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Cinéma TRASH - 19/02/12

Rencontre avec George A. Romero

Rencontre avec le réalisateur George A. Romero, président du jury de la 4ème édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, le FEFFS, du 11 au 18 septembre 2011.

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On ne va pas trop loin en affirmant que l’influence de George A. Romero sur le cinéma, sur la culture populaire dans son ensemble et même au-delà, est majeure. Un film, « La nuit des morts-vivants », coup d’essai, coup de maître, a révolutionné le genre horrifique. Depuis les zombies prolifèrent, on en trouve jusque dans les domaines les plus surprenants… Romero, lui, a continué au fil des ans à livrer des films passionnants, renouvelant sans cesse son inspiration, que ce soit dans le « sillon zombie » (« Zombie », « Le jour des morts-vivants », « Le territoire des morts », « Chronique des morts-vivants », « Survival of the Dead ») ou dans la partie plus « confidentielle » de son œuvre (« Martin », « Season of the Witch », « Knightriders », « Bruiser », etc.). George A. Romero, président forcément ultra-sollicité, a répondu à quelques questions pour ARTE Trash. (Propos traduits de l’anglais).

 

Vous avez fait des études artistiques, n’est-ce pas ? C’est amusant parce que j’ai vu récemment votre travail au musée : une artiste a détourné « La nuit des morts-vivants » et en a fait une boucle où le mort du cimetière est gratté… Vous étiez au courant de ça ?

Ah vraiment ? Non, je ne savais pas… A l’école, j’ai commencé par étudier la peinture et le design. J’ai abandonné parce que je trouvais que je n’étais pas très bon. Dans la même université, Carnegie Mellon, j’ai été transféré dans la section théâtre. Ils avaient des cours de cinéma. Mais ils n’ont jamais eu de bons cours de cinéma. En ce temps-là, il n’y avait pas ce genre de choses, ils n’avaient pas de caméras, vous ne pouviez pas vous exercer. En gros, c’était de la lecture de films plus qu’autre chose : nous parlions des films. Et ça ne me suffisait pas. Certaines des personnes que j’ai rencontrées à l’école voulaient également passionnément essayer de faire des films et donc nous avons quitté l’école et nous avons monté une petite compagnie pour réaliser des films publicitaires, des films industriels, ce genre de choses. Et nous avons tous appris comment tourner, nous étions tous autodidactes. Trois de mes amis et moi-même. Un de mes oncles nous a ramené l’équipement, il a investi dans l’équipement. En ce temps-là c’était simple de filmer, nous n’avions pas besoin d’en savoir autant qu’il faut en savoir maintenant avec le montage numérique. Tout était manuel, donc ça ne nous a pas pris longtemps pour apprendre les bases et être capables de gagner de l’argent. C’est ce que nous avons fait pendant trois ou quatre ans avant que nous ne fassions « La nuit des morts-vivants ».

 

Qui ne vous appartient plus : je parlais de cette artiste, elle a pu retravailler « La nuit des morts-vivants » sans même que vous en soyez informé parce que le film est tombé dans le domaine public.

Exact. Nous en avons perdu le copyright. Vous voyez, « La nuit des morts-vivants » n’était pas notre titre. Notre titre initial était « Night of the Flesh Eaters » (« La nuit des mangeurs de chair »). Quand les distributeurs l’ont pris, il y avait déjà un film intitulé « The Flesh Eaters » (1964, Jack Curtis) donc ils ont décidé de changer le titre. Et stupidement, nous avions attaché le logo copyright au titre et donc quand ils ont changé le titre, le logo est parti avec. On aurait dû en mettre un autre à la fin du film.

Ça c’est une triste histoire. Mais ce film, par ailleurs, est en quelque sorte le « patient zéro » d’une gigantesque épidémie mondiale !

J’imagine que « patient zéro » est une bonne description ! Il l’était.

