Taille du texte: + -
Accueil > Cinéma > Cinéma TRASH > > Rencontre avec F.J. Ossang

Cinéma TRASH - 09/03/11

Rencontre avec F.J. Ossang

Rencontre avec F.J. Ossang à l’occasion de l’avant-première strasbourgeoise de son nouveau film, « Dharma guns » (sortie nationale française le 9 mars 2011).

Previous imageNext image
F.J. Ossang, « Créateur tous azimuts », s’est aventuré, depuis la fin des années 70, sur les rivages de la littérature et de la poésie, sur ceux de la musique punk, industrielle, cold wave (sa formation la plus connue reste MKB) et sur ceux du cinématographe. Plusieurs courts métrages et trois longs (« L’affaire des divisions Morituri » en 1984, « Le trésor des îles Chiennes » en 1990 et « Docteur Chance » en 1997) précèdent « Dharma guns » qui sort en salle, début mars 2011, après un long parcours du combattant. Cinéma arty, branchouille, réservé à l’élite ? Non, cinéma tout court –et ça n’est pas si fréquent. Cinéma pensé, voulu, rêvé. Après, on accroche ou pas, c’est une autre histoire : ceux qui achoppent sur les longs mono ou dia-logues feront peut-être leur cette phrase d’Hölderlin citée dans le film : « L’homme est un dieu quand il rêve, c’est un mendiant quand il pense ». Et ils se consoleront de passer à côté de tout ce qui bruisse sous la surface en fantasmant sur les superbes plans muets renforcés par la musique ou simplement le silence.



À l’avant-veille de la sortie française de « Dharma guns », à peine débarqué du Mexique où il était invité à présenter l’ensemble de son œuvre, F.J. Ossang répond à quelques questions « ARTE Trash »…

À commencer, pour se mettre dans le bain, par une interview audio où il réagit aux 7’, 42’, 70’ et 91’ minutes de son film :



ET DE MANIERE PLUS GENERALE :


Votre intérêt pour l’esthétique, pour la forme de vos films, est là depuis le départ ?
J’ai presque fait du cinéma par hasard puisque je n’étais pas du tout dans le milieu. J’ai commencé par l’écriture, puis la musique. Puis vers 23 ans, ne sachant plus que faire j’ai passé le concours de l’Idhec et là j’ai découvert qu’on pouvait faire un film avec… Qu’il suffisait d’avoir une bobine et une caméra. J’aime beaucoup la photographie, mais ce qui m’intéressait c’était vraiment l’image mobile. Et le problème du cinéma, c’est –enfin, en 2D-, le problème du cinéma en 2D, c’est de faire rentrer une réalité 4D ou 5D : donc le cadre. Mais au début, en fait, j’étais beaucoup plus intéressé par toutes les idées de piratage, de parasitage, de révolution électronique, William Burroughs, le détournement etc. Et puis dès que j’ai touché de la pellicule, ça a été… Ça a été une rencontre fatale. Et même en 16mm noir et blanc pour un film très minimal, un film-tract comme « La dernière énigme ». Je me suis de plus en plus trouvé captif, magnétisé par la pellicule. Et notamment par le noir et blanc.

Vos partis pris esthétiques ont grandi à partir de là ?
J’ai toujours été fasciné par le cinéma, mais aussi par les écrivains des années 20. J’aime beaucoup aussi tout ce qui est séries B des années 40/60. C’est finalement, un peu le cinéma minimal. Que, que ce soient les Allemands ou les Russes… C’est Borges qui disait : le génie des Russes, c’est d’avoir inventé le point de vue de la bouteille. Ou quelque chose comme ça. De même, c’est par Borges, dans un petit recueil de ses articles sur le cinéma, que j’ai découvert Sternberg. C’est toujours un aller/retour entre le sonore et le muet… C’est Gracq qui dit : de toute façon, le cinéma, ça se fait en noir et blanc et en muet. Après c’est différent. Dès qu’il y a de la couleur, déjà c’est autre chose. On peut rajouter de la couleur, du son, mais fondamentalement, je crois que je suis pour un cinéma -c’est un mot assez galvaudé : primitif. Alors la forme, oui. La forme c’est la clef, c’est séminal.

