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Cinéma TRASH - 01/11/08

Rencontre avec Stéphane Bourgoin

Rencontre avec l’auteur, libraire et spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin lors de la 14ème édition de L’Étrange Festival de Strasbourg où il présentait une séance double programme « Hollywood underground » issue de la collection Serial Polar qu’il dirige chez l’éditeur Bach Films.

Quelle est ta définition du mot trash ?
Très difficile parce qu’il n’y a pas vraiment de traduction française, le cinéma trash n’existe pas vraiment en France. Ça englobe tout ce qui est un peu zarbi, en dehors des limites du bon goût, mais c’est tranchant. Ça peut être aussi bien des films extrêmes d’horreur style « Nekromantik » de Jörg Buttgereit, ou « Street Trash » de Jim Muro, ça peut être des parodies de films comiques comme « Meet the Feebles » de Peter Jackson, ça peut être des polars un peu ratés de blaxpoitation des années 70 –des films d’horreur style « Blackenstein »-, ça peut être des films d’Ed Wood, « Plan 9 from outer space »… C’est à la fois un genre, mais en même temps ça ne l’est pas puisque ça englobe un petit peu tout ce qui est en dehors des normes, justement.

J’imagine que tu vas me répondre oui : est-ce un « genre » qui t’attire ?
J’ai toujours été attiré par ce qui était un peu hors normes en matière de cinéma. Et notamment les genres qui ont été un peu méprisés : les petits polars de série B, le cinéma fantastique… Mais ce qui m’intéresse, c’est plutôt les cinéastes qui oeuvrent contre une absence totale de moyens et qui ont une vraie vision et quelques fois une œuvre assez cohérente, même si elle peut être considérée par les canons actuels du cinéma comme des œuvres ratées. « Dementia » (de John Parker, film édité par Stéphane Bourgoin dans la collection Serial Polars de Bach Films et diffusé lors de L’Etrange Festival) peut être considéré comme un film qui heurte le bon goût, d’ailleurs les censeurs américains ne s’y sont pas trompés puisque le film a été interdit au bout de même pas une semaine d’exploitation alors qu’il n’avait pas de visa de censure. Voilà, c’est toutes sortes d’œuvres qui dérangent, qui franchissent des limites. Il y a des films qui peuvent franchir des limites, mais qui peuvent aussi ne pas être trash.

La vie et l’art sont deux choses différentes : il n’y a pas de paradoxe dans le fait que dans ton métier de criminologue tu côtoies l’horreur pour de vrai et qu’à côté tu aimes toujours les films d’horreur.
J’ai toujours aimé le cinéma, la littérature de genre ; je dirige la première librairie en France de polars -depuis 1972. J’ai commencé à écrire des livres aussi sur le cinéma dans une première existence et si je m’intéresse par exemple à un sujet « trash » comme les serial killers, c’est parce que ma compagne a été assassinée et violée par un tueur en série…

On aurait pu imaginer que ça t’aie vacciné à vie, que tu ne veuilles plus jamais voir de films de serial killers.
Non, parce qu’en même temps, je m’intéresse au phénomène dans tous les domaines puisque j’ai fondé une association de victimes qui est une des trois plus grandes associations de victimes en France –Victimes en série-, en même temps je m’occupe de formations pour la gendarmerie nationale, je fais aussi du documentaire pour la télévision… C’est normal aussi qu’on s’intéresse à la littérature en matière de serials killers, et au cinéma et aux séries télés dans ce domaine, parce qu’un certain nombre de tueurs peuvent s’inspirer d’œuvres de fiction pour commettre leurs crimes. On a eu récemment plusieurs cas en France, dans les 18 derniers mois, il y a deux cas au moins de tueurs qui ont agi en s’inspirant d’épisodes des « Experts ». Le trash existe aussi dans la vie réelle. Il y a une passerelle entre le cinéma, la fiction et le réel.

Mais dans le réel c’est inacceptable, alors qu’au cinéma… Est-ce qu’il y a des choses qui te choquent ?
Curieusement, je suis souvent plus « choqué » par des films de fiction que par des visions documentaires de tueurs en série ou autre –parce que là ça fait partie de mon travail. Quand j’interroge des tueurs en série ou quand je vais regarder, par exemple, des scènes de crimes qui ont été filmées par des gendarmes ou des policiers à travers le monde, je suis dans mon travail, donc je ne peux pas me permettre de laisser transparaître des émotions qui risqueraient de mettre en danger mon jugement par rapport à ce que je vais voir. Mais comme je suis extrêmement bon spectateur, je me laisse prendre par les émotions des films quand je les vois. C’est vrai que par exemple un film trash comme « Henry : portrait of a Serial Killer », quand je l’ai vu la première fois, m’a beaucoup marqué. Je ressens un vrai malaise en regardant ce film parce que, en même temps, ça pose la question de notre regard sur ce type d’œuvres. Dans le film, il y a une séquence –qui ressemble à celle de « Peeping Tom » de Michael Powell- où l’assassin regarde un de ses meurtres qu’il a filmé avec un caméscope ; il nous renvoie à notre propre vision de spectateur par rapport à ce genre de spectacle dérangeant. Là c’est vrai que ça a tendance à me choquer plus que la réalité.

