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Cinéma TRASH - 19/02/12

Rencontre avec Jean-Pierre Mocky

Rencontre avec Jean-Pierre Mocky à l’occasion de sa « carte blanche » à L’Étrange Festival de Paris. (Du 2 au 11 septembre 2011 au Forum des images)

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Cela fait plus de 50 ans qu’il réalise des films, il en a une soixantaine à son actif, sans compter sa série télévisée, « Myster Mocky présente » : Jean-Pierre Mocky fait partie du paysage cinématographique français depuis si longtemps qu’on pourrait le classer « patrimoine historique », le décorer et l’oublier. Sauf qu’il continue à tourner, avec les moyens du bord s’il le faut –et il le faut souvent. Sauf qu’il a une tendance médiatique aux déclarations à l’emporte-pièce qui amusent ou exaspèrent, mais qui font parler –même si ce n’est pas forcément ce qu’il faut retenir de lui. Sauf qu’il se débrouille pour poursuivre la vie de ses films via des éditions DVD, via ses salles de cinéma (il a eu le Brady, il a maintenant le Desperado, toujours à Paris)… Il y a plusieurs périodes dans l’œuvre de Mocky et on peut penser que ses films les plus réussis sont ceux qui s’appuient sur de grands comédiens, mais on peut aussi trouver du charme aux autres, qui de toute façon ne présentent pas une société uniforme, mais celle de la rue, qui ne se complaisent pas dans les historiettes, mais attaquent de front des sujets tels que la pédophilie, les magouilles politiques, l’ostracisme social… Au cas par cas, on apprécie évidemment plus ou moins ces films, mais en tant que parties d’un tout ils font sens. Mocky humaniste sous ses dehors grinçant, poil à gratter, râleur ? Oui. Jean-Pierre Mocky, cinéaste, est aussi un cinéphile et L’Étrange Festival s’en est souvenu, lui offrant une « carte blanche » avec quatre films à la clef… Rencontre.

Comme nous nous rencontrons à l’occasion de votre « carte blanche » à L’Etrange Festival, on pourrait commencer avec votre sélection : avez-vous choisi ces quatre films selon un thème particulier ? La censure intervient dans deux de vos notes d’intention…
Jean-Pierre Mocky : Oui. J’ai fait 63 films et j’ai été victime de la censure dans la plupart des cas. Donc quand on m’a demandé de choisir des films, j’en ai choisi deux qui ont une relation directe avec la censure. Le premier c’est « Moranbong » (NDLR : présentation du film par JP Mocky le 8 septembre à 17h30), un film qu’a réalisé un gars qui a fait la guerre d’Indochine et qui en a fait un tableau qui n’a pas plu au gouvernement de l’époque qui l'a interdit purement et simplement. Plus tard, mon ami Arrabal, avec qui j’entretenais d’excellents rapports, a fait un film qui s’appelait « Viva la Muerte » et ce film a été interdit, on ne pouvait plus le voir. Et grâce à Jack Lang, il faut lui rendre cet hommage : il a autorisé le film et grâce à ça, en même temps, il a supprimé la censure. C’est-à-dire qu’aujourd’hui c’est très très rare qu’un film soit totalement interdit. Il peut être interdit aux moins de 16 ans, aux moins de 18 ans, mais il n’y a pas la censure qu’il y avait avant, c’est-à-dire l’interdiction totale. L’avantage c’est qu’on peut maintenant réaliser des films qu’on ne pouvait pas réaliser à l’époque. Sauf que la censure est devenue économique. C’est-à-dire que finalement vous faites un film, on ne vous l’interdit pas, mais on essaye de ne pas le sortir bien pour que le public ne le voit pas. Alors le problème c’est que ça devient une censure tout de même ! Mais elle est indirecte. Moi, j’ai eu un film qui s’appelait « Snobs ! » qui a été interdit aux pays de l’Est et aux pays d’Afrique. Sur la notion d’interdiction, il y avait marqué : peut donner de la France une image non conforme à ce qu’on veut qu’elle soit. Je faisais une critique de la politique, des curés, de tout le monde, donc on considérait qu’envoyer ça à l’étranger, c’était donner une mauvaise image de la France.

