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Cinéma TRASH - 24/10/09

Rencontre avec Gaspar Noé

Rencontre avec le réalisateur Gaspar Noé à l’occasion de l’avant-première de son nouveau long métrage, « Enter the Void », à Strasbourg. (Sortie nationale française : le 5 mai 2010).

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Un jeune homme, Oscar (Nathaniel Brown), a promis à sa sœur, Linda (Paz de la Huerta), de ne jamais l’abandonner. Un soir Oscar a rendez-vous dans un bar de Tokyo, le Void, afin de livrer de la drogue. Mais la police l’y attend. Oscar se retranche dans les toilettes où il est abattu ; Oscar meurt, encore sous l’influence des psychotropes qu’il venait d’ingérer et fraîchement imprégné de sa dernière lecture, « Le livre des morts Tibétain »… Commence alors un voyage hallucinatoire et/ou astral, en tout cas un vortex de visions et sensations que partage le spectateur tandis que s’éclaire la trajectoire passée d’Oscar : « Enter the Void ».

Ce splendide nouveau long métrage sort en salle huit ans après le très débattu « Irréversible » –entre temps on aura brièvement retrouvé Gaspar Noé au cinéma à l’occasion du film collectif « Destricted », sept propositions artistiques autour de la pornographie. Bien sûr, Gaspar Noé est aussi connu pour « Carne » et « Seul contre tous », puissants moyen et long métrages avec Philippe Nahon dans son fameux rôle de boucher chevalin  à la dérive. Noé, cinéaste de notoriété internationale dont le dernier film est évidemment très attendu –et qui, notation personnelle, ne déçoit pas-, répond à quelques questions...

Je suis sortie de « Enter the Void » très apaisée, ça m’a surpris : je me demandais si les réactions des spectateurs sont très différentes ? L’aspect hypnotique y est encore plus poussé que dans tes autres films...
Il y a aussi que la place de la femme dans le film est assez importante. C’est un film valorisant ou dévalorisant pour l’espèce humaine, je ne sais pas, mais le fait de finir par un accouchement, l’accouchement étant une expérience essentiellement féminine, quelque part, la place de la mère est assez glorifiée. J’avais eu ça sur « Irréversible » : les femmes aimaient plus « Irréversible » que les hommes. Là, bizarrement, j’ai eu des réactions beaucoup plus controversées que sur « Irréversible » ou « Seul contre tous ». Soit les gens adhèrent en bloc, soit ils rejettent en bloc. Il y en a quelques-uns qui disent : oui c’est bien, mais au bout d’un moment on a mal à la tête, j’aurais voulu que ça s’arrête plus tôt… J’entends toutes sortes de choses. Mais ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est que les réactions sont beaucoup plus radicales que sur mes films précédents dont les sujets portaient pourtant plus à débat. Là, le problème n’est pas le sujet, c’est plutôt la mise en scène. Il y a des gens qui achètent la mise en scène, il y en a qui la rejettent en bloc. Quant au fait de se sentir apaisé ou pas apaisé, moi si je voyais un film de cette nature-là, pas forcément le même, mais je serais content parce que j’aime bien les images qui sortent un peu de la norme. Encore plus dans le cinéma narratif que dans le cinéma expérimental. Parce que dans un cadre de cinéma commercial, tu t’attends à des images commerciales, avec des notions de bien, de mal, de trophées pour les guerriers et des conneries comme ça… Voilà, moi j’aime bien ce film, après on peut en sortir apaisé ou pas… Contrairement au film précédent, la séparation entre ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas est plus liée à un trait psychologique, c’est qu’il y a des gens dans la vie qui aiment contrôler et il y a des gens qui aiment perdre contrôle. Les gens qui aiment perdre contrôle, ils aiment le film, alors que les gens qui aiment contrôler –il y a certaines névroses qui vont jusqu’à ne pas boire de café, ne pas boire d’alcool, ne jamais se droguer, ne jamais ceci, cela pour ne pas perdre le contrôle… Les gens que je connais qui ont le plus détesté le film, ce sont souvent des gens psychorigides qui sont dans une espèce de non abandon de soi. Après, voilà, si ça les rend plus forts tant mieux, mais en général, ceux-là ils n’achètent pas mon film. Ceux qui par contre sont dans l’abandon de soi, ils achètent parce que voilà ils se disent : on en a pris pour deux heures et demie, autant profiter de ce trip. Qui est à la fois un bon trip et un mauvais trip. Parce que je trouve que la plupart du temps, dans ce qu’on peut appeler les trips hallucinogènes, il y a une composante peur ou bad trip qui est utile aussi. Au bout d’un moment, le film devient anxiogène ou très anxiogène et après, ça bascule encore sur autre chose. Pour certaines personnes c’est too much et elles ferment la porte, d’autres se disent : c’est bien de se confronter à ses peurs de la mort, du vide...

