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ARTE Journal - 27/06/11

Tokaimura 1999 : un avertissement vain

Le complexe nucléaire de Tokaimura. En 1999, un terrible accident que l'on s'est empressé d'oublier, s'y est produit. Trois ouvriers y ont trouvé la mort. Le livre « 83 jours », écrit par des journalistes de la chaine de télévision publique NHK, est dédié à l'un d'entre eux : Hisashi Ouchi.

La tâche de Hisashi Ouchi consiste à filtrer dans un grand récipient, de l'oxyde d'uranium hautement enrichi pour en faire du combustible. Une fausse manœuvre déclenche une réaction nucléaire en chaine. Hisashi Ouchi est irradié, il reçoit 20 000 fois la dose maximale supportable. Ce travail aurait dû être effectué différemment. Les directives laissent apparaître des zones d'ombre qui ont permis de simplifier les procédures et d'économiser de l'argent. Pour toute excuse, la direction s'incline. Ce n'est que plus tard que l'on apprend que le responsable de production acceptait ce genre de pratiques.

Hisashi Ouchi, l'ouvrier de 35 ans de la préfecture d'Ibaraki est le premier patient souffrant d'irradiation depuis 1945 au Japon. Personne n'est préparé à un tel scénario, pas même son médecin, le professeur Kazuhiko Maekawa. Personne ne peut prédire ce qui va arriver, comme c'est encore le cas aujourd'hui, en 2011, après la catastrophe de Fukushima. Au début, son médecin ne désespère pas de pouvoir sauver Hisashi Ouchi, car au lendemain de l'accident, cet homme robuste apparait en bonne santé, malgré les doses mortelles d'irradiation subies. Mais la situation évolue bien vite. Sa main droite enfle, son bras rougit. Au deuxième jour, son état s'est déjà sérieusement dégradé. Le professeur Maekawa réunit alors les médecins les plus renommés du pays, couvrant 13 spécialités différentes. Au 6ème jour, les cytothérapeutes découvrent quelque chose de totalement inédit : sous le microscope, au lieu de chromosomes, les cellules de moelle osseuse ne révèlent que des points noirs. Or si les chromosomes sont détruits, cela signifie que plus aucune cellule ne peut être produite. Hisashi Ouchi vient de perdre son code de survie. En surface, le phénomène se manifeste sur la peau. Elle ne cicatrise plus. Appliquer un sparadrap devient impossible. La régénération cellulaire est à l'arrêt. Les cellules meurent sans qu'aucune autre ne vienne les remplacer. L'épiderme qui protège le corps de l'ouvrier se décompose progressivement. Le calvaire de Hisashi Ouchi ne s'arrête pas là. On lui fait subir une ponction pulmonaire. Pour la première fois, 8 jours après l'accident, le malade hurle et demande à rentrer chez lui, tout simplement.

Mais sa famille veut le sauver. Sa sœur fait don de cellules souches pour une greffe. On connaît un regain d'optimisme : ses chromosomes se nichent dans la moelle osseuse de Hisashi et celle-ci produit à nouveau des globules blancs. Mais en l'espace d'une semaine, il s'avère que les nouveaux chromosomes aussi, sont atteints. La famille de Hisashi reste à son chevet jour et nuit. Ils fabriquent des grues en origami, sans interruption, ils en font près de 10000 au total. Une vieille légende japonaise dit qu': « un homme malade qui fait 1000 grues en origami, guérit ». Le corps écorché de Hisashi Ouchi est désormais enveloppé dans des bandages. Il saigne de la bouche et des intestins. « Je ne savais pas que quelque chose comme ça pouvait arriver » dit Juko Nawa, l'infirmière. Le traitement est inefficace, les techniques médicales les plus sophistiquées sont impuissantes face aux radiations. On informe la famille. Son père lui dit : « je voudrais que tu tiennes jusqu'à l'an 2000 » Mais Hisashi Ouchi n'y parvient pas. Il décède au 83ème jour, le 21 décembre 1999, peu avant minuit.

Le lendemain, au moment où la dépouille de Hisashi Ouchi est transférée, le professeur Maekawa donne une conférence de presse. Le médecin dit ce qui n'a encore jamais été dit au Japon. La politique de prévention des catastrophes nucléaires se fait au mépris de la population. Il décrit l'inimaginable lié aux irradiations. Un seul millième de gramme d'uranium a suffi à provoquer la scission destructrice à Tokaimura. Le professeur Maekawa conclut sur ces mots : « Nous considérons l'énergie atomique comme quelque chose que nous contrôlons et que nous pouvons utiliser. Mais un seul geste malheureux peut mener à la catastrophe. »

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Edité le : 21-06-11
Dernière mise à jour le : 27-06-11