Sous une forme ou sous une autre, cet esprit critique est présent dans tous vos films…
Jean-Pierre Mocky : C’est pour ça que je rends encore hommage à Jack Lang : tous les films qui ont été interdits aux mineurs de 18 ans dans les années 60 à 80 ont été amnistiés. J’ai fait une demande et brusquement toutes ces belles interdictions ont disparu. Mais hélas, beaucoup trop tard puisque moi je destinais ça à des enfants, pour les empêcher de faire des conneries et surtout les rendre bien conscients de la politique, de l’église, etc. Alors il y avait la pédophilie, il y avait les intrigues des élections (que nous allons bientôt connaître) : de tout ça, je voulais les avertir les jeunes. Leur dire : faites attention quand vous votez, quand vous allez voir un prêtre, quand vous faites ceci, cela. Faites attention. Et puis on interdisait ça aux enfants ! Grâce à cette amnistie, j’ai fait supprimer toutes les interdictions. Alors maintenant ce sont des vieux enfants qui regardent ça ! Mais parfois des petits aussi. J’ai un public très curieux, mon plus jeune spectateur a 6 ans, enfin : mon fan.

Vous dites que vos films s’adressent aux enfants et moi, effectivement, je vous ai découvert vers l’âge de 9/10 ans avec « Litan »… Qui n’est peut-être pas le plus approprié pour cet âge : c’était très impressionnant !
Jean-Pierre Mocky : C’est effrayant ! Ces morts, ces feux follets qui s’en vont à droite à gauche ! Alors ça, ça vient de mes origines de l’Est. Dans un cimetière de Cracovie, on a trouvé des cercueils, quand on les a ouverts, ils étaient griffés sur les couvercles : on en a déduit que les gens n’étaient pas morts, qu’ils avaient essayé d’en sortir en griffant… Ça fout la trouille aux enfants, ça ! Et en plus, il y a chaque année en Pologne, le 6 décembre, à la Saint-Nicolas… Enfin, ça n’existe plus maintenant, mais à l’époque, quand il y avait des grands propriétaires terriens, les paysans et les employés d’un seigneur qui avait un château avec une exploitation, avaient le droit de se déguiser avec des têtes de morts, des faux, des masques et d’aller emmerder le patron. C’était une tradition tout à fait polonaise qui m’a inspiré « Litan ». On laissait les subalternes se défouler, tous les 6 décembre, ils s’habillaient, ils avaient des costumes qui revenaient chaque année, comme au Carnaval, c’était des masques de morts, et ils arrivaient le fameux jour du 6 décembre et ils entraient dans les maisons de maîtres, dans les grandes pièces et ils agitaient des faux, des fourches et des trucs comme ça. Voilà, c’est mon enfance qui m’a inspiré « Litan ». En plus, j’étais fasciné par la musique de Chostakovitch –je n’ai pas connu le père, mais j’ai connu le fils-, cette musique, ces symphonies allaient formidablement bien avec le film. Et puis pour la première fois, il y a eu dans ce film un être qui rentre dans un autre être : il y avait une espèce de trucage qui faisait que ma femme dans le film, dans ses yeux, il y avait mon visage. Elle était tellement amoureuse de moi que quand on regardait dans ses yeux, il y avait une incrustation de mon propre personnage. C’est un film mythique qui a eu un grand prix à Avoriaz et qui a provoqué ma haine et mon mépris envers John Boorman et Brian De Palma avec lesquels je suis fâché depuis cette époque. Ils faisaient partie du jury à Avoriaz –donc indirectement, ils m’ont filé le prix-, mais ils étaient une quinzaine de jurés et eux n’ont pas voté pour moi, visiblement ! Ces deux personnages, j’ai fini par les détester parce que ce qu’ils ont fait ce n’était pas très gentil. Souvent dans les festivals, on présente les films le matin au jury et puis dans l’après-midi au public et dans ce cas précis d’Avoriaz –qui était un endroit où j’ai rencontré Spielberg, beaucoup de gens- on n’avait qu’une salle de projection et par conséquent, le jury voyait le film parmi le public, il avait un rang. Et John Boorman a ricané pendant mon film. Et derrière, il y avait Georges Lautner, qui est un brave gars que j’aime beaucoup, quand la projection s’est terminée, il a voulu lui foutre un coup de poing ! Il a dit : vous faites partie d’un jury, vous n’avez pas le droit de rigoler d’un de vos confrères. En fait, l’explication était la suivante, c’est que ces gens-là qui étaient des Américains, qui avaient fait des films comme « Délivrance » pour John Boorman et beaucoup de films très proches du fantastique pour De Palma, ils ne reconnaissaient pas dans mon film, qui était en fait un film du Nord, de l’Est –j’étais un type de l’Est donc j’avais fait un film avec mes souvenirs de l’Est- : ils ont ri parce qu’ils ne comprenaient pas ce genre de fantastique, ils étaient surpris par ce truc-là. Ce n’était peut-être pas méchant de leur part, mais moi je l’ai très mal pris ! Et puis Lautner aussi. Ce qui fait que depuis, je suis très mal avec les deux. Et ça fait quand même une longue période parce que ce prix, je l’ai eu en 82, on est en 2012 presque : ça fait une haine qui dure depuis longtemps.

