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Cinéma TRASH - 24/10/09

Rencontre avec Winshluss

Rencontre avec Winshluss à l’occasion de la projection de son film, « Villemolle 81 », lors de la quinzième édition de L’Étrange Festival de Strasbourg.

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36e festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en 2009 : Winshluss reçoit le fauve d’or pour son album « » paru aux éditions Les requins marteaux et il répond de manière très surprenante à une commande d’exposition sensée retracer « sa vie/son œuvre »... En fait d’expo, il livre surtout un film réjouissant, « Villemolle 81 », ou le téléreportage cheap en milieu rural vire au délire SF/zombies/fin du monde : on trouve dans cet étrange objet cinématographique encore en cours de peaufinage de nombreuses passerelles avec la maison d’édition Les requins marteaux… (Par ailleurs, pour mémoire, Winshluss n’est pas un total débutant au cinéma puisqu’il a co-signé –sous le nom de Vincent Paronnaud- « Persépolis » avec Marjane Satrapi et a aussi réalisé quelques brillants courts métrages).

Comment définirais-tu « trash » ?

C’est un mot que j’aime moyennement. Mon boulot, maintenant que je suis visible, on y applique souvent le terme trash qui ne correspond absolument pas à ce que je fais. Après, je le dis souvent, je radote : l’époque est tellement molle que ce que je fais a l’air hyper trash. Voilà. En fait ce n’est qu’une histoire d’angle. Je connais des artistes trash, des choses trash –que je peux apprécier ou pas d’ailleurs, parce qu’il y a un côté adolescent dans le trash… Je suis attiré, j’aime bien les choses adolescentes. J’aime bien la gratuité des choses, dans l’adolescence. Ce côté un peu innocent que je n’ai pas, ou que j’ai perdu au passage. Ça dépasse le talent, ou la création, ou le côté artistique, c’est juste quelque chose de violent et de désintéressé aussi. Pour moi, le trash c’est ça, c’est quelque chose de désintéressé. Certainement pas un truc pour dire merde aux parents. C’est un truc viscéral.

Tu viens de l’underground : parce que c’est un milieu où les choses se créent, sont possibles ?

En fait, l’underground, c’est parce que je n’avais pas d’autre choix. Par mon boulot, les gens que j’ai rencontrés au début, finalement, c’est les gens qui me correspondaient le plus. Sincèrement et humainement et artistiquement. Et même au-delà de ça, même si ça ne correspondait pas, il y avait quelque chose de réel, de vrai pour moi… Enfin, je pense tout de suite à L’hôpital Brut (NDLR : revue graphique éditée par le collectif Le dernier cri), au Dernier Cri, des choses comme ça. Ces gens avec lesquels j’ai bossé un petit peu, je les respecte énormément parce qu’ils sont à l’écoute. Le Dernier Cri c’est un super exemple, c’est des gens artistiquement sous-estimés. C’est-à-dire que les gens comme moi ont besoin de ce genre de support. Même si je m’en suis détaché après, ils sont importants pour moi. Je déteste les trucs paternalistes, mais il y a un moment où il y a des gens qui offrent des solutions. Au Dernier Cri, il y avait par exemple Bolino qui montait des trucs énormes, avec son énergie habituelle, à chercher du fric, à essayer de faire des films, des machins. C’est exubérent, ça fait du bien, c’est hyper important de rencontrer des gens comme ça. C’est vrai que je suis l’héritier de ce genre de trucs. Je pense toujours : on a cette énergie, allons-y ! Et quand on sera vieux, on sera cons, on sera inquiets et on fera les choses pour vivre. Si on peut jongler entre temps, pourquoi se priver ? Parce que la peur, la peur réelle, c’est une peur sociale, c’est une peur de représentation, c’est une peur de gamin. C’est : qu’est-ce que je vais dire à mes parents ? Elle est là cette peur, on a envie de justifier son rôle, sa place. Et cette peur, c’est la pire des peurs. À partir du moment où on se dit, j’en n’ai rien à foutre –mais pas j’en n’ai rien à foutre au sens, j’envoie tout chier : c’est juste de se dire, j’ai envie de le faire. Quand j’ai commencé à faire de la musique, je chantais comme une sorte de tarlouze, avec ma guitare, je ne savais pas jouer et parfois, même si c’était dans un domaine réduit, des amis me disaient : oui, mais peut-être que ce n’est pas bien pour… Je m’en fous : je veux le faire. Ce qui est important c’est ça, c’est dans un domaine intime, de combattre déjà ceux qui vous entourent et après, du moment où on a réglé ce problème, le monde, on s’en fout mais complètement. Je souhaite à tout le monde de vivre ce moment où on s’en branle, parce que après, il y a des questions qu’on ne se pose plus et il y a des problèmes qu’on n’a plus. On parle du succès, ou des choses comme ça : quand je dis aux gens que je m’en fous, ils pensent que c’est une sorte de pose, mais quand on a vécu ce que j’ai vécu, et quand on l’a apprécié à sa juste valeur, c’est-à-dire qu’on a compris pourquoi… Je fais des choses, je me plante : je comprends pourquoi c’est arrivé. Quand il y a eu cette démarche intellectuelle, après, ça porte le reste.