 

Réellement, c’est un film vraiment vraiment important parce qu’il a essaimé dans tous les domaines : films, livres, bandes dessinées…

 

C’est incroyable. Nous n’avons jamais pensé que ça pourrait arriver. On était déjà contents de pouvoir se payer : le distributeur nous a renvoyé de l’argent ce qui est vraiment inhabituel, c’est la seule fois où on a eu un retour sur profits. Ça avait coûté à peu près 150 000 $ et on en a récupéré presque 600 000 $. Nous nous en étions plutôt bien tirés. Mais pas aussi bien que si le copyright avait été correctement posé. Ce film est probablement programmé quelque part, dans un cinéma à travers le monde, chaque soir depuis 1968. Mais je pense que probablement à cause de cette histoire de copyright, davantage de gens l’ont vu car tout le monde pouvait le sortir sans payer de royalties. En gros, c’était un film gratuit. Quand le public a commencé à avoir accès aux vidéos cassettes, tant de sociétés avaient « La nuit des morts-vivants » à leur catalogue… Quiconque en faisait une copie pouvait la vendre.

 

Dans un sens ça a aussi été une chance cette exposition. Mais si vous aviez pu garder le copyright, vous pensez que ça aurait changé votre carrière ? Avec l’argent des droits, vous auriez pu davantage faire les films que vous vouliez ?

Je crois oui. Je crois que quand le film a fini par être, en quelque sorte, découvert… En France, Les Cahiers du cinéma ont écrit le premier article important sur ce film, et je crois que quand ça, ça a commencé à arriver, à partir de là on aurait probablement pu en bénéficier davantage. Si on avait sécurisé ce copyright.

 

Vous êtes connu pour le contenu politique de vos films, c’est quelque chose qu’on rattache beaucoup à votre travail. J’ai vu sur IMDb que vous aviez tourné deux documentaires sportifs dans les années 70 et je me demandais si vous n’aviez pas été tenté d’en faire d’autres ?

J’adorerai. Lesquels cite IMDb ?

 

Un film sur O.J. Simpson et un autre sur un autre joueur de baseball…

Oui, mais on en a fait 70, pas 2 ! C’était une série pour ABC. Parfois IMDb est très inexact.

 

Mais faire un documentaire sur des thèmes plus politiques ça vous plairait ? Ou les films vous conviennent mieux pour aborder ces sujets ?

Je ne crois pas que j’aurais envie de faire des choses à la Michael Moore. C’est plus simple pour moi, j’ai cette réputation spécifique qui fait que quand j’ai voulu faire, par exemple, quelque chose sur les « citoyens journalistes » : j’avais besoin de le tourner vite avant que quelqu’un d’autre ne s’en charge et j’ai réussi, en ressortant les zombies, à trouver rapidement un financement. Je peux faire ce genre de choses tant que ce sont des films de zombies : ça me permet d’avoir de l’argent plus simplement et plus rapidement.

 

La carte zombie ! C’est comme un joker…

Oui, c’est vrai, la carte zombie. Mais ça fonctionne, on peut faire presque tout avec des zombies.

 

Beaucoup de réalisateurs expliquent que c’est très difficile en ce moment de faire des films. Enfin : qu’éventuellement on peut les faire, mais qu’après on n’arrive pas à les sortir…

C’est vrai que c’est difficile. Là aussi je suis avantagé. Si je faisais simplement des petits films personnels, ce serait probablement impossible de trouver de quoi les financer. C’est plus compliqué de trouver le financement. Mais une fois encore… J’espère que j’ai encore quelques films à faire et c’est plus facile. Je ne crois pas que  ce serait le cas si je changeais subitement de cap en disant : ok, maintenant je vais faire un petit film personnel. Il me faudrait probablement 6, 7 ans pour réunir l’argent. Alors qu’avec un film de zombies, ou avec n’importe quel film d’horreur c’est bien plus rapide et facile. Ils sont prêts à miser sur ma réputation.

 

C’est dommage parce que vous en avez fait des ces « petits films » plus personnels, comme « Martin » par exemple : on les voit nettement moins souvent que ceux avec des zombies alors qu’il y en a des très beaux…

Je sais, j’adore ces films. Mais aucun n’a jamais eu beaucoup de succès. « Creepshow » reste mon plus grand succès, il était numéro un dans les classements. Les choses plus ardues… J’adore « Martin », c’est mon préféré. Ou « Knightriders » qui est encore plus personnel, parce qu’il est un petit peu autobiographique… Mais ils n’ont jamais fait suffisamment d’argent pour impressionner qui que ce soit.