Tu fais des films très cinématographiques, qui font beaucoup parler –c’était déjà le cas avec « Irréversible »...
Visuellement celui-là, je le trouve plus beau. Peut-être qu’il est plus adolescent aussi. Je n’ai jamais fait que des films où il y a une composante adolescente. Même dans « Irréversible » il y a des trucs qui sont drôles, où tu te dis : mais est-ce qu’il est en train de faire un film à la « Délivrance » ou est-ce qu’il est en train de faire un film à la Professeur Choron ? En fait j’ai le cul entre deux chaises, entre l’âge adulte et l’adolescence. Mais celui-là est visuellement plus beau. D’ailleurs ça me fait plaisir quand il y a des réalisateurs qui me disent : je ne comprends pas du tout comment tu as fait. Moi je sais comment j’ai fait, mais je ne sais pas comment les mecs qui m’ont rendu les effets visuels ils ont fait. Je sais comment je monte mon film sur Avid, mais je ne sais pas comment eux ils ont bricolé tous les effets visuels derrière. Et les effets visuels ils sont à tomber ! Mais ce n’est pas moi le responsable, j’étais plus ou moins le guide spirituel des effets visuels, mais c’est totalement fait par Pierre Buffin et les gens de chez BUF.

Tu parlais des réalisateurs qui peuvent être curieux de savoir comment tu fais ; j’ai eu l’occasion de discuter de tes films, surtout de « Irréversible », avec beaucoup de réalisateurs français et étrangers et j’ai été frappé de voir qu’ils connaissaient tous ton travail ! Tu es un réalisateur très regardé par les réalisateurs.
Je crois que c’est parce que techniquement… Je sais que le meurtre d’« Irréversible », pour pas mal de gens, c’était une référence technique. Comment tu peux faire une séquence aussi gore qui paraisse aussi réaliste ? Là, il y a pas mal de plans où les gens ne savent pas si c’est du lard ou du cochon, est-ce que ce sont des prises de vue réelles ou des images faites par ordinateur, ou les deux, ou quoi ? Et là j’étais fier, parce qu’il y a eu une projo où l’ancien directeur commercial de Dubois, qui est la boîte concurrente de BUF, disait : je suis incapable de dire comment les trucages sont faits. C’est vrai qu’on a pris des images réelles, on les a trafiquées pour qu’elles paraissent irréelles et on a pris des images faites par ordinateur qu’on a poussé loin pour qu’elles paraissent réelles. Et c’est vrai qu’à l’arrivée, tu ne sais pas du tout qu’est-ce qui est fait comment.

Est-ce qu’il y a des choses qui te choquent, ou qui t’ont choqué quand tu étais plus jeune, au cinéma ?
Bizarrement, j’ai été plus choqué par des trucs que j’ai vu au journal télévisé que par des trucs que j’ai vu au cinéma. À l’époque où je suis arrivé en France, c’était encore la période Giscard, et ils passaient des films comme « Portier de nuit » ou « Délivrance » à la télé. Ils les passaient à 20h30, ils mettaient juste un petit rectangle blanc pour notifier qu’il ne fallait pas que les enfants regardent. Tu avais TF1, Antenne 2 et France 3, c’étaient trois chaînes d’Etat, et ils pensaient que quand tu changeais de chaîne, si tu voyais un carré blanc, les enfants n’allaient pas regarder. Bien sûr, quand tu as 13 ans ou 14 ans et que tu vois un carré blanc, tu t’arrêtes ! Ils passaient « Taxi driver » aussi à 20h30 : j’ai découvert des films qui étaient censés être des films pour adultes, sous un gouvernement de droite… Parce que, je ne sais pas, c’était un peu illogique le système du carré blanc, c’était surestimer le côté discipliné des Français. Au contraire, tu regardais dans Téléstar quel était le film interdit aux moins de 16 ans qui allait passer et bien sûr tu allais direct vers ce film. Se faire peur à voir des films violents quand tu es ado c’est aussi une manière de se préparer au monde adulte. Tu te dis : voilà, je vis dans un monde où ce sont les adultes qui gouvernent, je veux voir le pire de leur monde comme ça je suis prêt à entrer dedans. Mais ce ne sont pas ces films-là, ce n’est même pas « Salo » de Pasolini que j’ai vu quand j’avais 18 ans qui m’a choqué. Non, ce sont les documentaires, quand tu vois des images de massacres au Rwanda ou des choses comme ça. Peut-être parce que les images de massacres au Rwanda étaient tournées en couleur et qu’elles étaient si présentes, alors que toutes les images que tu peux avoir des camps de concentration ou de la bombe d’Hiroshima, etc, sont des images en noir et blanc, qui datent d’un temps passé. Il y a une violence du temps présent qui te parle plus qu’une violence d’un temps passé.