Vous n’avez plus fait de films d’inspiration fantastique après celui-là ou bien je me trompe ?
Jean-Pierre Mocky : J’avais fait avant un film qui s’appelait « La cité de l’indicible peur », mais ce n’est pas vraiment un film fantastique, c’est un film d’atmosphère fantastique, il y a une bête mythique, la Bargeasque qui hante l’Auvergne. Les légendes d’Auvergne ça n’a rien avoir avec le Docteur Mabuse ou des trucs comme ça qui sont typiquement allemands… En Auvergne, il n’y a qu’une seule tradition, c’est la sorcellerie. Il y a énormément de sorciers. Donc à la base, le film était plus basé sur un fantastique sorcier que sur un fantastique horrible avec du sang et des trucs comme ça. Comme les Américains le font. Comme on a vu hier, ce n’est pas un film fantastique, mais on a présenté hier à L’Étrange Festival, en ouverture, un film qui se passe dans un abris atomique, qui est réalisé par un français (NDLR : "The divide" de Xavier Gens) : ce qui se passe aujourd’hui, c’est que les réalisateurs français ne pouvant pas faire ce genre de films en France, parce que ça ne se fait pas, nous ne sommes pas habitués à faire ce genre de films en France, s’en vont en Amérique et finissent par faire des films fantastiques comme s’ils étaient américains. C’est plus des Français, ça devient des suppléants d’Américains ! Leur film n’a plus la touche française. Le film que j’ai vu hier soir, qui est un film bien fait, bien maîtrisé sur le plan technique, est finalement un film américain, ça n’a rien à voir avec un film français.

Mais vous avez du goût pour le fantastique ?
Jean-Pierre Mocky : Oui, mais pas pour le fantastique sanguignolant. Pas avec les Morts-vivants… Romero qui est, j’allais dire un copain, j’ai beaucoup d’amis dans le cinéma… « La nuit des Morts-Vivants », « Massacre à la tronçonneuse », ce sont des films qui m’ont fait marrer, mais ce sont des films que je ne peux pas faire. Un monstre qui crache du vert, on lui tire dessus il y a des jets de vert qui sortent de lui, etc. C’est du Grand Guignol. En France, on avait un théâtre qui s’appelait le Grand Guignol et alors là, on y coupait des têtes, des bras, tout ça. C’était une forme d’horreur et les enfants aiment ça. Mais moi je n’aime pas ça du tout. Ça ne relève pas de… Un jour je me suis disputé avec Besson, que j’aime bien par ailleurs, parce qu’il avait fait un film qui s’appelait le « 5e élément ». Alors, il met : un film de Luc Besson, « Le 5e élément ». Je vais voir le film et je m’aperçois que finalement, l’ensemble du film c’est des voitures qui volent, qui passent dans l’espace, tout ça. Je lui ai dit à Luc : mais ce n’est pas ton film, c’est le film des mecs qui ont fait ça, toi tu n’as pas fait marcher des voitures comme ça, alors pourquoi tu n’as pas mis le nom du type qui a fait ça ? Et c’était pareil avec Spielberg, je lui ai dit à peu près la même chose. C’est-à-dire que « Jurassic Park », si vous regardez le film, il y a quelques scènes où il y a Attenborough qui téléphone, « allo, où est-ce que vous êtes ? » et tout ça : ça c’est Spielberg qui l’a tourné, mais tout le reste, Spielberg il n’y est pour rien ! Ces metteurs en scène qui participent à des films où il y a des effets spéciaux de cette importance, ce n’est plus leur film. En fait, c’est un vol moral parce que c’est le film de ces gens qui ont fait ce travail. Si vous enlevez tous ces monstres il ne reste plus rien. Il reste un mec qui téléphone, une voiture qui passe… Moi, je n’ai pas voulu m’attacher à ça, je me suis dit : si je fais un film fantastique, je vais le partager avec des gens. Parce que moi je vais avoir une idée, mais pour la réaliser, j’aurai besoin de tous ces gens, moi tout seul je ne vais pas faire des grosses araignées qui bougent ou des cafards ou des je ne sais pas quoi, des crocodiles géants… Moi je n’y suis pour rien, il faut rendre à César ce qui est à César ! Là, il y a quand même quelque chose de particulier qui fait que chaque film où je vois plus de 20% d’effets spéciaux, je dis : reconnaissez le travail fait, parce qu’on usurpe du travail qui n’est pas à soi. Enfin, c’est mon point de vue.

