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Les bréviaires de la haine

Tout ce qu'Hitler a mis en oeuvre était écrit dans Mein Kampf. Comment expliquer que les pays voisins ne s'en soient pas inquiétés ? Une enquête rigoureuse et (...)

Les bréviaires de la haine

Mardi, 6 mai 2008 à partir de 21h00 - 01/09/08

Sur l'antisémitisme

De la recherche sur l'antisémitisme


Economiste et historien, Simon Epstein vit à Jérusalem depuis 1974. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages relatifs au racisme et à l'antisémitisme.
Prochain livre à paraître chez Albin Michel : Un paradoxe français. Antiracistes dans la collaboration, antisémites dans la résistance

La recherche sur l'antisémitisme se caractérise par son volume, qui est impressionnant, et par sa qualité, qui l'est nettement moins. Elle tend en effet à se précipiter vers certaines avenues à très fort taux de fréquentation, et elle laisse de côté de vastes territoires à peine défrichés, voire à peine entrevus. Elle néglige des questions passionnantes qu'elle n'aborde que très rarement.

Il y a à cela plusieurs raisons, dont certaines sont universelles : elles tiennent au mimétisme, au conformisme et aux redondances qui encombrent toute recherche universitaire, sur quelque sujet que ce soit... Une autre raison est spécifique au domaine de l'antisémitisme, et c'est celle-là qu'il convient d'évoquer, ici, très brièvement. L'antisémitisme est en effet une réalité qui continue à se manifester, en intensités plus ou moins fortes et sous des formes qui varient avec le temps et les lieux. L'antisémitisme fait encore parler de lui, et il ne va pas cesser de le faire. Or la recherche universitaire, consciemment ou non, considère qu'elle ne peut rester neutre face à ses développements présents et futurs. Quittant le domaine de l'observation et de l'étude, elle adopte une posture pédagogique qui met en échec, sous bien des aspects, les postulats fondamentaux censés présider à toute démarche scientifique. Elle tend à franchir, d'un mouvement certes naturel, et certes compréhensible, la barrière qui sépare la dénonciation (véhémente) d'un phénomène de l'analyse (objective) de ce même phénomène.

Je donnerai un premier exemple. L'antisémitisme est un phénomène essentiellement cyclique, qui fait alterner –pour l'ensemble du monde occidental - des périodes chaudes et des phases de régression. Les statistiques des violences antijuives, publiées dans de nombreux pays, le montrent bien. Or les instituts de recherche sur l'antisémitisme sont incapables de percevoir et d'accepter ce caractère cyclique et récurrent. Ils répugnent à l'idée qu'après avoir annoncé dramatiquement que "ça monte, ça monte", ils doivent maintenant, pendant quelques années, admettre que "ça baisse". Ils répugnent à le faire et, dans bien des cas, ils ne le font pas, parce qu'ils redoutent une démobilisation des consciences, auparavant éveillées. Il s'agit d'une attitude aberrante qu'on retrouve souvent, et qui s'est manifestée massivement à la fin de la dernière vague anti-juive, celle des années 2000-2005. La crise fut une vraie crise, elle fut même la plus forte que connut le monde occidental depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La décrue ne durera qu'un temps et de prochaines éruptions ne manqueront pas de se produire, mais il y a là un cas classique de "résistance à la baisse"...

Autre modèle de comportements qui sont légitimes pour des militants antiracistes ou pour des journalistes mobilisés, mais qui sont inadmissibles pour des chercheurs universitaires. Ainsi, écrire des articles ou publier des travaux savants, approfondis et péremptoires sur des pays dont on ne lit ni ne parle la langue, et dont on ignore tout, ou à peu près tout... Une étude sur la haine antijuive dans les pays arabes fut publiée il y a quelques années par un chercheur, professeur à l'Université de Jérusalem, ne parlant ou ne lisant pas un mot d'arabe. Toutes ses sources étaient des sources secondaires en anglais, et il n'a fait qu'ajouter, à ce socle documentaire établi par d'autres, ses propres interprétations indignées. La aussi, la volonté obsessive de dénoncer le danger, le souci impérieux d'apporter sa contribution au concert protestataire, conduit à bafouer l'une des règles élémentaires de toute recherche... celle qui veut qu'on soit capable de détecter et de comprendre, soi-même, les textes qu'on commente avec volubilité et conviction.
Plus généralement, cette préoccupation didactique conduit la recherche universitaire sur l'antisémitisme à se cantonner au simple et à l'évident et à fuir les questions plus complexes et plus difficiles. L'une de ces questions fondamentales est la question des mutations. Elles conduisent les philosémites et les antiracistes déclarés à changer d'attitude et à devenir antisémites, ou, réciproquement, elles amènent certains antisémites à faire amende honorable et à devenir amis des Juifs. Je viens de consacrer tout un livre à ces questions, et je peux témoigner de la richesse et de l'étendue du domaine qui reste encore à explorer en la matière [1].

