armée et le peuple, dans un élan conjoint absolument extraordinaire sont en train de liquider les restes de l'appareil sécuritaire. Mais la dictature, c'est pas uniquement un appareil sécuritaire, c'est aussi un appareil politique qui est à la fois l'ancien parti dominant, le RCD, à la fois les mouvements qu'il a autorisés pour donner le change à un mouvement démocratique. Alors il y a des partis complètement croupions et des partis qui sans être totalement croupions ont quand même fonctionné dans le système. Ils ont quand même prétendu qu'on pouvait améliorer la dictature, qu'on pouvait participer à ces élections etc... Il s'agit des trois partis qui sont actuellement entrés au gouvernement. Donc il y a le parti dominant, le RCD, il y a le parlement, il y a les lois électorales, il y a la constitution etc... Or tous ceux-là non seulement restent mais ils ont une formidable prétention de vouloir récupérer la révolution. Imaginez un peu la situation suivante en Europe de l'Est, le mur tombe, le peuple reprend sa liberté et ses droits et c'est Monsieur Egon Bahr qui dit : « bon ben voilà je vais avec le parti communiste m'ouvrir un peu à quelques dissidents avec lesquels nous avons toujours été en bon contact et puis nous allons constituer un gouvernement d'union nationale et nous allons instaurer la démocratie en Allemagne de l'Est » ! C'est exactement ça la situation en Tunisie et c'est la raison pour laquelle les Tunisiens sont inquiets actuellement pour le sécurité et on les comprends. Mais ils sont décidés à ne pas se laisser voler leur victoire. Et moi je demande à la fois la dissolution de ce parti qui a été l'armature de la dictature, le RDC, la constitution d'un vrai gouvernement d'union nationale - parce que ce gouvernement prétendu d'union nationale ne s'est ouvert que sur les partis anciennement reconnus par la dictature et ces trois partis ne parviendraient pas à décrocher 1 % des voix dans les élections libres et honnêtes car ils n'ont pratiquement aucune base populaire. Et je demande aussi une ouverture vers les partis, les formations, les personnalités qui ont incarné la résistance et la lutte contre la dictature pour vraiment préparer des élections libres et honnêtes qui donneraient enfin au peuple sa souveraineté. Mais on s'achemine vers quelque chose de tout à fait autre ».

Arte Journal : la Tunisie maintient effectivement le cadre d'un régime présidentiel. Dans ce contexte, la population poursuivra t-elle la contestation ? Les manifestions vont continuer selon vous ?


Moncef Marzouki : « Actuellement cela en a l'air parce que dans notamment dans le sud, les gens sont absolument furieux contre ce pseudo gouvernement. Les gens sont absolument indignés et le mot d'ordre dans le jeunesse c'est " il faut dissoudre le parti (RDC)". Et tout le monde est conscient qu'il y a une tentative de lui voler la victoire. Et vous quand un peuple a une victoire à portée de main et qu'on essaie de la lui voler, on agite devant lui un chiffon rouge. Donc moi je pense que ce gouvernement ne tiendra pas longtemps ».

ARTE Journal : l'armée n'est pas à même de protéger la population aujourd'hui et on constate partout le système d'autodéfense improvisé par les Tunisiens avec les moyens du bord comme des battes de baseball, des pelles..


Moncef Marzouki : « Oui et ça c'est aussi c'est une belle image. Vous savez, pendant des années Ben Ali a veillé à ce que l'armée ne soit pas armée et qu'elle soit inférieure en nombre et en équipement à ses milices privées. Et en Tunisie, jusqu'à présent "l'armée", c'était les milices, la garde présidentielle et c'est elle qui terrorisait le pays. Mais aujourd'hui et l'armée et la population font cause commune contre cette bande de criminels et c'est quand même quelque chose de très beau de voir l'armée et son peuple se battre contre les milices de la dictature et je pense qu'ils en viendront à bout. »

ARTE Journal : Monsieur Marzouki, vous vous apprêtez à retourner en Tunisie après des années d'exil, quelle sera votre priorité une fois revenu chez vous ?


Moncef Marzouki : « Ma priorité sera de continuer le combat et de fédérer autant que faire se peut toute l'opposition réelle à la dictature, pour qu'on aille non pas en ordre dispersé mais unis aux futures batailles politiques qui seront essentiellement les élections. Mais avant d'aller aux élections nous allons essayer d'imposer l'abrogation des lois électorales de la dictature, la Constitution de la dictature de telle façon que ces élections puissent avoir un sens ».

ARTE Journal : et vous venez d'ailleurs d'annoncer votre candidature pour la présidentielle prévue dans deux mois...


Moncef Marzouki : « Oui je serai candidat parce que, cette fois,-ci ils ont auront beaucoup de mal à m'en exclure. Et la bataille politique va être très serrée entre d'une part l'ancien parti qui espérera retrouver le pouvoir par le biais d'élections plus ou moins trafiquées, plus ou moins préparées,, et la volonté populaire qui elle tendra à montrer que plus personne ne peut plus la duper. »

ARTE Journal : vous ne craignez pas pour votre sécurité ?


Moncef Marzouki : « Absolument, je crains pour ma sécurité bien entendu mais que voulez vous, depuis les 23 dernières années j'ai toujours vécu dans l'insécurité permanente, ils ont saboté ma voiture deux fois, ils m'ont mis en prison, ils m'ont chassé de l'université... j'ai eu "la totale" comme on dit, donc j'ai toujours vécu dans l'insécurité, il n'y a rien qui va changer »...

Edité le : 11-01-11
Dernière mise à jour le : 17-10-11