Sortie du 22 février 2006 - 11/08/08
The saddest Music in the World
Avec un humour grinçant, le cinéaste dresse une parabole effrayante
De Guy Maddin
(Canada, 2003, 1h40)
Avec Isabella Rossellini, Mark McKinney, Maria de Medeiros, David Fox, Ross McMillan
Synopsis : 1933. Durant la Grande Dépression, Chester Kent, un impresario qui a échoué à Broadway revient à Winnipeg, sa ville natale avec Narcissa, sa petite amie amnésique. Les retrouvailles houleuses de Chester avec son père et son frère s'ajoutent au climat de folie qui a saisi la population de la ville prise sous la neige, exaltée par le concours de la " Musique la Plus Triste du Monde " qui s'y déroule. Lady Port-Huntly, riche propriétaire d'une marque de bière, amputée des deux jambes, orchestre cette compétition durant laquelle la famille Kent va s'affronter.
Critique : Scénario né de la rencontre hautement improbable de l'excentrique chef de file du " Post-modernisme des Prairies ", le canadien Guy Maddin et de l'écrivain londonien Kazuo Ishiguro au goût prononcé pour les tragédies policées dans une tasse de thé, ce film n'en demeure pas moins marqué par l'univers biscornu du cinéaste. Si l'auteur des " Vestiges du jour " a sans doute apporté une rigueur toute relative à la construction du film et une certaine sensibilité aux sentiments refoulés, Guy Maddin s'est approprié l'histoire pour y greffer ses propres obsessions, sa propre vision. Plus proche de l'essence même des rêves et cauchemars que du cinéma, ses images, en fantômes de celles tournées en studio à l'époque du muet, bousculent et laissent exsangue. Claustrophobes, elles passent du noir et blanc cotonneux illuminé par un halo de neige artificielle à des couleurs saturées de teintes lavande ou sépia au gré des rebondissements absurdes du conflit familial des Kent, un conflit qui oscille entre les quiproquos des " Feux de l'Amour " et ceux d'un oedipe sous ecsta.
Guy Maddin continue son oeuvre d'un seul trait utilisant les idées de ses deux films les plus aboutis comme autant de trucs de magicien. Le tempo haletant de son court-métrage flamboyant " The Heart of the World " s'ajoute alors à l'amertume mortifère qui se dégageait du cultissime " Careful ". Le tourbillon paraît parfois hors de contrôle mélangeant les mutilations gore et le fétichisme le plus morbide aux matchs de hockey, confrontant un flûtiste du Siam à une horde d'écossais armés de cornemuse, une jolie amnésique à une cul-de-jatte perverse dans une comédie musicale improvisée qui tourne à l'apocalypse.
Comme le prédisait la sorcière au début du film, la mort dont le héros se moquait finit par l'attraper dans un grand fracas de verre. Les références sont comme toujours au rendez-vous. Mark McKinney incarne Chester Kent avec une classe hors norme qui rappelle la dégaine de dandy du Lermontov des " Chaussons Rouges " de Michael Powell mais cette fois les jambes de verre emplies de bière comme de longues flûtes de champagne remplacent les ballerines. Magnifiée par cette lumière nostalgique, Isabella Rossellini qu'on dirait propulsée de " Blue Velvet ", apporte avec elle en clin d'oeil un peu de l'univers de David Lynch si parallèle à celui de Maddin.
Avec un humour grinçant, le cinéaste dresse une parabole effrayante sur cette pulsion de chaque homme à se proclamer l'être le plus triste du monde dans les moments de douleur, à ce désir fou de surpasser l'autre dans la malheur.
Delphine Valloire
-----------------------------
The saddest Music in the World
De Guy Maddin
(Canada, 2003, 1h40)
Avec Isabella Rossellini, Mark McKinney, Maria de Medeiros, David Fox, Ross McMillan
Sortie du 22 février 2006
Edité le : 20-02-06
Dernière mise à jour le : 11-08-08