Vous, vous restez vraiment concentré sur les sujets ET sur les comédiens.
Jean-Pierre Mocky : A la différence qu’aujourd’hui… J’ai commencé il y a très longtemps, vous n’étiez pas né que j’avais déjà commencé. En 42, j’avais 9 ans et j’ai commencé dans « Les visiteurs du soir » -comme figurant bien sûr, je n’ai pas commencé comme réalisateur. Mais à l’époque il y avait des grands artistes, des types irremplaçables, Jules Berry… Enfin je ne vais pas les citer tous, je pense que les gens d’ARTE qui regardent des vieux films ils les connaissent, Michel Simon, Louis Jouvet et tout ça… Et quand j’ai décidé quand j’étais jeune, d’être réalisateur, c’était pour diriger ces gens-là. Et la première fois que j’ai dirigé Fernandel ou Bourvil ou Michel Simon, j’étais angoissé, je me disais : je vais diriger des Monstres Sacrés. Puis le temps a passé, ces gens sont morts. Après il y a eu une deuxième période avec des gens comme Michel Serrault, Francis Blanche, Jean Poiret, Philippe Noiret, etc qui étaient des très bons acteurs, mais qui n’étaient pas… C’était presque leurs enfants, il y avait quand même une différence entre Louis Jouvet et Michel Serrault –que j’adore d’ailleurs ! Il n’y avait plus le même charisme, c’était des masques d’acteurs plus quotidiens. Les acteurs, aujourd’hui, se sont confondus avec le décor. Aujourd’hui le fantastique il est dans la rue. J’ai beaucoup travaillé sur le fantastique de la rue, c’est-à-dire sur le visage des seconds rôles, des troisièmes rôles, des sixièmes rôles. Souvent je prends des gens dans la rue et je leur demande de jouer un rôle. Dans mes films, c’est du fantastique quotidien.

