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Interview - 2ème partie - 08/03/07

"Tigres de l’Europe du Sud-Est"

Conséquences pour les Roumains et les Bulgares


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Que signifie l’entrée dans l’UE pour la population bulgare et roumaine ?
La population en tire des avantages : les Roumains et les Bulgares peuvent entrer dans l’UE sans visa. Les jeunes peuvent étudier ou effectuer un stage au sein de l’UE. Ils se font une idée de la manière dont les choses se passent à l’étranger. Cela peut changer leur comportement, par exemple lorsqu’ils voient comment fonctionnent les transports en commun ici ou qu’ils prennent conscience des us et coutumes dans les entreprises de services. Ce sont certes des aspects secondaires, mais il est très important d’acquérir de l’expérience.

De nombreux jeunes ne restent-ils pas à l’étranger pour y débuter leur carrière ?
Dans le cas des Bulgares, nous avons observé que les jeunes qui ont acquis une bonne formation à l’étranger sont de plus en plus nombreux à retourner au pays. Autrefois, la fuite des cerveaux s’opérait à sens unique. Les jeunes pensaient tout simplement n’avoir aucune chance de réussir chez eux. Mais les Roumains et les Bulgares perçoivent aujourd’hui des perspectives intéressantes dans leur pays. Ils y gagnent certes moins d’argent, mais ils y trouvent la sécurité et un certain bien-être matériel. Aujourd’hui, ils disent : je veux rester chez moi. C’est la différence.

Les jeunes disposant d’une bonne formation sont donc les gagnants de l’adhésion ?
Oui, ils voient maintenant comment les autres systèmes fonctionnent et que l’économie de marché offre une chance à tous ceux qui font l’effort d’acquérir une bonne formation. En ma qualité de professeur à l’université de Bucarest, j’ai eu des étudiants très doués, qui parlaient très bien anglais. Ils comprennent manifestement qu’ils ont leur chance. S’ils se concentrent sur leur formation, ils peuvent rapidement trouver un emploi dans un ministère.

Certaines enquêtes montrent que ce sont surtout les jeunes médecins qui émigrent. N’ont-ils donc aucune opportunité sur le marché du travail local ?
C’est une question de développement économique. En Roumanie et en Bulgarie, les médecins étaient très mal payés ces dernières années. À la campagne, on les payait parfois même en nature. Lorsqu’un médecin peut trouver en Italie ou en France un poste dans un hôpital dix fois mieux rémunéré que chez lui, il est évident qu’il l’accepte. Mais s’il entrevoit la possibilité que son pays se redresse, que le système de santé soit modernisé et que l’assurance maladie soit réformée, la pression à l’émigration s’atténuera nettement.

Quelle est la qualité du système éducatif dans ces deux pays ?
Le besoin de rattrapage est évident. Ainsi, l’équipement des universités et des bibliothèques laisse encore beaucoup à désirer. En revanche, dans certains domaines, les Roumains et les Bulgares ont des capacités internationalement reconnues. Je pense notamment à l’informatique, aux mathématiques ou à la chimie. Diverses filières ont produit d’excellents diplômés qui ont eu la possibilité de trouver un poste à l’étranger. L’enseignement supérieur ne dispense pas de mauvaises formations, mais manque cruellement de moyens matériels.

La croissance économique se manifeste surtout dans les villes des deux nouveaux États membres. La situation n’est-elle pas complètement différente à la campagne ?
Les campagnes accusent encore un retard certain : les machines sont complète- ment obsolètes, les fermes délabrées et la population compte surtout des personnes âgées, qui vivent souvent d’une économie de subsistance. Les innombrables petites exploitations ne survivront pas toutes. Et c’est un problème, car en Roumanie, environ un quart de la population travaille dans l’agriculture. Jusqu’ici, il n’y avait guère d’emplois en ville, et les gens restaient à la campagne, dans la famille. Il y a là du chômage caché : lorsqu’on lit dans les statistiques que six ou sept pour cent seulement de la population roumaine sont au chômage, c’est difficile à croire.

Comment répond-on à ce problème ?
Les agriculteurs perçoivent des aides, qui ne sont certes pas de l’ampleur de celles accordée à leurs homologues d’Europe centrale. Je pense qu’on peut citer ici l’exemple de la Pologne : les agriculteurs y ont bien profité de l’adhésion à
l’UE, dont ils avaient pourtant très peur. Aujourd’hui, ce sont eux les gagnants de l’adhésion : ils reçoivent des aides et des investissements directs. L’agriculture connaîtra aussi un redressement en Roumanie et en Bulgarie. Elle n’exportera peut-être pas beaucoup mais, déjà, des produits proviennent de cette région. Cette évolution est en tout cas bénéfique à ces pays car elle réduit progressivement les sureffectifs dans l’agriculture.

En revanche, on constate un essor de l’activité dans les villes. On risque d’assister à une hausse des prix qui risque par exemple de faire exploser le montant des loyers. Est-ce une conséquence de l’adhésion à l’UE ?
C’est une conséquence indirecte de l’adhésion car cette dernière a amorcé un développement économique qui entraîne inéluctablement de l’inflation. Malheureusement. Certains sont financièrement plus à l’aise : des étrangers ou des locaux qui travaillent pour des entreprises étrangères, ou des personnes qui s’enrichissent dans leur pays à la faveur de l’essor économique. Cette évolution fait augmenter les prix et l’État doit veiller à la maîtriser par une politique raisonnable.

L’adhésion à l’UE change-t-elle également les relations avec les minorités telles que les Roms ?
Les Roms sont vraiment une catégorie de population négligée et défavorisée. C’est le principal problème social persistant dans ces deux pays, qui ont beaucoup de mal à le résoudre. Car les Roms ne sont pas non plus toujours prêts à coopérer. Je me souviens qu’en Bulgarie, une organisation non gouvernementale a tenté de traduire un dictionnaire de langue rom en bulgare. Une fois terminé, ce travail a déclenché les protestations des différentes communautés de Roms : « Ce n’est pas notre langue, c’est celle des autres ! » Il faut que les deux parties s’attaquent plus sérieusement au problème.

L’entrée dans l’UE, avec le respect des principes politiques et sociaux qu’elle implique, n’augmente-t-elle pas les chances d’intégration des Roms ?
Malheureusement, dans ces deux pays, les Roms n’ont quasiment aucune représentation politique qui pourrait leur permettre de faire entendre leur voix au Parlement. Et ces temps-ci, les députés n’ont pas grand intérêt à solliciter leurs électeurs pour qu’ils prennent fait et cause pour les Roms.

Entretien mené par Sonja Fahrenhorst

Edité le : 02-03-07
Dernière mise à jour le : 08-03-07