Extrait de la conférence du Dr. Barry Blesser
Vidéo de l'installation d'AGF au centre commercial Alexa
Aujourd’hui, l’image qui vient spontanément à l’esprit quand on pense aux habitants des grandes villes, c’est celle de quidams affublés d’oreillettes reliées à un lecteur MP3 ou à un téléphone portable. Car les citadins souhaitent plus que jamais se créer un univers sonore et maîtriser leur perception auditive. Ils tentent de faire abstraction des bruits du quotidien, perçus comme une nuisance sonore. Un festival d’art sonore urbain, « Tuned City », s’est tenu à Berlin du 1er au 5 juillet 2008. Ce symposium avait pour ambition, au travers d’expositions, de performances et de conférences, de porter un « regard » neuf sur les sons. L’architecture a été analysée et repensée dans une perspective acoustique. Des créateurs ont illustré diverses manières d’intégrer l’acoustique dans l’architecture et dans nos espaces de vie.
En général, les architectes réagissent avec agacement quand on leur parle d’acoustique. Lors de la phase de planification d’un bâtiment, ils ne songent à l’acoustique que lorsqu’il s’agit d’une salle de concert. Dès le soir de l’ouverture du symposium de Tuned-City, l’architecte espagnol Antón García-Abril a corroboré bien involontairement cette attitude, en ne parlant dans son exposé « Building For Sound » que des bâtiments destinés à accueillir des manifestations musicales. Ce « hors-sujet » venait cimenter un cliché assez répandu, à savoir que les sons ne seraient qu’une composante de la musique. Les architectes ne prennent quasiment jamais en considération le fait que les pièces et les bâtiments possèdent ou produisent des sonorités spécifiques, qu’ils ont un potentiel spatial, interactif et communicatif. Et pourtant, il est très facile de manipuler des sources sonores comme les pas ou les voix en choisissant des matériaux spécifiques pour les sols et les murs, ce qui confère à chaque bâtiment un caractère sonore unique. Alors que dans l’industrie automobile, les ingénieurs du son adaptent la fermeture des portières à l’image de marque du véhicule, les architectes ne s’occupent d’acoustique que pour mieux l’éluder. Et se concentrent essentiellement sur la réalisation d’espaces silencieux qui masquent les bruits de la rue. Or, l’architecture est un terrain de jeu qui invite à expérimenter avec des sons produits artificiellement mais aussi avec des sons naturels.
Les qualités primaires du son sont loin d’avoir toutes été exploitées et certaines sont même en passe d’être oubliées, comme l’a indiqué dans son exposé Dr. Barry Blesser (
Extrait de sa conférence), un pionnier de la révolution audio numérique. En effet, notre perception de l’espace est non seulement visuelle et tactile mais encore auditive. Les bruits nous aident à nous orienter, notamment en cas de déficience des autres sens. En se déplaçant dans une pièce sombre non meublée, on peut entendre le vide. D’après Blesser, il est possible d’apprendre à « voir » avec ses oreilles, car même sans entraînement, nous parvenons à appréhender acoustiquement une porte ouverte ou un plafond bas. Blesser a cité en exemple un groupe de non-voyants qui roule à vélo dans les forêts de Californie. Ce mode d’orientation nécessite bien évidemment une ouïe très entraînée. Si on néglige d’exercer ce sens, on risque très vite d’être pénalisé, met en garde Blesser en lançant cette phrase : « If you don’t use it, you lose it ! ». Il est contre-nature de sous-estimer l’importance de l’ouïe. Car même si l’on ferme les yeux pour ne plus rien voir, l’ouïe reste active. Impossible de la « désactiver ». Nous réagissons aux bruits même pendant notre sommeil, ce qui nous avertit des dangers. A cet égard, la vue est subordonnée à l’ouïe. Celle-ci dirige le regard car sa perception panoramique offre un avantage sur notre champ de vision limité. Il arrive souvent que l’on ne se rende compte du rôle de l’ouïe pour l’orientation spatiale ou la vie en société que le jour où l’on souffre d’une perte d’audition. Par ailleurs, il est intéressant de noter que lors d’expériences scientifiques dans des pièces parfaitement insonorisées, les sujets testés ont failli perdre la raison. Le fait de ne pas entendre les bruits renforce la sensation d’être isolé et coupé du reste du monde. Au Moyen Age, les cloches des églises de France et de Navarre servaient même à délimiter le périmètre des villes : seuls ceux qui entendaient le son des cloches appartenaient à la commune.A l’issue des exposés, une performance artistique a fait naître chez le public un sentiment très particulier, celui de l’appartenance à un groupe. Les artistes sonores américains Randy Yau et Scott Arford ont joué sur la résonnance caractéristique du lieu de la manifestation, au Pfefferberg. Ils se sont servis d’un ordinateur pour générer des fréquences de plus en plus proches de celle de l’espace où les visiteurs étaient rassemblés, mettant ainsi en vibration la salle et ses occupants. Ceux-ci ont révélé qu’ils avaient ressenti pendant cette performance « Infrasound » une drôle de sensation, à mi-chemin entre un certain malaise au creux de l’estomac et le programme essorage d’une machine à laver. Leur perception visuelle du lieu avait changé, en dépit ou peut-être à cause de la sensation de claustrophobie dont ils avaient tous eu l’expérience.
