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Cinéma TRASH - 14/04/07

Rencontre avec Lloyd Kaufman (TROMA)

Rencontre –en français- avec le légendaire Lloyd Kaufman à l’occasion de l’avant-première mondiale de son nouveau film, « Poultrygeist, Night of the Chicken dead », lors de la 25e édition du BIFFF (Brussels International Festival of Fantastic Film).


Cliquez ici pour le compte-rendu du 25e BIFFF

Dans les années 70, Lloyd Kaufman a fondé avec son camarade Michael Herz, le fameux studio de cinéma Troma, à New York. Le catalogue Troma contient des films achetés ici et là, ainsi que des films produits et/ou réalisés par la Troma Team. Beaucoup de metteurs en scènes sont passés par ce studio –parmi les derniers, on peut citer James Gunn ou Eli Roth- mais ce sont surtout les films réalisés par Lloyd Kaufman –"Toxic Avenger" en tête- qui ont assis la réputation de Troma.
Certains n’y voient que des films dégoûtants, outrageux et fauchés (trashs), d’autres saluent l’indépendance (financière et d’esprit) qui anime Kaufman et ses émules, leur liberté d’expression et la qualité de leur travail. Par ailleurs, des institutions aussi prestigieuses que la Cinémathèque Française ou l’American Film Institut ne s’y sont pas trompées –s’il faut une caution…
Fait Chevalier de l’ordre du Corbeau, lors du 25e BIFFF, Lloyd Kaufman s’est montré ravi que le public ait formidablement accueilli son délirant « Poultrygeist » et qu’il ait saisi le propos plus sérieux niché au cœur du film : stop aux conglomérats qui écrasent tout !

C’est important de faire des films sans donner de leçons mais en disant quand même quelque chose ?
Les films de Troma sont inspirés par des faits divers, nous dénonçons pas mal de phénomènes de société. « Toxic Avenger » est un super héros avec un balai, il nettoie le mal - les mauvais gens et les produits chimiques. C’est vingt-cinq années avant les mouvements environnementaux ! Dans « Class of Nuke ‘Em High » il s’agit d’une usine nucléaire. « Troméo et Juliette » : les batailles de génération, les yupies comme Bill Clinton et Hillary Clinton qui ont tous les pouvoirs. Les films de Troma sont très très politiques. « Terror firmer » c’était mon histoire, basée sur mon livre « All I need to know about filmmaking I learned from the Toxic Avenger » : l’artiste indépendant contre les grands conglomérats… Tous les films ont des leçons. Mais aussi beaucoup de sexe, de violence, de lesbiennes ! Et des choses plus intellectuelles…

Leçons ou réflexions ? Parce que « leçon », ça a un petit côté moralisateur, « on assène quelque chose »…
Les fans disent que Troma leur donne beaucoup d’inspiration puisque dans les films de Troma, il s’agit de vérités, d’idéalisme. Il y a beaucoup de jeunes gens qui ont eu des leçons, oui. Il y a beaucoup de leçons.

Du coup ça vous donne une responsabilité
Bien sûr, je tourne seulement les thèmes, les films, qui sortent de mon âme. Qu’est-ce que c’est l’art ? c’est l’expression de l’âme de l’artiste. Ce n’est pas Jean-Claude Van Damme. Ce n’est pas de l’art, ça, c’est quelque chose d’autre. L’art c’est par exemple « C’est arrivé près de chez vous », le film belge. C’est formidable ça, c’est un chef-d’œuvre. Ça se voit que le film est tout à fait original, qu’il sort de l’âme des trois jeunes garçons très doués.

Est-ce que dans certains pays on distribue vos films en salle, on vous passe à la télévision ?
En France, on passe à la télé, en Angleterre aussi, au Japon pas mal, en Italie un peu, mais c’est difficile parce que les grands conglomérats contrôlent presque tout.
« Poultrygeist », chez nous, va sortir dans 300 cinémas, mais c’est très peu ! « Dreamgirls », un morceau de merde, est dans 3000 cinémas !

On sent votre enthousiasme à travailler avec des jeunes réalisateurs, des jeunes scénaristes. Vous avez l’air très content aussi quand ils partent de leur côté : c’est un peu comme une école - comme Roger Corman à l’époque
C’est vrai. J’ai écrit un livre, « Make your own damn movie ! » : il s’agit du système Troma, où il y a beaucoup de stagiaires, de volontaires, où les budgets sont minuscules. Ça a une très grande influence. Il y a beaucoup de jeunes gens qui ont travaillé sur « Poultrygeist » sans êtres payés. Il y avait 80 personnes venues d’Allemagne, de France, de Belgique, du Japon, d’Australie : ils sont tous venus dans une ville exécrable, à New York state, qui s’appelle Buffalo. C’est pas joli, c’est pas Venise ou Bruxelles. C’est une ville vraiment déprimante. Et ils dormaient par terre, mangeaient leur casse-croûte trois fois par jour, ils ont dû apprendre à chier dans un sac en papier : juste pour travailler sur un film dans lequel ils croient ! Où ils peuvent créer quelque chose qui dure, quelque chose d’artistique. Le budget de « Poultrygeist » : 450 000 dollars. Tout est sur l’écran ! Tout le monde a travaillé soit pour très peu d’argent, soit pour rien ! C’est très important, ils étaient là pour créer quelque chose d’unique ! Créer de l’art, prendre des risques. La plupart des films ne prennent pas de risques.