S’en foutre, ne pas avoir peur. Et trouver des gens qui te suivent aussi… Par exemple pour « Villemolle 81 »…

« Villemolle » et ce genre de truc, je les fais parce que je ne suis pas encore fatigué. C’est juste se dire que c’est encore possible, voilà. Il y a un travail individuel, combattre ses propres démons, et puis après c’est devenir une sorte de locomotive d’un projet collectif. Sans devenir l’élément de terreur du projet. Parce que ça, ça ne m’intéresse pas. Moi, ce que j’aime, c’est bosser avec des gens. Par exemple avec Ferraille (NDLR : défunte revue publiée par Les requins…) ou Les requins marteaux, ce qui m’a plu, c’est que les gens avec qui j’ai travaillé au début, enfin évidemment, j’arrive, je propose des choses, une sorte d’arrogance, et puis après on apprend à se connaître et le mec qui pose des clous, qui scie des planches, s’il a envie de faire autre chose, il a cette possibilité. C’est pas important d’avoir lu Spinoza pour penser quelque chose. Alors moi, je jongle. Parce que j’ai cette possibilité, parce que c’est mon caractère. Un jour, je lâcherai certainement parce que je serai fatigué, parce que c’est la vie. Mais en attendant, c’est vrai, je le dis souvent : tant qu’on a la pêche pourquoi ne pas continuer ? Autrement, on laisse la place à tous ces tocards qui prennent la parole en permanence. Il n’y a pas d’aboutissement forcément, je ne suis pas un curé : je fais ce que je peux. C’est pour ça que je n’aime pas les idéologues, que je n’aime pas les donneurs de leçons, chacun fait ce qu’il peut, la vie est un bricolage, et en attendant, faisons au mieux. Cette idée elle est simple, mais elle est assez jolie. Je pense que les gens ont cette idée d’accomplissement hyper religieux, de paradis, le mot « fin » qui s’inscrit sur l’écran et tout le monde est heureux : c’est absurde. Je sais que si tout le monde pensait comme moi –veneeeez dans ma secte… Non, mais les choses sont simples en fait, les gens s’emmerdent.

Ton travail est nourri de multiples références dans tous les domaines artistiques, mais là, pour en revenir à la case trash, il y a une question que j’aime bien poser : comment s’est construit ton goût pour le cinéma ? Fanzines, ciné-club, Cash Converters à la recherche des VHS rares ?