Est-ce que ton regard est différent sur les films que tu vois maintenant que tu réalises ?
C’est rare qu’un film de fiction me fasse peur. Le dernier film de fiction qui m’ait fait peur, film d’horreur et mélodrame confondu, c’est « 4 mois, 3 semaines et 2 jours » qui a eu la Palme d’Or. Quand on me demande quelle est ma Palme d’Or préférée, je dis celui-là et « Taxi driver », pour d’autres raisons. C’est un film qui m’angoisse vraiment. J’ai revu dernièrement « Délivrance » à la télé et je trouve que c’est un film qui n’a pas vieilli : la plupart des films vieillissent, je pense que « 4 mois, 3 semaines et 2 jours » ne va pas vieillir.

Est-ce qu’il y a des films que tu as cherchés pendant des années à voir sans les trouver ? Une sorte de quête du Graal ?
Il y a un film que j’ai vu, qui m’a beaucoup inspiré : si je devais dire quel est le chef-d’œuvre méconnu du cinéma, c’est un film qui s’appelle « Schizophrenia » qui était sorti en VHS, qui n’est toujours pas sorti en DVD. Souvent les films qui ne ressortent pas, c’est parce qu’il y a un problème de chaîne de droits pas réglé, des droits qui ont été cédés à différentes boîtes de distribution, à différents producteurs. Ou des films qui sont bloqués par leur réalisateur dont le film n’a pas été reconnu en son temps et qui rentrent dans une espèce de processus suicidaire en disant : oui, on ne m’a pas compris, du coup je détruis mon œuvre, etc. Parmi les grands chef-d’œuvres méconnus, je dirais qu’il y a « Schizophrenia » que j’ai montré à tout le monde autour de moi en VHS. Sinon, un des plus grand films français des années 70 –enfin il n’y a pas de plus grand ou de moins grand-, un truc qui pour moi est un film phare de son temps, c’est « La maman et la putain » et ce film-là de Jean Eustache, comme tous ses autres films, ses courts métrages, devraient être édités  en DVD, devraient être des références cinématographiques permanentes pour plein de réalisateurs, mais ils ne sont pas trouvables. Et puis parmi les films que je n’avais pas vus, je viens de voir dans le train un film de Wakamatsu qui s’appelle « Sex jack ». Koji Wakamatsu qui est le réalisateur le plus gauchiste, érotomane des années 60, 70, qui était un Yakuza… C’est le Fassbinder hétéro, ultra-gauchiste Japonais, c’est un génie. Et je viens de voir « Sex jack » qui avait été interdit en France : c’est un chef d’œuvre. Je l’ai vu dans le train parce qu’on m’a proposé de faire un commentaire sur le DVD. Je comprends qu’il ait été interdit à l’époque, le film était vraiment en avance sur son temps ! Je suis content que Blaq Out soit en train de rééditer les films de Wakamatsu. Fassbinder tout a été réédité, Wakamatsu tout est à découvrir.

Je crois que tu viens peut-être de répondre à ma dernière question : quel(s) film(s) ferais-tu découvrir dans la case Trash d’Arte ?
« Sex jack » de Wakamatsu ! Voilà, il faut qu’ils passent ça, avec « Quand l’embryon part braconner ». En plus, ce qui est ha-llu-cinant, c’est que je trouve que ces films, cinématographiquement, sont tellement plus aboutis que ceux de Fassbinder, alors qu’il faisait, pareil, quatre ou cinq films par an. Je ne comprends pas comment quelqu’un peut faire des films aussi beaux visuellement, narrativement, etc, en en faisant quatre par an !


Interview audio, basée sur les 7', 42', 70' et 91' minutes de "Enter the Void", où Gaspar Noé commente ces scènes et nous offre quelques clefs pour mieux comprendre le film :




Très grand merci à Gaspar Noé, ainsi qu’à l’équipe de l’UGC Ciné Cité Strasbourg.
Entretien réalisé à Strasbourg le 28 avril 2010 par Jenny Ulrich

Edité le : 22-10-08
Dernière mise à jour le : 24-10-09