Il y a souvent des sortes de « fées » dans vos films, Bourvil notamment a incarné ces personnages un peu obsessionnels qui veulent changer le cours des choses, en essayant de les améliorer de leur point de vue…
Jean-Pierre Mocky : Les critiques de cinéma, c’est des gens qui ont des critères, qui disent : là, ce n’est pas bien… Moi, on me dit souvent que mes films sont bâclés… J’ai eu la chance de rencontrer Picasso et Picasso considérait que les dessins qu’il faisait sur une table, en griffonnant comme ça avec un crayon fusain, il trouvait ça mieux que les fresques qu’il avait fait dans des chapelles ou des trucs comme ça. Et Cocteau c’était pareil, j’ai connu Jean Cocteau, il faisait des petits dessins comme ça et puis après on lui disait : mais faites-moi la chapelle de Saint-Paul de Vence. Alors là il avait des mecs qui peignaient le ciel, mais tout ça, ce n’était pas lui, c’était quelque chose qui était fabriqué par lui parce qu’il était le directeur, mais… Et moi, on me reproche de faire des films…Mais les films c’est, j’allais dire des éjaculations spirituelles, c’est presque… Il y a des peintres qui prennent un pinceau, qui le balancent sur une toile et ça donne ce que ça donne. Nous on nous reproche de ne pas être James Ivory par exemple. James Ivory, s’il y a des tasses anciennes qui doivent être dans le décor, si vous ne lui mettez pas les originaux, il vous dit : ce n’est pas bien. Il n’acceptera pas une copie d’une tasse ancienne en prétendant que quelqu'un en voyant le film va s’en apercevoir. Finalement c’est un con. Mais il a une fois arrêté un film pour une raison comme ça. Moi, je ne suis pas comme ça. J’ai travaillé avec Fellini dont je fus l’assistant sur « La Strada », le PETIT assistant, stagiaire, tout petit, mais quand même il m’a appris beaucoup de choses. Si vous voyez « Lo sceicco bianco » par exemple, j’allais dire c’est un film de Mocky : non, mais il est complètement bâclé le film. Si vous le voyez sur le plan pratique, tout est improvisé, il y a des faux raccords, il y a une très mauvaise photo. Enfin, il y a plein de défauts. Mais c’est un superbe film. Mon conflit avec les autorités journalistiques c’était justement ça, c’était le fait que moi j’estime qu’aucun de mes films n’est bâclé. Alors les autres ils disent : ah, celui-là il est formidable ! J’ai fait un film avec Catherine Deneuve qui s’appelle « Agent trouble », on m’a dit : Monsieur Mocky, vous avez atteint la perfection. Mais je n’ai atteint aucune perfection, le film il est à la limite aussi bâclé que les autres, sauf qu’il a une enveloppe qui paraît moins bâclée. Parce qu’il y a des clairs-obscurs, il y a de très beaux décors, naturels d’ailleurs. Alors on dit : qu’est-ce qu’il est bien ce film-là, c’est du Hitchcock, etc. Et puis un autre film, qui est tout aussi bon –ou tout aussi mauvais-, ils le critiquent. Donc je suis vraiment très fâché avec tout ça.

Vos films ressortent par vagues en DVD, est-ce que vous possédez les droits de tous vos film ?
Jean-Pierre Mocky : Non, malheureusement, il y a des films que je n’ai pas. D’ailleurs curieusement c’est tous les films qui ont le mieux marché que je n’ai pas. Mais j’ai gardé tout de même « Un drôle de paroissien », j’ai gardé « La grande lessive », j’ai gardé « Snobs ! », enfin j’ai gardé beaucoup de films quand même. Mais il y en a certains, comme « A mort l’arbitre », « Le miraculé » ou « Agent trouble » dont je viens de parler, ou « Les saisons du plaisir » : malheureusement, je suis copropriétaire de ces films, mais je ne suis pas le décideur, c’est TF1, Canal+ qui ont racheté ça et moi j’ai une petite part dedans. J’ai gardé un droit de regard, mais je ne suis pas propriétaire de ces films.

Vous continuez par ailleurs à tourner régulièrement, vous faites à peu près un film par an ?
Jean-Pierre Mocky : L’année dernière, j’en ai tourné trois et cette année, je n’en ferai qu’un parce que j’ai été retardé par l’affaire Strauss-Kahn. J’avais un sujet sur la calomnie que je devais tourner pour France 2, à la suite d’un film que j’avais fait l’année d’avant, qui s’appelait « Colère » et qui avait eu un gros succès, –nous avons fait près de 4 millions de téléspectateurs. L’État n’a pas voulu faire, au moment de ce procès dont on ne connaissait pas l’issue à l’époque, il n’a pas voulu faire un film sur la calomnie. Maintenant je vais pouvoir reprendre ce projet, mais j’ai perdu 6 mois.

