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ARTE Journal - 02/06/12

Russie : la politique étrangère de Poutine

Vladimir Poutine est de retour en Europe pour la première fois depuis son investiture. L'occasion de s'interroger sur la politique étrangère du président russe, fraichement réélu.

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Le maître du Kremlin a choisi de faire escale à Berlin puis Paris, préférant semble-t-il privilégier les relations bilatérales d'État à État. Il entend bien continuer à faire des affaires avec ses partenaires européens, dont il dépend sur le plan économique. Mais en ce qui concerne la politique, la Russie a particulièrement à cœur de ne dépendre de personne. D'ailleurs le dossier syrien est là pour le rappeler. Un dossier brûlant dont la Russie est quasiment la seule à avoir la clé. En tant que membre du Conseil de sécurité des Nations unies, elle profite de son droit de veto pour bloquer toute résolution condamnant le régime de Bachar el-Assad. Une posture qui l'isole du reste du monde mais définit intrinsèquement la politique étrangère de Vladimir Poutine.


ARTE Journal a choisi d'interviewer, Marie Mendras et Heiko Pleines, spécialistes de la Russie, afin de comprendre l'attitude de Moscou à l'égard de l'Europe et du reste du monde.


La politique étrangère par Vladimir Poutine - entretien avec Marie Mendras


Marie Mendras est chercheur au CNRS et au CERI, le centre d'études et de recherches internationales. Elle est spécialisée dans les affaires russes et à ce titre apporte régulièrement son expertise aux institutions européennes. Elle estime que le régime de Poutine ne fléchira sans doute pas sur la Syrie, car cette attitude lui permet d'adopter une posture sur la scène internationale. Un entretien réalisé par Fanny Lépine pour ARTE Journal.

Constate-t-on une inflexion de la politique étrangère russe depuis le retour au pouvoir de Vladimir Poutine ?


Transcription
Marie Mendras : "Poutine est revenu formellement au Kremlin, à la présidence, mais en réalité il a toujours été le numéro un du pouvoir en Russie. Dimitri Medvedev en devait faire qu'un intermède de quatre ans et Poutine, en premier ministre ces 4 dernières années, était toujours l'homme le plus puissant de la Russie. Donc il n'y a pas de raison qu'il y ait une inflexion majeure en politique étrangère avec ce jeu de chaises musicales entre Medvedev et Poutine. Simplement, comme Vladimir Poutine a beaucoup utilisé la corde anti-américaine, anti-occidentale, pendant sa campagne, en février dernier, il est clair qu'il veut continuer à jouer dans ce registre antiaméricain, la Russie est une puissance, elle a droit à avoir une position particulière et les Etats-Unis ne vont pas nous dicter quel pays doit changer de régime, doit changer de pouvoir. Je crains que Poutine ne reste assez déterminé dans sa position à soutenir le régime de Bachar el-Assad."


Cette posture ne date pas seulement du mois de février, il la tenait déjà avant...


Transcription
Marie Mendras : "Bien sûr il a toujours eu cette posture un petit peu paradoxale mais typique des dirigeants soviétiques puis russes, c'est que, à la fois l'Amérique est essentielle pour la Russie pour conserver uns posture de grande puissance – pour Poutine, l'important c'est qu'Obama le reconnaisse, comme un puissant de ce monde. Mais d'un autre côté, il faut pour sauver une position particulière de la Russie, dans l'esprit de Poutine en tout cas, il faut continuer à tenir un discours critique des Etats-Unis, critique de l'Otan, et ne jamais s'aligner si possible avec les politiques américaines et de l'Otan. Ca a été la ligne toutes ces dernières années et je ne vois pas de raison que ça change, d'autant plus que Poutine a fait campagne sur ce thème de la souveraineté et de la spécificité de la Russie."


Quel regard porte Poutine sur une institution comme le Conseil de sécurité de l'ONU ?