La forme n’est pas si primitive dans « Dharma guns »…
C’est quand même du cinéma assez simple, il n’y a pas des tas de machineries, il n’y a pas d’effets spéciaux. Si ce n’est l’iris. L’iris, c’est dur à faire si on s’en sert en direct. Maintenant les gens mettent des iris en numérique, mais ce n’est pas pareil : ce qui est noir restera noir tout le temps. J’aime bien aussi parfois combiner l’iris avec d’autres mouvements d’appareil, avec aussi bien sûr le jeu des acteurs…

Vous gardez les accidents ? Vous aimez les accidents ?
Ah oui. Il y en a pas mal dans « Silencio » par exemple. Oui, je préfère un plan intéressant où il se passe quelque chose, même s’il n’est pas parfait techniquement.

Mais vous cherchez quand même à ce qu’il le soit ?
Oui et non parce que je ne tourne pas énormément de pellicule non plus. C’est toute la différence entre le cinéma et la vidéo. Enfin, le numérique. Les acteurs ne peuvent même plus aller pisser : ils sont tout le temps filmés ! Forcément sur 40 000 heures de rushes, il y a toujours des moments intéressants. Alors que le cinéma, au contraire, c’est… Non, mais même sans faire du prosélytisme, le cinéma c’est vraiment l’expression du soleil. On vit avec le soleil, ou avec les ténèbres qu’il engendre… « Silencio » c’était ça justement, je voulais tourner avec le soleil, tourner le matin le soir, valider l’histoire de l’homme mélancolique. Qui est l’invention de Murnau. Qui est de tourner l’aurore au crépuscule. Et donc, on ne tournait que le matin. Mais comme c’était un documentaire un peu affectif, je n’étais pas revenu depuis 15 ans là-bas (au Portugal), alors on courait comme des vampires, rahhhh, pour arriver vraiment, juste au seuil de l’aube… Ça c’était en noir et blanc, parce qu’en couleur on aurait eu des problèmes de températures de couleurs… C’est vrai que le noir et blanc c’est vraiment l’instrument idéal du cinéma, que ce soit pour la croix des regards des acteurs, la dématérialisation de sites…

Vous évoquez « Silencio », il y a eu trois courts métrages entre « Docteur Chance » et « Dharma guns », mais « Dharma guns » a mis vraiment longtemps à se faire. Vous en parliez déjà dans Tracks en 2006 (à voir ici), et à l’époque vous lanciez une souscription pour financer le film. Au générique de « Dharma guns », les 33 premiers souscripteurs sont remerciés : que s’est-il passé avec le 34e ?
On a eu des ennuis avec la Bourse. Il y a eu une protestation des autorités de la Bourse. Enfin je ne sais pas… C’est-à-dire que vous pouvez mettre de l’argent dans le cinéma, il y a des gens qui « savent », et qui placent votre argent : ça s’appelle les SOFICA. Et on ne peut pas, je crois, rivaliser directement avec des opérations financières « sérieuses »…

Elle a été reprise pourtant cette idée de souscription…
Oui, après je ne sais pas si ça marche bien ou pas. Nous ça n’a pas mal marché parce que dans les 33, il y en a eu des vraiment généreux. Mais c’était plutôt militant leur affaire je crois. C’étaient des gens qui voulaient vraiment que le film se fasse. Ça n’a pas été négligeable du tout et puis, indirectement, ça a permis de dire aussi que je voulais faire des films et que je ne trouvais pas un sou. Il y a eu un petit relais médiatique. C’était amusant de dire la vérité, parce qu’on aurait pu dire de que je buvais, que je me droguais, que je ne voulais plus tourner… Alors que non ! Ça a eu un effet dynamique aussi.

C’est vrai que vous n’êtes pas spécialement visible. Vous faites de la musique, des livres, des films, mais on n’y a pas facilement accès. Vos livres ce sont des petits tirages chez des éditeurs confidentiels, les films, ils vont enfin être édités en DVD chez Potemkine, mais pendant longtemps on n’a pas pu se les procurer… Pourquoi, pour prendre l’exemple des films, ça a mis si longtemps à être édité ?
C’est-à-dire qu’en fait, je suis quand même un peu marginal dans tous les domaines. Alors on dit : « artiste total ». Ce n’est pas vraiment ça, c’est plutôt que ne pouvant pas entrer par la porte, j’entre par la fenêtre ! Sinon, oui, les premiers films étaient sortis en vidéo en 1999 je crois. Et puis il y a eu un problème avec le distributeur de « Docteur Chance » qui bloquait tout, je n’avais pas accès à tous mes films… Et puis là, effectivement, Love Streams et Agnès B. étant entrés en participation dans « Dharma guns »… Comme le film était en grand péril économique, même si c’était un budget très limité, ils ont de toute façon pris en garantie les films précédents, au cas où celui-ci ne se terminerait pas Et puis un ami de la Fondation, Christopher, voulait absolument faire un coffret. Je crois que ce sera pas mal ! Il y aura trois DVD et un livret de 72 pages avec des extraits de textes et des photos, mais sans que ça fasse ¼ d’heure du poète, ce ne sont que des ouvertures et des fermetures de livres.