Sur votre site Internet on peut lire les noms de Tarantino et Godard associés à ce projet en tant qu’acteurs…
Jean-Pierre Mocky : Tarantino va être parrain de mon nouveau cinéma curieusement. Maintenant je ne suis plus au Brady. Mais il était venu voir un jour un vieux film avec Charles Bronson qui s’appelait « Mitraillette Kelly », il a vu le film dans mon cinéma et après, il a dit : c’est formidable que ce cinéma projette ce genre de films. Et il a dit au caissier : vive Mocky. Il a fait une grande signature où il disait : je suis parrain de ce cinéma ou un truc comme ça. Alors on a mis ça au-dessus de la caisse et voilà. Après, l’idée a été, dans « Calomnie », d’utiliser deux acteurs de cinéma très connus pour jouer les rôles principaux, et les rôles secondaires, au lieu de les faire faire par des acteurs secondaires français connus, de ne les faire faire que par des metteurs en scène connus. J’ai d’abord demandé à Kusturica qui est un copain de jouer un de ces rôles, il a accepté, ensuite, mon ami Michel Gondry a accepté également, et après, ça a été Tony Gatlif... Et quand on a eu ces trois-là, j’ai pensé à Tarantino, il m’a donné un accord de principe, et enfin, à Jean-Luc Godard qui est mon ami et qui en plus m’a fait tourner un rôle principal dans un de ses films, donc il me devait un retour ! Il m’a dit un jour : si tu as besoin de moi, je viendrai. Aujourd’hui, l’ensemble de ces metteurs en scène sont sensés êtres les seconds rôles de mon film. Mais pour le moment le projet est en souffrance à cause de ce que je vous ai dit tout à l’heure.

J’ai eu l’occasion de fréquenter le Brady à l’époque, et effectivement, comme Tarantino, j’ai été épatée par la diversité et la rareté de certains des films que vous projetiez.
Jean-Pierre Mocky : Oui, on a sorti les « Fantomâs » du départ qu’on a passé avec un appareil à 16 images/secondes, ce qui était très difficile, c’est un système que nous n’avons plus, c’était l’époque du muet. On a eu la chance de sortir des choses comme le « Macbeth » de Polanski qui était resté dans un trou, et aussi les « Super Fly » parce que nous étions dans un quartier Noir. On sortait souvent des films africains, des films iraniens, des films pakistanais, des films indiens… On a été, pendant des années les bollywood-boys du coin parce qu’on faisait du Bollywood tout l’été. Le top, ça a été les films turcs. On a eu un public Turc extraordinaire. On prenait les succès qui passaient à Istanbul et les Turcs qui étaient en France étaient ravis, ils venaient voir nos films. On commençait à 11h du matin, on finissait à 2h du matin, et il y avait des gens qui venaient de province, de 300 kilomètres pour voir ces films ! Ils venaient à 8, je dis 8, ça pouvait être 6 ou 10, mais ils venaient en famille, en groupe. Alors comme nous on n’avait que 100 places, avec dix groupes, la salle était complète ! On multipliait les séances, on arrivait à des chiffres absolument hallucinants par rapport à nos chiffres habituels. Et puis on a aussi passé mes propres films, mais aussi des vieux films américains, des vieux films russes… Et on continuait des films qui n’avaient malheureusement pas eu de succès. Je me rappelle que mon ami Jean-Jacques Annaud m’avait demandé de continuer « Stalingrad » qui n’avait pas marché et j’ai donc tenu « Stalingrad ». J’ai tenu le film de Godard, le dernier « Film Socialisme », tout le monde l’avait laissé tomber… Enfin bref ! Maintenant, le Brady je ne l’ai plus, je n’en suis plus que le directeur artistique car c’est devenu un théâtre partiellement. Parce que c’est un quartier de théâtres. Après on a pris un autre cinéma, qui se trouve dans le Quartier Latin, qui était l’ancien Action Écoles, qui est devenu le Desperado. Et là, on passe dans une salle les films américains anciens, comme on le faisait dans le temps, et puis après des films français anciens dans une autre salle et mes films par-dessus le marché une fois par semaine.