Non, j’aimerais bien avoir cette sorte de mythologie personnelle. Mais en fait, comme mon père m’interdisait de regarder la télé, je me levais en douce –on habitait un appartement dans une gentille cité pourrie-, je fermai la porte de la pièce et j’allumai la télé. Le moment excitant : il était onze heure et demie et je regardai le ciné-club que je matais sous-titrés, le son baissé. Donc ma culture, vraiment d’interdit et de plaisir, est passée par des classiques. Ça allait du « Faucon Maltais » à… Il y avait par exemple le spécial SF, c’était génial, Hitchcock, tout ça. Après, j’ai fait comme tout le monde, c’était l’époque de la vidéo, on allait chez un mec qui avait un magnétoscope et c’était : « le film que vous ne verrez jamais à la télé », « René Château présente »… Donc j’ai vu « Zombie » de Romero, un gros choc, « Anthropophagous », des trucs comme ça… Ensuite, évidemment ça a dérivé vers le film de cul. Après, au cinéma… Je ne viens pas du tout d’un milieu cinéphile, j’allais voir des films et puis un jour, dans Mad Movies, ils ont parlé de « Blue Velvet » de Lynch, et donc, j’ai été voir ce film. Et j’ai pris une claque. Mais je ne savais pas pourquoi. J’étais là, j’ai vu ce film qui commençait comme un film normal et je me suis dit : il existe un autre cinéma. Mais de manière assez instinctive : il se passe quelque chose, je regarde ce film et je suis perdu. J’étais bien, mais j’étais inquiet parce que tous les codes étaient en train d’exploser. Ma vision du cinéma à partir de là… Après j’ai appris à faire le tri. Ma culture, je l’ai prise à droite à gauche. À un moment, on lit ou on écoute quelque chose… Plus tard, on analyse. Mais à un moment, juste, on prend des choses et on construit sa culture autour de ça. En littérature, c’est pareil, on lit un truc, on prend une claque et on ne sait pas ce qui s’est passé. En classe par exemple, on te parle de tel auteur, on est au collège et puis on n’en a rien à foutre, mais plus tard on retombe sur « Candide » ou « Jacques le fataliste » : dix ans après, ce livre, on l’apprécie vraiment pour ce qu’il est. On nous bassine avec Céline et puis un jour, je le lis vraiment et je prends une baffe. Ou Dostoïevski. Dans « Pinocchio », j’en parle. Ce que j’aime bien dans l’idée de classiques aussi, c’est que le temps n’ait pas d’emprise sur une œuvre. J’adore cette idée. Quelque chose de révolutionnaire. Je parlais de Dostoïevski, de Céline, de gens comme ça : c’est hyper nerveux, c’est agressif, c’est ironique. Ce côté intemporel, pour moi, c’est ça : l’intérêt artistique, il est là. C’est pas une histoire d’époque. C’est juste des gens, à un moment, qui ont trouvé le moyen de dire des choses, de bien les dire. J’adore l’ironie dans Dostoïevski, parce que cette ironie, elle est terriblement contemporaine. Ce mec arrive à décrire des individus, des situations et surtout des choses impalpables sur les comportements. Voilà, c’est ce que je trouve dans des films ou dans la musique ou… C’est pour ça que c’est intéressant de vieillir : c’est d’arriver à faire le tri. Finalement, plus j’avance, moins je lis, je relis plutôt, je revois... « Taxi driver » : pourquoi j’aime ce film par exemple ? Il y a une énergie derrière qui est énorme. Je regarde le montage, j’ai envie de découvrir les astuces, j’ai envie de savoir pourquoi ça m’a plu, pourquoi tel plan mérite d’être si long, pourquoi… Parfois on est bon parce qu’on n’a pas le temps, parce que… « Massacre à la tronçonneuse », c’est un bon exemple, c’est un film qui est bon parce qu’il a été fait dans l’urgence, il n’y avait pas d’argent. Il n’avait pas la thune pour la musique donc il tape sur des cymbales… Enfin tout participe : il s’est passé quelque chose. Ce film est horrible, il a quelque chose de fort, de sec. Finalement, il est vachement moins violent qu’on l’imagine, enfin c’est pas gore, mais il y a des scènes qui restent. Ce mec, Hooper, après, ce qu’il a fait, c’était moins bon et ça aussi ça m’intéresse. Tout artiste devrait regarder ce genre de trucs, voir ce qui s’est passé après, se dire attention, ces moments sont précieux. « Pinocchio », par exemple, j’ai voulu le finir parce que j’étais en train de changer, je me disais, je ne serai pas du tout raccord avec ce que je voulais dire parce que c’est un long projet… Je voulais le terminer parce que tout simplement, j’étais en train de changer. Je trouve que c’est précieux aussi d’être honnête par rapport à sa façon de penser. Parce que ma vie a changé, certainement je me suis embourgeoisé, je parle d’autres trucs. Je peux assumer d’avoir changé, je ne peux pas faire semblant : il y a des sentiments bruts, il faut les respecter.

Et pour terminer : quel film est-ce que tu passerais dans la case trash ?
Je ne sais pas… J’aime bien « Henry, portrait of a serial killer », pour les raisons que j’ai évoquées tout à l’heure. Ce mec a fait ce film qui est terrible, qui est glacé, qui est glaçant, et puis derrière, il n’a rien fait. Pour moi, c’est un mystère.

Un très grand merci à Winshluss, aux membres de l’association Mad Ciné Club, organisatrice de L’Étrange Festival de Strasbourg, et à Alain Walter de la Fnac Strasbourg.

Entretien réalisé à Strasbourg le 24 octobre 2009 par Jenny Ulrich


Le teaser de « Villemolle 81 »

L’hôpital Brut

La bande annonce de « Persépolis »


Le trailer de « Henry, portrait of a serial killer » de John McNaughton

Edité le : 22-10-08
Dernière mise à jour le : 24-10-09