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Interview - 1ère partie - 08/03/07

"Tigres de l’Europe du Sud-Est"

Avec l’entrée de la Roumanie et de la Bulgarie, l’UE compte, depuis le 1er janvier 2007, 27 États membres et non plus 25. Nous avons interrogé Franz Lothar Altmann, spécialiste des Balkans à la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), à Berlin, sur les conséquences de cette adhésion pour les anciens et les nouveaux membres de l’Union. Monsieur Altmann enseigne par ailleurs la communication interculturelle dans le cadre de l’élargissement de l’UE à l’université de Bucarest.

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En vue de leur adhésion, la Roumanie et la Bulgarie se sont engagées à réformer leur système en profondeur. Où en sont ces deux pays dans l’adaptation aux normes européennes ?
On peut observer de grandes avancées. Sur le plan économique, la libéralisation et la privatisation ont déjà nettement progressé. Sur le plan législatif aussi, que ce soit pour le droit des faillites ou du travail, ces pays sont déjà allés assez loin. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les conditions soient remplies et que tout fonctionne à merveille. Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Mais cela en vaut la peine : ces pays tirent déjà parti de la mise en conformité de leur législation économique avec les règles de l’UE, car les entreprises des anciens États membres sont de plus en plus nombreuses à y investir.

Ces deux pays se situent-ils à un stade de développement comparable ?
Pas du tout. Concernant le rythme des réformes, les Roumains sont plus rapides. De leur côté, les Bulgares ont dû essuyer de vives critiques de la part de l’UE concernant la lutte contre la corruption. Ils ont eu beaucoup plus à faire que leurs voisins. Les Roumains, en revanche, se sont très vite mis en conformité. Monica Macovei, leur très énergique ministre de la Justice, s’est attaquée à la corruption au plus haut niveau. C’est primordial pour un pays qui entend jouer dans le concert européen. Cependant, Madame Macovei a fait l’objet d’une motion de défiance, peut-être précisément en raison de sa grande efficacité.

Peut-on dire que la situation économique de la Bulgarie et de la Roumanie s’est améliorée depuis leur entrée dans l’UE ?
Naturellement, le fossé avec les pays de la vague d’élargissement précédente demeure important. Mais voilà plusieurs années que les réformes ont été introduites, et depuis 2000, ces pays enregistrent systématiquement des taux de croissance élevés. Il arrive même qu’on les appelle les « tigres de l’Europe du Sud-Est ». Et c’est bénéfique pour les anciens membres de l’UE. Nous n’avons rien à gagner à accueillir des pays qui ne parviendront jamais à combler l’écart économique avec les autres.

Avec cette adhésion, ne risque-t-on pas d’assister à une émigration massive de travailleurs de ces pays ?
Je pense que ce ne sera pas le cas à long terme. Force est de constater que, ces derniers mois, du moins pour la Bulgarie, les retours ont été plus nombreux que les départs. En effet, l’adhésion suscite des espoirs d’amélioration. Nous assistons donc au retour d’anciens Bulgares émigrés, plus nombreux que prévu.

Les tendances sont-elles analogues en Roumanie ?
A priori non ; toutefois, nous ne pouvons pas l’établir pour l’instant et ne disposons pas de statistiques définitives à ce sujet. Beaucoup de Roumains travaillent encore de manière temporaire à l’étranger. Ils sont saisonniers dans l’agriculture et rentrent donc aussi chez eux. En tant que tels, ils sont les bienvenus. Car il faut bien reconnaître que les anciens États membres de l’UE souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre dans certains secteurs, surtout dans les services et l’agriculture saisonnière, qui ne peut être comblée que par les travailleurs en provenance des nouveaux entrants. Certaines branches vont certes souffrir de l’écart de prix dans un premier temps : je pense que ce sera par exemple le cas en Allemagne, dans les régions frontalières telles que l’Est de la Bavière ou dans les nouveaux Länder,où des entreprises originaires des nouveaux États membres proposent d’ores et déjà des tarifs plus intéressants, par exemple dans le bâtiment.