 

Puisque vous évoquez l’aspect personnel : j’ai lu que le duo Powell/Pressburger a eu une grande influence sur vous, et je trouve ça intéressant parce qu’ils sont régulièrement cités par les professionnels du cinéma. Alors que j’ai l’impression qu’on ne regarde plus trop leurs films aujourd’hui…

Aujourd’hui, ils sont toujours là, les films importants sont édités en vidéo, en DVD. Mais je ne crois pas que ça intéresse beaucoup les gens. A part probablement les films musicaux : « Les chaussons rouges », « Les contes d’Hoffmann ». Mais les jeunes gens ne sont pas nombreux à, ne serait-ce qu’imaginer les acheter ou les regarder. Ils ont tout fait Powell et Pressburger : des films de propagande, des films de guerre… Personne ne veut voir ceux-là, excepté ceux d’entre nous qui adorons leur travail. Scorsese est un grand supporter du travail de Powell, des Archers. Il a grandi à Brooklyn et j’ai grandi dans le Bronx. A l’époque, si on voulait voir un film à la maison, il fallait louer un projecteur et une copie 16mm. C’est comme ça qu’on s’est connus : à l’époque, on ne s’est jamais rencontrés, mais lui et moi étions les seuls gars à emprunter « Les contes d’Hoffmann » au magasin de location. Des années plus tard, quand on a fini par se rencontrer, je savais qui c’était. Je savais qu’un gamin nommé Scorsese louait « Les contes d’Hoffmann » et il savait qu’un gamin nommé Romero louait « Les contes d’Hoffmann », ça nous a fait rire quand on s’est enfin rencontrés, des années plus tard.

 

Maintenant c’est plus facile de voir des films, il y a eu les VHS, puis les DVD : est-ce que vous en regardez beaucoup ? Est-ce que vous êtes curieux de découvrir de nouveaux et d’anciens films ?

Je suis moins curieux des nouveaux. J’ai une gigantesque bibliothèque d’anciens films, les films que j’ai adorés depuis tout gamin. Je regarde des films sur lesquels on attire mon attention. Et je suis membre de l’Académie, donc je dois voir les films qui vont concourir aux Oscars. Ça fait déjà beaucoup. Mais j’aimerais davantage : en Amérique du Nord, on n’a pas accès à une sélection très variée, il y a très peu de petits distributeurs à même de choisir des petites productions. Les films européens sont presque totalement ignorés à moins que ce ne soit des prétendants possibles à l’Oscar ou ce genre de choses : alors Miramax ou les autres le distribuent. Sinon, c’est difficile pour nous à trouver…

 

Et vous vous déplacez beaucoup en festivals ? Ou pas tant que ça ?

Pas tant que ça. J’adore certains festivals. J’adore celui-ci, à Strasbourg, les gens y sont formidables. J’aime celui de Lisbonne, celui de Bruxelles… Et bien sûr, il faut aller à Cannes ne serait-ce que pour la promotion et la vente, fréquenter le MIFED… Mais ce ne sont pas vraiment des festivals… On a été à Venise avec mon dernier film (NDLR : « Survival of the Dead »), c’était un honneur, c’était formidable.

 

Et le prochain film ? IMDb, information à prendre donc au conditionnel, écrit que vous allez tourner « Deep Red », remake des « Frissons de l’angoisse » de Dario Argento ?

Encore faux ! En fait, j’en ai discuté avec Claudio Argento. Il m’a appelé et demandé si je voulais faire le remake de « Deep Red ». Je lui ai tout de suite demandé si Dario était impliqué et il m’a dit que oui, oui, oui : il me l’a assuré. Il m’a envoyé un script qu’il avait écrit avec un autre auteur. J’ai essayé de contacter Dario, mais j’avais perdu sa trace, les coordonnées que j’avais n’étaient pas à jour. Puis par une amie, par le biais de la femme qui m’avait invitée à Venise en fait, j’ai réussi à contacter Dario et là j’ai découvert que son frère et lui étaient brouillés, qu’il ne voulait pas de ce projet. Donc je lui ai dit : si tu n’es pas impliqué, pire si tu ne veux pas que ça se fasse, je ne veux pas le faire. C’est un très vieil ami, on a souvent travaillé ensemble, on traîne ensemble quand on est dans la même ville… Je n’ai jamais été spécialement ami avec Claudio, mais il a prétendu qu’il avait la bénédiction de Dario, ce qui n’était pas le cas…

 

Ça aurait été votre premier remake…

J’ai envie de faire le remake d’un de mes film intitulé « Jack’s Wife ». En vidéo c’est sorti sous le titre « Season of the Witch ». J’aimerais refaire celui-là.