Transcription
Marie Mendras : "Il y tient comme à la prunelle de ses yeux. La Russie a toujours freiné toute réforme de la composition et du fonctionnement du Conseil de sécurité puisque 5 membres permanents, dont la Russie, ont un droit de veto sur les résolutions votées par le Conseil. Si la Russie perd ce droit de veto, elle peut perdre une partie de son autorité en polituque internationale."


Pourquoi Vladimir Poutine s'échine, encore aujourd'hui à soutenir le régime de Bachar el-Assad ?


Transcription
Marie Mendras : "Déjà pour cette raison, qui est que si la Russie s'aligne sur les demandes des autres puissances occidentales - pour l'instant la Chine se cache derrière la position russe – donc si Poutine décide d'aller dans notre sens, de se rapprocher de nos positions occidentales au Conseil de sécurité, il perd immédiatement sa marge de manoeuvre et ce qui l'intéresse aujourd'hui c'est de monnayer au plus fort, au plus cher une évolution de sa position. Malheureusement, tant qu'il a l'impression qu'il peut monnayer son vote et sa position, il fait durer. Et nous, côté européen et occidental, nous sommes sous pression parce-qu'il est beaucoup plus difficile pour nous, démocratie de ne rien faire, face au massacre en Syrie."


C'est la seule raison qui le pousse à être aussi inflexible ?


Transcription
Marie Mendras : "Non, bien entendu, ça ce sont les raisons de posture en politique internationale. Il y a bien entendu d'autres raisons qui sont internes à la Russie. C'est que Vladimir Poutine a été mal réélu, la contestation continue en Russie, il est un président un peu usé, ça fait maintenant 13 ans qu'il est au pouvoir, il craint l'usure de son pouvoir et il est probablement très inquiet quand il voit des chefs d'Etat et de gouvernement, dans le monde arabe, tomber aussi facilement. L'exemple de Moubarak en Egypte, de Kadhafi en Libye lui font craindre d'autres chutes. Il sait probablement au fond de lui que Bachar el-Assad va finir par tomber mais il est incapable d'anticiper et de préparer la suite en Syrie. Il s'accroche à ce régime syrien qui dépend de plus en plus de Moscou - il faut dire et répéter que c'est la Russie qui arme le régime de Bachar el-Assad. Donc il s'accroche au fond à ce qu'il a actuellement comme moyen de pression, mais il n'est pas en train de préparer la suite, surtout la politique de la Russie dans une Syrie post-Assad et dans un Moyen-Orient qui sera différent dans les années qui viennent de celui que la Russie a connu depuis 20 à 30 ans."



Reste-t-il des marges de manoeuvres aux Occidentaux pour essayer de faire plier Vladimir Poutine ?


Transcription
Marie Mendras : "C'est difficile parce que je crois que la vision de Vladimir Poutine et de ses conseillers est une visions rigide des choses, ils ont peur de penser différemment, d'agir différemment. C'est un régime autoritaire qui est peu ouvert à la critique et qui est peu ouvert à l'adaptation, qui ne sait pas dire qu'il s'est trompé et qu'il faut faire évoluer la politique. Donc je crois que faire pression sur Poutine, ça ne sert pas à grand chose. En revanche, il faut lui dire, d'une seule voix, que notre position européenne et occidentale ne changera pas, que donc il va de plus en plus isolé. Il faut, à mon avis, jouer beaucoup plus sur notre détermination, faire valoir notre politique, expliquer que nous ne voyons pas d'avenir pour Bachar el-Assad et devant cette détermination, peut-être que l'Etat russe et l'équipe qui est derrière Poutine se rendra compte qu'ils sont de plus en plus isolés."



La Russie et ses partenaires commerciaux en Europe- Entretien avec Heiko Pleines


Heiko Pleines est chercheur au FSO, le centre de recherche sur l'Europe de l'Est, à Brême. Il explique que la Russie manoeuvre très habilement en Europe, sachant utiliser les dissensions à son profit. Un profit économique bien sûr puisque l'Europe est un partenaire commercial indispensable à Moscou. Une interview réalisée par Jana Schulze pour ARTE Journal.

ARTE Journal : Vladimir Poutine va-t-il poursuivre la même politique à l'égard de l'Europe que lors de ses mandats précédents ? A savoir, une politique entièrement dédiée à l'économie, de manière assez froide...