Comment est-ce que tu as construit ta cinéphilie ?
Je l’ai construit en allant tout le temps aux cinémathèques. À l’époque, il y avait la cinémathèque de la rue d’Ulm (qui était à un franc et un centime) et la cinémathèque de Chaillot. En séchant les cours, je voyais jusqu’à trois ou cinq films par jour et il y avait tous les soirs aussi, à la cinémathèque du Trocadéro, des séances à minuit et demi avec souvent des films de genre –ils passaient « The Werewolf » de Fred Sears, des Roger Corman sans sous-titres… C’était vraiment idéal pour moi, parce que, en même temps, ça me permettait de me perfectionner en anglais ! Puis, par la suite quand j’ai vécu aux Etats-Unis, je regardais tout le temps les chaînes de cinéma, à New York ou Los Angeles, qui passaient des vieux films en noir et blanc –ça ne passe plus maintenant, c’était toute la nuit, le matin, etc. J’ai pu nourrir ma cinéphilie en allant aussi au National Film Theater à Londres pour voir des rétrospectives… Chez moi, j’ai près de 40 000 films, à la fois en VHS et en DVD… C’est pour ça que depuis quelque temps, j’ai lancé plusieurs collections de DVD, que bientôt je vais en lancer trois nouvelles encore.

Toutes chez Bach Films ?
Toutes chez Bach Films, oui, à bas prix. Il y a la collection Serial Polar –on a déjà sorti 18 titres-, la collection L’Age d’or de la Télévision Américaine où j’ai sorti un James Dean inédit, un Steve McQueen et le tout premier James Bond qui était inédit en DVD, « Casino Royale », en noir et blanc, avec Peter Lorre qui fait le méchant… Et bientôt, je vais lancer une collection sur des vieilles séries télé, du début de la télévision américaine, entre autres une série qui s’appelle « Tales of tomorrow » où il y a le tout premier rôle à l’écran de Paul Newman, il y a James Dean aussi… C’est une série de science-fiction qui était tournée en direct ! Entre 1950 et 1952. J’ai pu retrouver des copies sous forme de Kinescopes et je vais lancer de la même façon des séries comme ça en polar, en fantastique, des débuts de la télévision américaine. Et une série aussi que je vais intituler Les Trésors Perdus du Fantastique, de films fantastiques extrêmement rares, totalement inconnus ou inédits en France…

Tu les trouves où ?
Justement, c’est par le fait que j’ai beaucoup fréquenté la cinémathèque, que je me suis créé aussi un réseau, je connais des collectionneurs. On va demander à l’ancien directeur de la cinémathèque de nous mettre en relation avec des collectionneurs américains. Le James Bond, je l’ai trouvé dans un obscur musée de la télévision dans le Michigan… On essaye de trouver les copies, de faire rentrer les masters, de comparer l’état des copies. Et puis après, je m’occupe aussi de trouver quelles sont les personnes adéquates pour faire les bonus des DVD, c’est quelque chose d’assez amusant. En fait je mène un vrai travail d’investigation qui ressemble un peu à mes investigations sur les affaires criminelles que je mène pour mes documentaires ou pour mes livres chez Grasset. Je dirais que c’est tout aussi passionnant. Et quand, enfin, on met la main sur une copie, on est très heureux !

Qu’est-ce que tu passerais dans la case trash ?
Je passerais bien « Desperate living » de John Waters, qui est mon John Waters favori –qui est vraiment très bien. Qu’est-ce que je pourrais passer ? Ben justement, « Dementia » serait un choix idéal ! Comme c’est une chaîne allemande aussi, peut-être un film de Jörg Buttgereit –mais là, c’est vraiment du cinéma extrême dans le trash.

Un très grand merci à Stéphane Bourgoin et aux membres de l’association Mad Ciné Club, organisatrice de L’Étrange Festival de Strasbourg.
Entretien réalisé à Strasbourg le 1er novembre 2008 par Jenny Ulrich.

Edité le : 22-10-08
Dernière mise à jour le : 01-11-08