D’Eric Rohmer(France, 2004, 1h55)
Avec Serge Renko, Katerina Didaskalou, Amanda Langlet
Compétition Berlinale 2004
DVD Blaq Out

Synopsis : En 1936, en France, Fiodor, ancien général de l’armée tsariste, vit réfugié à Paris avec sa jeune épouse, Arsinoé. Cultivé,très intelligent et même assez visionnaire, Fiodor semble avoir des activités multiples et troubles, dont il fait parfois état avec malice, comme pour semer davantage la confusion : ne travaillerait-il pas aussi pour les nazis, voir pour les bolcheviques ? Même son épouse, à qui il fait constamment la conversion, ne parvient pas à faire la part des choses. Mais la dextérité de Fiodor n’est pas infaillible…
Critique : A priori, on ne reconnaît pas tout de suite le touché rohmérien dans « Triple agent », dont le début, une suite de scènes d’exposition filmées comme telles, figurants traversant le champ à l’appui, est d’une facture commune à la plupart des fictions historiques. Tout au plus reconnaît-on son économie légendaire, brillamment conservée malgré le peu de souplesse propre au genre du film d’époque.Mais, très vite, la lumière se fait : toute l’action, que l’on imagine dense et complexe, selon le principe en forme de poupées russes des récits d’espionnage, n’est pas rendue par l’exposition d’exploits ingénieux ou trépidants, mais ne s’incarne que dans la parole, le discours et ses arcanes les plus subtiles, si chères à Eric Rohmer. Et bien sûr, cette logique discursive passe par la femme, en l’occurrence celle de Fiodor. Agent remarquable, lisse et d’une intuition sidérante, Fiodor n’est pourtant jamais filmé dans l’action, mais en compagnie de son épouse, en conversation avec elle, comme si son indépendance et sa stratégie étaient soumises à un compte-rendu domestique.
Les modulations de langage, leur pétulance, sont bien sûr éminemment rohmériennes, portées par la création incroyable de Serge Renko, sorte de Christopher Walken slave et suave, au nœud de cravate toujours impeccable. Ses gestes assurés, dont les nuances se révèlent au spectateur dans les moments qu’ils partagent avec sa femme, dessinent des portraits comme on peut en découvrir dans chaque film du réalisateur, mais révèlent aussi à quel point le sujet semble l’avoir inspiré. Grâce aussi à la luminosité d’une photo magnifique, sous le beau et le printanier, couve cette puissance dialectique qui se déploie avec un génie constant jusqu’à la conclusion du film.
Julien Welter
Critique : On peut reconnaître un film d'Eric Rohmer les yeux fermés : on y parle et on s'y dispute sans arrêt, les protagonistes sont le plus souvent un homme et une femme, et l'amour alimente beaucoup la conversation. Mais jamais le vétéran français de 84 ans n'avait mis autant de mots dans la bouche de ses protagonistes que dans « Triple Agent ».D'ailleurs, il le reconnaît lui-même. Cela tient pour beaucoup au sujet, qui cette fois est plutôt politique. Fiodor (Serge Renko), cet aristocrate en exil à l'allure et aux manières toujours impeccables, se heurte à un sérieux dilemme : il ne peut pas dissimuler plus longtemps ses activités d'espionnage à son épouse, et d'un autre côté, il n'a pas le droit de faire des révélations sur ses missions secrètes ni sur ceux pour qui il travaille. S'il parle de plus en plus, c'est justement parce qu'il ne peut pas dire la vérité. Plus sa mission est délicate et secrète, plus il doit faire diversion par des discours à n'en plus finir, et plus sa femme est triste et perplexe.
Dans ce film intimiste de Rohmer, les intrigues conjugales semblent annoncer la guerre imminente et ses mensonges. Où commence le mensonge et où s'arrête la vérité ? Au bout du compte, tout le monde est victime de ce jeu de cache-cache, et nous-mêmes, pauvres spectateurs, n'avons toujours pas réussi à percer le secret de ce pro de l'espionnage tant il se plaît à semer la confusion. Comme les derniers films d'Oliveira, cette œuvre de vieillesse de Rohmer se caractérise par une stylisation poussée à l'extrême dans la forme comme dans le contenu.
L'Histoire quant à elle se réduit à des séquences documentaires en surimpression, et côté fiction, l'illustration de l'année 1936 se limite, sauf de rares exceptions, à des intérieurs étroits. L'histoire d'amour de l'espion en temps de guerre, une affaire de claustrophobie ?
Martin Rosefeldt- Les bonus : Eric Rohmer ayant comme à son habitude préservé sa volonté de se tenir à l’écart du travail médiatique, c’est sa productrice Françoise Etchegaray qui a mené un entretien filmé entre Nicolas Werth, historien et spécialiste de la période stalinienne, et Irène Skobline, nièce de Nikolaï Skobline, qui a inspiré à Rohmer la figure principale de « Triple Agent ». L’entretien, présent ici en bonus, porte sur l’affaire Miller – Skobline, qui est au centre du film. Miller, héros de la guerre civile russe enlevé dans des conditions mystérieuses en 1937 et Nikolaï Skobline, à qui l’on fait porter la responsabilité de l’enlèvement, ne sont que les maillons d’une histoire dont les clés sont à chercher dans les archives soviétiques. Une infime partie d’entre elles sont aujourd’hui accessibles à la consultation. En considération, aussi, de la complexité – passionnante - du film de Rohmer et de la perplexité qu’ont manifesté beaucoup de spectateurs à son égard, lors de la sortie du film en mars 2004, cet entretien pédagogique, explicatif et conséquent (40 minutes) n’était sûrement pas de trop sur cette édition DVD. (JW)
Triple agent - DVD / Blaq Out
Un film d’Eric Rohmer
(France, 2004, 1h55)
Avec Serge Renko, Katerina Didaskalou, Amanda Langlet
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