Beaucoup de jeunes veulent faire des stages avec vous, vous en refusez ?
La plupart ne sont pas sérieux, ça se montre assez vite. C’est amusant, satisfaisant MAIS sérieux. C’est très dur de tourner un film avec 300 poulets zombies indiens gratuits -avec les becs, les plumes ! Filmer toutes les nuits pendant deux semaines… Les gens ont un boulot pour payer leur maison, et ils viennent gratuitement, nuit après nuit ! C’est pas quelque chose de léger.

Qu’est-ce qui a changé dans l’univers Troma ?
Troma a été fondé 1974. C’était plus facile à cette époque parce que les conglomérats n’avaient pas le droit d’avoir des cinémas. Il y avait d’autres règles qui protégeaient le public contre le monopole, mais grâce à Reggan et Clinton, toutes les règles qui empêchaient ces monopoles sont foutues. Alors toutes les petites sociétés ne peuvent pas survivre, à part en suçant le pénis de corporations énormes. C’est le plus grand changement. Tout ce que nous voyons chez nous, c’est à cause des cinq plus grands conglomérats. Le public devient des zombies parce que les médias font du lavage de cerveau. « Allez manger au MacDonald, allez voir Dreamgirls » : partout -télé, journaux, affichage : « Dreamgirls » ! Finalement, tout le monde paye pour voir le film et bien sûr, le film est exécrable ! Comme les zombies de « Poultrygeist » : les médias ont changé le public en zombies. Mais ça va changer parce que vous avez ça ! (il sort un sachet de son sac) ah non, pas ça… Ça ! (une mini caméra numérique). Ça c’est l’avenir ! Des jeunes gens vont utiliser ça pour tuer les sociétés qui présentent des films de cent millions de dollars ! Pour un stupide film avec Tom Cruise !!! Ça va être la démocratisation. Pour la première fois, le monde du cinéma est démocratisé parce que n’importe qui peut faire des home movies : you can « Make your own damn movie ! ». Lisez le livre ! « All the love you Cannes » est un documentaire tourné avec ce petit truc, et ça a gagné des prix dans des festivals, c’est dans les magasins… C’est l’avenir ! Pas pour moi, parce que je vais bientôt me suicider j’espère, mais pour les jeunes gens : numérique ! ça va détruire les mauvais diables !

En ce moment, Arte diffuse un cycle de films « Trash », les vôtres ne sont pas encore programmés…
J’espère pouvoir être présenté sur Arte que je vois sur le satellite : c’est formidable, il y a la musique, les films… C’est vraiment une chaîne excellente.

Vous trouvez que c’est une bonne idée, ce cycle ?
Bien sûr ! Donner des alternatives, quelque chose d’artistique qui est différent : bien sûr, c’est important !

Quels films conseilleriez-vous ?
Troma a 34 années de films. On a des films de Brian de Palma, de Lloyd Kaufman, de Trey Parker. On a « Toxic Avenger ». On a Kevin Costner, Samuel L. Jackson… Nous avons 800 films à Troma ! Et ils ont gagné de l’argent, nous vendons beaucoup de dvd ! Mais pour être présenté à la télévision c’est très difficile…

Vous vendez les droits très cher ?
Peut-être que nous demandons trop ? Mais je ne crois pas ; je crois que c’est autre chose. Je crois que la perception de Troma est que c’est « dangereux ». Je viens d’entendre dire qu’il y a une chaîne, en Hollande, qui refusait de présenter le trailer de « Poultrygeist » parce qu’ils ont peur que les organisations pour les animaux se fâchent ! C’est stupide : le film est contre le fait de faire du mal aux animaux ! Tout le film est pour les poulets !!! Peut-être qu’Arte a une fausse impression de Troma ? Sans doute qu’il y a quelqu’un là-bas avec qui je peux parler ? Ou sucer ? Je suis là !

On va terminer avec internet, la création du site et l’importance que ça a dans votre système –il y a un vrai univers Troma…
Troma est le premier studio qui a créé un site internet, en 1993. Troma a utilisé les nouvelles technologies avant les grandes sociétés et le site est très important pour parler avec nos fans. Et aussi, par exemple pour « Poultrygeist », en utilisant le site on a trouvé 80 personnes qui sont venus travailler ! Il y a une fille à Stockholm qui a créé les œufs avec les veines, qui respirent, elle les a envoyés à New York, gratuit ! Et elle est venue ! Internet c’est très important !

Ça renforce les réseaux et ça créé des alternatives
Exactement.

Faire un film, comme vous le disiez tout à l’heure, c’est maintenant possible pour tout le monde, mais c’est la diffusion qui pose problème
Oui, mais je crois que dans l’avenir ça va arriver : You tube et Myspace c’est le début. J’espère que ça va détruire le système des films à cent millions de dollars et lavage de cerveau. Avec cent millions de dollars on peut tourner une centaine –deux cent, trois cent- films ! Je crois que la démocratisation du cinéma est avec nous maintenant.


Immense merci à Lloyd Kaufman pour cet entretien où il a pris la peine de répondre en français. Merci à l’équipe du BIFFF d’avoir organisé cette rencontre (et merci aussi à Yanick Ruf et Alexandre Vailjkic (www.fantastikasia.net), ainsi qu’à Christophe Coel, d’avoir partagé leur temps d’interview).

Liens :
Le site de Troma www.troma.com
Le site de Lloyd Kaufman
Le site du film Poultrygeist
Le Myspace du film Poultrygeist
Le festival Tromadance
Le site du BIFFF

Entretien réalisé à Bruxelles le 14 avril 2007 par Jenny Ulrich

Edité le : 26-04-07
Dernière mise à jour le : 14-04-07