Comme lors de l’élargissement de 2004, beaucoup d’anciens membres de l’UE ont provisoirement restreint l’accès à leur marché du travail. Pourquoi ?
Cette mesure améliore la visibilité de l’immigration de travailleurs : les ressortissants des nouveaux Etats membres ont besoin d’un permis de travail, délivré en fonction des différents contingents fixés pour les secteurs concernés. Elle permet également d’éviter le travail clandestin, première source de dumping salarial. En effet, le travail au noir est faiblement rémunéré et échappe à toute forme de prélèvement social ou fiscal. C’est l’aspect qui nécessite la plus grande vigilance.

Est-ce la raison pour laquelle la Grande-Bretagne, qui n’avait pas restreint l’accès à son marché du travail lors du
précédent élargissement, a introduit des limitations cette fois-ci ?
Globalement, la liberté de circulation a été une bonne chose et le pays en a profité. Mais avec 400 000 Polonais, les flux entrants ont été bien plus importants que prévu. Et comme la Bulgarie et la Roumanie sont loin d’avoir atteint le même stade de développement que la Pologne, on redoute l’arrivée massive de réfugiés économiques sans qualifications. Les experts craignent un débordement et l’entrée de travailleurs clandestins. Ces derniers constituent une menace pour les systèmes sociaux, car ils ne cotisent pas. Les Etats veulent renforcer les contrôles et empêcher en outre que les patrons n’exploitent les clandestins.

A-t-on raison de craindre que les délocalisations des sites de production dans les nouveaux États membres, où les coûts sont moins élevés, ne fassent disparaître des emplois dans les anciens États membres ?
C’est le deuxième cas de figure dans lequel on parle de dumping salarial, d’autant que les délocalisations sont monnaie courante depuis longtemps. En effet, certaines entreprises s’installent dans ces pays parce que les salaires, les prix de l’immobilier et les cotisations y sont plus avantageux. Il devient donc intéressant d’y déplacer la partie de la production que nous ne pouvons simplement plus payer en raison de nos coûts élevés. Faute de délocalisation, ces usines seraient tout fermées. En conclusion, délocaliser certaines activités permet d’en préserver d’autres. Ces délocalisations ne sont pas forcément négatives, car elles servent aussi à préserver l’emploi dans nos pays.

Pourtant, dans un premier temps, la délocalisation de la production dans les nouveaux États membres détruit bel et bien des emplois dans les anciens pays de l’UE.
Les emplois disparaissent si les coûts sont trop élevés et sapent toute compétitivité. La délocalisation de certains emplois est inévitable. Il est toutefois préférable que les entreprises aillent en République tchèque, en Roumanie ou en Bulgarie plutôt qu’en Asie du Sud-Est. En effet, la demande dans cette région lointaine ne nous rapporte probablement pas grand-chose. Bien sûr, dans certains cas, les chefs d’entreprise ne sont pas contraints de mettre la clé sous la porte, mais délocalisent quand même pour gonfler leurs bénéfices. C’est la réalité économique. De nos jours, nous ne pouvons rien faire contre cela. Nous ne pouvons pas nous isoler et bâtir des murs autour de nous. Si nous exportons,nous devons également accepter d’importer. Y compris des produits semi-finis fabriqués ailleurs à bas prix pour pouvoir exporter nos marchandises à moindre coût. C’est un circuit international, et jusqu’ici, nous y avons nous aussi trouvé notre compte.

Pouvez-vous nous citer un exemple de délocalisation en Roumanie ou en Bulgarie qui profite aux anciens comme aux nouveaux États membres ?
Prenons l’exemple de Renault : ce constructeur a installé en Roumanie l’intégralité de la fabrication de la Logan. L’investissement porte ici ses fruits des deux côtés : en Roumanie, on crée des emplois et stimule la demande en embauchant des travailleurs locaux. Mais la société-mère française y trouve aussi un avantage : elle vend sur un segment du marché européen qu’elle ne pouvait pas couvrir jusque-là. Dans le vaste espace d’exposition de Renault sur les Champs-Élysées, la Logan attire tous les regards. Les gens l’achètent, et Renault augmente son bénéfice consolidé. Toute division du travail produit des avantages des deux côtés.

>> 2ème partie de l'interview : Conséquences pour les Roumains et les Bulgares

Edité le : 02-03-07
Dernière mise à jour le : 08-03-07