 

Pourquoi ?

On n’avait pas assez d’argent et je n’avais pas réussi à obtenir le résultat que je voulais. La société qui finançait le film n’a pas pu lever suffisamment de fonds. On a dû terminer le film avec moins d’argent que prévu. Et je pense que cette histoire serait meilleure aujourd’hui. Il s’agit d’une femme qui est dominée par son mari, qui a toujours eu peur de s’extérioriser et d’être ce qu’elle veut être. Je pense que ce serait fascinant d’en faire une femme d’aujourd’hui qui a du succès, mais qui est néanmoins toujours incapable d’exprimer ses sentiments. Je pense que ça pourrait vraiment très bien fonctionner.

 

C’est un vrai projet ?

Non, j’ai un script... Mais là, je travaille sur un autre film de zombies que j’adapte d’un roman qu’un ami à moi a écrit, ça s’appelle « The Zombie Autopsies » (NDLR : de Steven C. Schlozman). Ce gars est médecin à Harvard, il est psychiatre, et il a fait quelque chose de très précis du point de vue médical, il est allé jusqu’à poser des diagnostiques. C’est assez fascinant.

 

C’est fou les choses qu’on peut faire avec les zombies ! Il y en a vraiment dans tous les domaines, ce n’est vraiment pas réservé au cinéma d’exploitation, ça touche aussi les bastions plus intellectuels…

Oui, je sais… Il y a un « Orgueil et préjugé et zombies » (NDLR : roman de Seth Grahame-Smith), vous avez vu ça ? Il existe un groupe de scientifiques, qui portent des blazers, d’ailleurs ils m’ont offert un blazer honorifique, et ces gars essayent de savoir ce qui se passerait si une apocalypse zombie devait survenir. Et ça leur tient à cœur, c’est une sorte de petit club privé. Le gars qui a écrit ce livre est l’un des leurs, c’est leur médecin, mais il y a aussi des statisticiens, toute la gamme des scientifiques… C’est avant tout pour s’amuser, mais ils publient tous… C’est vraiment fascinant de voir ce genre de choses exister. C’est incroyable.

 

Avez-vous lu le livre de Max Brooks, « World War Z » ?

Oui. Je connais Max. Il a écrit le « Guide de survie en territoire zombie » et maintenant « World War Z ». Il participe aussi à ces conventions. Mais il semble croire que ça pourrait vraiment arriver, donc je lui répète de temps en temps : Max, non ça ne va pas se produire ! Il a un show où il explique comment survivre, ce sont des leçons qu’il donne, des sortes de cours où il apprend comment survivre à une apocalypse zombie…

 

Vous suivez un peu tout ce qui sort ? Je ne sais pas si vous lisez toujours des bandes dessinées, les « Walking Dead » (Robert Kirkman, Charlie Adlard) probablement que oui…

Oui bien sûr. Et il y a la série télévisée que je n’ai pas vue. On m’a demandé de réaliser quelques épisodes pour la deuxième saison, mais je n’ai pas voulu le faire. Je connais Frank Darabont depuis des années. Stephen King, lui et moi sommes amis depuis longtemps. Frank a fait une série d’excellentes adaptations de Stephen King… Mais je n’avais pas envie de participer à ce projet, j’ai mes propres zombies, je n’ai pas vraiment envie de me mêler à ceux des autres. Surtout si c’est de la fiction pure. Ça ne me dérange pas de faire l’adaptation du livre de mon ami Steven, parce que ce n’est pas de la pure fiction, c’est presque documentaire. Ça va être intéressant à faire. En plus ça va être un vrai challenge pour Tom Savini aux effets spéciaux : il va falloir créer toutes ces autopsies… Je vais pouvoir faire un film sanglant tout en gardant une attitude très sérieuse !

 

Un très GRAND merci au GRAND (dans tous les sens du terme) George A. Romero, ainsi qu’aux organisateurs du FEFFS.



Entretien réalisé à Strasbourg le 14 septembre 2011 par Jenny Ulrich

Edité le : 07-09-11
Dernière mise à jour le : 19-02-12