Je prends la liberté de tirer de ce livre deux exemples directement liés aux deux films ici présentés.
a) Les Protocoles des Sages de Sion m'invitent à parler d'Henri Rollin. Voici un homme irréprochable, officier de marine, spécialiste du renseignement, qui se lance, dans les années 1930, dans la lutte contre l'antisémitisme et le racisme. Il publie notamment un gros livre dénonçant les Protocoles des Sages de Sion et démontrant qu'il s'agit d'un faux grossier et exécrable. Son Apocalypse de notre temps (1939) est citée, jusqu'à aujourd'hui, dans la très abondante littérature consacrée aux Protocoles. Et que devient Rollin pendant la guerre? Homme de confiance de l'amiral Darlan, il est promu directeur de la Sûreté nationale. En d'autres termes, le dénonciateur de l'antisémitisme des Protocoles sera, pour un temps assez long, chef des polices d'Etat du régime de Vichy [2] .
b) L'un des paragraphes les plus significatifs, et les moins retenus, de Mein Kampf, est celui où Hitler raconte, aux temps de sa jeunesse, son propre passage du philosémitisme à l'antisémitisme. Ce texte est important en soi, et il mérite d'être analysé avec toute la circonspection qui s'impose. Mais il est important aussi par son effet d'exemple et d'entraînement. J'ai ainsi trouvé trois Français, antiracistes dans les années 1930 – chacun à sa manière - et versant dans l'antisémitisme un peu plus tard, qui feront explicitement référence à cette mutation originelle d'Hitler pour illustrer ou pour justifier leur propre translation de l'antiracisme vers la haine antijuive [3].

Cette question des mutations est à vrai dire une question essentielle, qu'il s'agisse de militants ou d'intellectuels suivis individuellement, ou qu'il s'agisse de courants idéologiques ou de secteurs d'opinion qui basculent vers un racisme qu'auparavant ils récusaient. Elle explique beaucoup de choses, en particulier sur l'antisémitisme, en général sur l'histoire politique. Elle fait progresser nos connaissances, elle ouvre des horizons nouveaux, vers lesquels il faudrait se porter.

Or ces mutations, qui se sont produites dans tous les pays, et en premier lieu, bien sûr, en Allemagne, n'ont été que très peu étudiées, très peu discutées... Cette lacune historiographique n'est pas fortuite, loin de là. C'est que la notion de "mutation", en matière d'antisémitisme et de racisme, nuit à la clarté et à l'efficience du message didacto-protestataire. Elle introduit un élément trouble, qui déstabilise et qui inquiète. Elle bouleverse les données de base d'un récit qui pour être compris, et admis, doit être émouvant et linéaire à la fois. Elle brise les clivages entre "bons" et "méchants", puisqu'elle évoque des "bons" qui deviennent "méchants" et des "méchants" qui deviennent "bons". Bref, ces mutations sont hautement "instructives", au plan scientifique. Mais elles ne sont pas du tout "éducatives", pour ce qui est de leur impact sur les jeunes générations et le grand public. D'où la tentation, quand la logique militante l'emporte sur la logique historienne, de n'en rien dire.

[1] Simon Epstein, Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008
[2] Ibid., pp. 68-73.
[3] Ibid., pp. 386-387.

Edité le : 30-04-08
Dernière mise à jour le : 01-09-08