Le lendemain, les participants se retrouvaient dans les caves de deux immeubles de la Brunnenstrasse, à Berlin-Mitte. Il s’agit d’un projet de musée-galerie abandonné pas ses promoteurs, puis repris par le cabinet b&k+ Arno Brandlhuber. Les architectes ont intégré dès la phase de conception une installation permanente de l’artiste sonore Mark Bain. Pour transformer tout l’immeuble en une installation, des capteurs sismiques ont été montés dans les sols et les murs, formant un réseau capable de recevoir les signaux acoustiques et mécaniques à l’intérieur comme à l’extérieur. Les bruits de pas des visiteurs mais aussi les bruits d’origine météorologique, comme le vent ou la pluie, ou même d’origine mécanique comme la dilatation thermique des matériaux de construction sont saisis, traités numériquement pour former un paysage acoustique urbain. Cette vie sonore intérieure de l’architecture est audible dans le passage reliant la rue et la cour ou accessible à qui veut l’entendre par le biais de prises de casque disséminées dans les espaces intérieurs et sur la façade.
Dans le cadre de la thématique « Espace urbain et expérimentation acoustique », la conférence s’est déplacée le jeudi 3 juillet sur l’Alexanderplatz. Les participants ont pris place sous l’une des infrastructures en aile, à la base de la Tour de la télévision, se sont installés sur des coussins posés sur les marches, sur un immense matelas aux dimensions « urbaines », le tout formant une installation signée par les architectes acousticiens du cabinet raumlabor_berlin. Sur cette place berlinoise surdimensionnée, les phénomènes sonores se superposent : acoustique de la circulation, espace public… Alors qu’à l’époque baroque, jardins et grandes places étaient mis en scène pour le bien-être de tous les sens, auditif inclus, cet aspect est négligé depuis les Modernes.
Lors de son exposé intitulé « Phased Space », l’architecte et artiste sonore Raviv Ganchrow s’est mis en quête de valeurs et d’un vocabulaire des sons qui permettent une intégration dès la phase de conception d’une construction. Ganchrow a attiré l’attention sur la problématique du contrôle des sons dans l’espace public, les sons en tant qu’interactions acoustiques étant toujours réverbérés sous forme de bruit. Il n’existe pas, dans un tel environnement, de point défini où le son serait optimal, comme devant une enceinte. Le conglomérat de tous ces bruits est une sorte de nuage sonore en perpétuel mouvement, ou pour reprendre les paroles de Ganchrow, un panorama « aural ».La maîtrise de mises en scènes acoustiques dans l’espace public est limitée. Certes, il est possible d’exercer une influence sur l’atmosphère sonore de ces espaces, mais sans le contrôler totalement. C’est d’ailleurs là que peuvent apparaître les phénomènes acoustiques les plus intéressants. En revanche, il suffit de se remémorer l’aseptisation des centres commerciaux pour savoir quel en est le contre-exemple négatif : galeries marchandes et atrium, arrosés par un dispositif sonore ingénieux suggèrent une atmosphère d’espace public censée favoriser le commerce. Dans le cadre de la conférence Tuned City, agf, musicienne berlinoise, a présenté dans le centre commercial « Alexa Shopping » un projet subversif, une alternative à la « musique d’ascenseur » (
Vidéo de l'installation au centre commercial Alexa). Elle a utilisé l’installation de sonorisation des galeries pour diffuser sa propre musique, en rupture totale avec les habituelles musiques de fond. Peut-être ses sonorités électroniques différentes, accompagnées en filigrane de textes anticonsuméristes sortiraient-ils les acheteurs de leur train-train et les inciteraient-ils à réfléchir ? Or, le comportement des acheteurs ne s’est pas sensiblement modifié. Certains ont tendu l’oreille un instant mais, pour la plupart, les visiteurs de ce temple de la consommation n’ont même pas perçu la différence. Ce résultat montre combien la perception aurale s’est émoussée dans les espaces urbains.Le manque d’intérêt pour les phénomènes sonores des espaces architecturaux est probablement lié à deux facteurs. Le premier : ces espaces ne sont pas identifiés comme des lieux susceptibles d’engendrer une qualité sonore puisqu’il s’agit de bruits quotidiens. Alors que, dans une salle de concert, on est sensible au moindre murmure, dans un environnement urbain, on tend un écran entre soi et le bruit. Le second facteur : on ne s’autorise plus à écouter, que ce soit le frémissement des feuilles ou le grondement du tramway qui passe. Tuned City a eu pour effet de sensibiliser pour longtemps les visiteurs et les participants à la perception auditive de leur environnement, que celui-ci soit urbain ou naturel, suivant en ceci la devise de Barry Blesser : « If you don’t use it – you lose it ! ». Il faut espérer que ce remarquable festival d’art sonore urbain sera suivi de beaucoup d’autres.
Le festivalTuned City
Du 1er au 5 juillet 2008 - Berlin
>> Le site officiel du festival






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