Si « The Killing » marche sur les pas des séries américaines, elle n'en reste pas moins un pur produit du polar scandinave, respectant les codes qui ont fait le succès de ce genre. Depuis des années, l'engouement populaire, notamment français mais pas seulement, ne se dément pas pour ces histoires suédoises, norvégiennes, danoises, islandaises ou finlandaises.
Pourquoi ces intrigues apparemment assez éloignées de nos modes de vie et de nos préoccupations quotidiennes nous fascinent-elles autant ?
Le décor a son importance dans l'explication du phénomène. Nous ne sommes ni à Paris, ni à New York ou Los Angeles, mais dans « un ailleurs à la fois proche et lointain », précise Eric Boury, traducteur de plusieurs auteurs islandais. Des campagnes glacées, des villes sous la pluie et prises dans le froid, des noms imprononçables, une atmosphère cotonneuse renforçant le sentiment d'engourdissement et de tension à la fois, voilà un cocktail efficace pour saisir d'emblée le lecteur ou le spectateur.
Mais le succès du polar polaire ne tient pas qu'à son exotisme littéraire, qui aurait pu refroidir les lecteurs peu curieux. Il s'explique aussi par le mariage délicat réussi entre le polar d'intrigue complexe et violent à l'anglo-saxonne et le polar d'atmosphère, subtil et impressionniste, à la française. L'alliance en somme entre la violence brute d'Ellroy et l'art du non-dit chez Simenon. Pas de fusillades ou de courses-poursuites, mais des enquêtes qui avancent lentement, se perdent en fausses pistes, et découragent les policiers. Pas de grande délinquance ou de quartiers mis sous coupe, mais une violence plus larvée, personnelle et très crue.
Dans ces sociétés fortement marquées par la transparence protestante, le roman noir agit comme un révélateur morbide. Le style est toujours simple et réaliste, et les enquêtes menées à hauteur d'homme. Le personnage principal – en général un personnage récurrent et en général policier ou journaliste – n'a rien à voir avec le privé américain hors-normes et quasi super-héros. Au contraire, il est un homme ou une femme totalement banal, avec ses problèmes personnels, professionnels ou familiaux, qui en font un double parfait du lecteur qui peut se projeter. C'est le cas de Sarah Lund, commissaire adjointe à la brigade de Copenhague et figure centrale de The Killing. Une femme normale, passionnée par son métier jusqu'à l'obsession, au point parfois d'en oublier son fils adolescent. En somme, des héros ordinaires plongés dans des situations extraordinaires.
Les romans noirs scandinaves ont choisi de parler du réel, de la vie quotidienne et des problèmes de toute société prise dans les filets de la mondialisation. Très souvent présentés comme des modèles paradisiaques, les pays du nord de l'Europe ont aussi leur face cachée et c'est sur celle-ci que le polar polaire souhaite braquer son projecteur. La faute à qui ? Faisons un peu d'histoire littéraire : Per Walhöö et Maj Sjöwall sont considérés comme les précurseurs du genre. De 1965 à 1975, ce couple littéraire suédois très marqué à gauche a publié une série de dix romans intitulée Le roman d'un crime (1), mettant en scène un groupe de policiers de Stockholm dirigé par l'inspecteur Martin Beck, jumeau nordique de Maigret. Militants marxistes, Walhöö et Sjöwall ont sciemment bâti ce cycle de « procédure policière » inspiré du travail du romancier américain Ed McBain sur la série du 87e District, comme un projet politique pour dénoncer le « paradis suédois ». Derrière le miracle économique et la douceur de vivre scandinave, se cacheraient en réalité des reculs sociaux et des mécanismes criminels nourris par le pouvoir de l'argent.
Au-delà des images d'Epinal, la mondialisation a plongé ces pays longtemps protégés, dans les mêmes tourments que le reste de la planète : crise économique, corruption, montée des mafias et de la criminalité, explosion des violences et des trafics, flux migratoires, xénophobie... Autant de thèmes traités dans ses romans par le suédois Henning Mankell (2), héritier direct de Walhöö et Sjöwall. A partir des années 1990, ses enquêtes du commissaire Kurt Wallander dans la petite ville d'Ystad, en Scanie, connaissent un grand succès public. Comme ses deux maîtres, Mankell s'attache à montrer en creux les changements sociaux, politiques et économiques de son pays et à soulever un coin du tapis suédois. Anne Holt ou Jo Nesbo en Norvège, Ake Edwardson, Gunnar Staalesen ou Leif Persson en Suède, pour ne citer qu'eux, vont faire de même jusqu'à aujourd'hui.
Avec le suédois Stieg Larsson, créateur de Millenium, ou l'islandais Arnaldur Indridason, auteur de romans du second mettant en scène l'inspecteur Erlendur (4) de la police de Reykjavik, la Scandinavie se retrouve contrainte de fouiller dans ses secrets honteux datant de la Second guerre mondiale ou de la guerre froide. Toujours ce même souci du réel, bataillant contre toute volonté de déni. Star littéraire dans son pays, Indridason a pourtant mis du temps à s'imposer parmi ses compatriotes islandais. Et pour cause : « il n'existe pas de tradition de polar en Islande, explique-t-il. Beaucoup d'Islandais ont longtemps cru en une sorte d'innocence de leur société. Très peu de choses répréhensibles se produisent et le peu de faits divers ne peuvent pas donner lieu à des histoires policières ». Désormais, chacun est convaincu du contraire.

(2)La série des Kurt Wallander est éditée par Le Seuil et disponible en Points-Policier.
(1)Aux éditions Acte-Sud.
(2)Aux éditions Métailié.







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