Vous avez le temps de vous intéresser à ce qui sort en salle, aux nouveaux venus ?
Jean-Pierre Mocky : Oui. Certains de mes confrères disent : tout est mauvais à part mes films à moi. Ce n’est pas mon cas, je trouve qu’il y a des gens qui ont fait de bons films. Seulement ce qu’on peut dire c’est qu’aujourd’hui, la masse des jeunes réalisateurs, devant des exemples comme le mien, celui de Godard ou même de mon ami Ruiz qui vient de disparaître… Tous ces gens-là ont eu des vies très dures. Et le jeune réalisateur aujourd’hui, ou la jeune réalisatrice parce qu’on ne parle pas des femmes, mais il y a beaucoup de réalisatrices aussi, ces gens-là, ils ont peur de prendre le chemin qu’on a pris nous. Parce qu’ils se disent : mais nom de dieu, eux ils n’y arrivent pas alors qu’ils sont déjà connus et qu’ils ont déjà travaillé, comment on va y arriver nous ? Ils sont un peu démissionnaires. Ou alors ils font des films qui ne sont pas vraiment intéressants dans le sens qu’ils s’auto censurent en se disant : si je fais ça, je vais me casser la gueule. Alors ils ne le font pas. Ils se disent : Mocky il s’est cassé la gueule avec ça, si je fais ça je vais me casser la gueule aussi. Le problème c’est que les films d’intérêt « humanitaire » que je prétends faire, ils disparaissent. Il y en a de moins en moins, même en Italie qui était un pays réputé pour faire des films de ce type, politiques. Maintenant il y a, j’allais dire mon ami, mais ce n’est pas mon ami, il y a Nanni Moretti qui a fait un film sur le pape : tout le monde s’en fout. Mon ami Cavalier a fait un film sur sa conversation avec Vincent Lindon : tout le monde s’en fout. Ils ne lui ont même pas donné de prix à Cannes alors qu’il était parmi les favoris à un moment donné. Il n’a rien eu du tout. Finalement, la situation n’est pas bonne.

Et pour terminer, quel film passeriez-vous dans la case Trash ?
Jean-Pierre Mocky : Alors il y a un film que je préfère, c’est le plus grand film du monde, je le répète bêtement depuis des années chaque fois qu’on me pose la question ! Je vais vous dire pourquoi je l’aime ce film, il s’appelle « L’île nue » et c’est un film japonais. Je ne suis pas Japonais moi, je n’ai pas de raison de soutenir les Japonais particulièrement. Mais ce film, pour un réalisateur, c’est quelque chose de formidable. C’est un type qui a fait un film avec une seule action : un couple de paysans qui prennent de l’eau et qui l’amènent sur un petit rocher. Ça dure 1h30. Et il y a un tel dépouillement dans ce film, quand vous commencez à le regarder vous vous dites : ce n’est pas possible, ils ne vont pas monter de l’eau pendant 1h30 pour arroser des carottes ? Eh bien vous voyez le film, vous avez les larmes aux yeux et vous êtes pris beaucoup plus qu’avec un film fantastique ou un film policier ou un film humanitaire. Pourquoi ? Le gars, il n’a aucun moyen, aucun scénario : il y a un type qui monte avec de l’eau et qui redescend ! Pour moi, ça c’est vraiment le meilleur film du monde, même Truffaut ou je ne sais pas qui ne peut pas faire ça ! Moi non plus d’ailleurs. Prendre quelque chose d’aussi simple et arriver à tenir 1h30… Chaque fois que je parle de ce film, les gens me parlent des grands réalisateurs Japonais que tout le monde connaît : quel maître, Kurosawa. Mais Kurosawa n’a jamais fait ça ! Il fait des samouraïs qui se battent, tout ça, mais c’est « Les 3 mousquetaires », on l’a déjà fait sauf qu’ils sont samouraïs au lieu d’être mousquetaires. Mais arriver à tirer des larmes avec rien ! Avec une musique sublime qui n’est pas cette espèce de chinoiserie qu’on entend dans les films japonais, c’est une des plus belles musiques que j’ai entendu ! Moi je dis : ce film, il vaut tous les films du monde. Le metteur en scène n’a pas cherché les effets, il n’y a pas de vedettes, c’est deux Japonais que personne ne connaît –c’est « Le voleur de bicyclette » si vous voulez, c’est en fait des gens du cru. Et c’est superbe. Vous me direz, ce n’est pas du tout mon genre, moi je suis à des kilomètres de ce genre de films, mais je dois dire que c’est le plus beau film que j’ai vu. Alors chaque fois qu’il y a un festival, je le balance ! Je ne l’ai pas balancé ici, à L’Étrange Festival, parce que ce n’est pas du tout un film étrange. C’est au contraire un film tout ce qu’il y a de plus normal. Alors je ne vais pas le mettre dans L’Étrange Festival, ce serait le dénaturer. Mais à mon avis tout le monde devrait voir ce film.

Très grand merci à Jean-Pierre Mocky, ainsi qu’aux organisateurs de L’Étrange Festival, en particulier à Xavier Fayet qui a magistralement planifié la rencontre.

Entretien réalisé à Paris le 3 septembre 2011 par Jenny Ulrich

Edité le : 07-09-11
Dernière mise à jour le : 19-02-12