Heiko Pleines : "Oui, dans un premier temps, rien ne va changer dans la politique russe. Le seul domaine dans lequel la Russie a intérêt à garder de bonnes relations avec l'Europe, c'est l'économie. Donc, le pays va continuer à mettre l'accent sur l'économie.
Que représente l'Union européenne pour le Kremlin ? La politique de l'Union européenne, c'est quelque chose qui ne fait pas envie. Du point de vue russe, l'Union européenne illustre la difficulté de mener une politique lorsqu'il n'y a pas de détenteur du pouvoir clair. Paradoxalement pour la Russie c'est aussi très pratique qu'il n'y ait pas de pouvoir clair car cela lui permet de ne pas négocier toujours avec la même personne. Cela peut être facilement instrumentalisé par les Russes. Pour résumé, l'UE pour les Russes c'est d'abord un espace économique et ses partenaires des concurrents. Mais quand il s'agit d'aborder les questions politiques, alors là, la Russie se tourne vers les États nationaux."

Quelle est donc la stratégie commerciale du Kremlin ?

Heiko Pleines : "Lorsque la Russie a un intérêt précis à défendre elle ne cherche pas à discuter avec l'Union européenne dans son ensemble, elle cherche plutôt un partenaire, membre de l'Union, qui soit à même de défendre sa position. Elle préfère alors la relation bilatérale. Les relations énergétique sont un bon exemple : l'Union européenne dans son ensemble dit qu'elle aimerait réduire sa politique vis à vis de Moscou, notamment en ce qui concerne le gaz. Mais la Russie n'a jamais négocié sur ce point avec l'UE. Au lieu de cela, elle construit avec l'Allemagne une pipeline à travers la mer baltique, dont la Pologne, la Suède et d'autres pays européens de veulent pas. Mais ça se fait quand même !"

L'Allemagne est-elle un partenaire privilégié pour la Russie ?

Heiko Pleines : "Non, l'Allemagne ne représente pas les intérêts de la Russie au sein de l'Union européenne. Et les Russes le savent très bien. Comparée à l'Allemagne, l'Italie a des liens bien plus étroits avec la Russie. Cela dépend toujours de la position des différents pays dans l'Union européenne, des relations qu'ils entretiennent avec la France et la Grande-Bretagne et s'ils siègent au Conseil de sécurité de l'ONU. En revanche, lorsqu'il s'agit de la politique de voisinage de la Russie – Biélorussie, Ukraine, Caucase du Sud - l'Allemagne est évidemment plus importante. Il faut dire qu'elle a elle-même des intérêts dans la région."

Les coopérations germano-russe et franco-russe sont-elles comparables ?

Heiko Pleines : "Cela dépend toujours du secteur en question. Mais le principal problème de la Russie, c'est qu'elle préfère se concentrer sur les questions économiques, en laissant de côté l'aspect politique. Ça ne fonctionne pas toujours. Qu'il s'agisse de l'Allemagne ou de la France. La situation n'est pas non plus la même selon les différents représentants. Ça a mieux fonctionné avec le prédécesseur d'Angela Merkel (Gerhard Schröder, NDLR). Mais en général, de par leur interdépendance, la Russie est plus proche de l'Allemagne que de la France."

Dmitri Medvedev rassurait un peu plus les Occidentaux, du moins par ses paroles. Les responsables politiques occidentaux avaient alors espéré des améliorations en matière de démocratie. Ces espoirs sont-ils morts et enterrés ?

Heiko Pleines : "Je dirais même qu'ils étaient déjà enterrés depuis longtemps. La seule différence entre Medvedev et Poutine, c'est justement la rhétorique. Il fallait vivre dans l'illusion pour croire ses déclarations. Si Medvedev était vraiment parvenu à faire suivre ses paroles par des actes, il y aurait eu une chance à saisir. Mais comme tout ça n'était que de la rhétorique, la situation s'est empirée."

Edité le : 01-06-12
Dernière mise à jour le : 02-06-12