Et les trois longs métrages ressortent en salle aussi.
Oui, c’est différent. C’était prévu, c’est Solaris (distributeur de « Dharma guns ») qui a tout de suite eu l’idée de présenter les autres films et j’en étais ravi, parce que quand même, la vidéo, c’est un peu de la photocopie : les films c’est mieux en salle. Et ce n’est pas forcément mieux que pour des films très spectaculaires. Il y a d’ailleurs des films, je ne sais pas, comme le « Cinquième élément », ou certains autres films nouveaux que je préfère à la télévision. Pace qu’il y a beaucoup d’effets spéciaux numériques qui me stressent un peu au cinéma… C’est une question de mediums et de techniques. Mais il y a certains films qu’on apprécie beaucoup plus au cinéma. Parce qu’il y a l’effet isoloir, on ne peut plus sortir ou alors il faut le choisir, et puis ce n’est pas pareil, la perception est très différente. Donc je suis très content que mes films ressortent en salle d’abord.

Et est-ce que vous allez essayer de profiter de cette émulsion pour vite-vite enchaîner avec un autre film ?
Oui, j’ai deux, trois projets. Mais j’attends un tout petit peu, parce que s’il y a un accident industriel comme on dit –c’est-à-dire s’il n’y a personne dans les salles ! J’aime beaucoup, c’est le terme des exploitants, je crois : on va essayer 15 jours, sauf accident industriel ! Mais oui, j’ai bien envie de faire des films.

Et comme spectateur ? Votre premier contact avec le cinéma c’était quoi ? Le premier VRAI contact ?
C’est amusant parce que là, comme j’étais au Mexique et qu’on parlait de Maximilien etc, je me souviens qu’il y avait un film qui m’avait énormément marqué, je devais avoir 12 ans, ou même moins, je l’avais vu chez mon grand-père, en noir et blanc, à la séance de 17h à la télévision, et j’étais sûr que le film s’appelait « Maximilien ». Ça m’avait beaucoup ému à l’époque et j’ai cherché ce film pendant 30 ans. Plus. Et un jour, Elvire me le trouve : tiens regarde, c’est ça. Et effectivement c’était ça sauf que le film s’appelait « Juarez » ! En fait c’est lui qui a fait fusiller Maximilien. Je ne sais plus pourquoi, pour moi le film était à la gloire de Maximilien. En fait c’est un film tourné par William Dieterle, en noir et blanc, avec un scénario de Huston. Voilà.

Il y en a d’autres des films, comme ça, que vous recherchez ?
Non… À quinze ans, j’avais vu un film qui m’avait épaté, qui m’avait un peu remis en question, c’était « Le limier » de Mankiewicz. Je l’ai vu en direct, quand il était sorti, et ça m’avait… C’est un des deux plus beaux films, je crois, sur le racisme. Avec « La soif du mal ». Après j’ai été beaucoup à la cinémathèque, à Toulouse, ils présentaient plutôt du hardcore par rapport à Paris, à l’époque : c’était Eisenstein, Vertov, Poudovkine, Dovjenko, Murnau, les trucs les plus déchirés de la nouvelle vague, etc. Mais sinon, j’adorais aussi James Bond !

Vous regardiez aussi les VHS de films d’horreur qu’il y avait dans les années 80 ?
Je ne suis pas vraiment VHS… Enfin si, un peu, mais pas tant que ça… C’était beaucoup la télévision qui formait. C’est regrettable que, même sur Arte, il n’y ait plus des trucs aussi bien que le cinéma de minuit à l’époque. Il y avait vraiment des cycles intéressants : sur le cinéma d’horreur, le film noir, le cinéma plus contemporain… Aujourd’hui, dans les programmations « ciné-clubs », on connaît tous les films, alors qu’avant il y avait beaucoup plus… Enfin, je ne sais pas.

Il y a des choses qui vous choquent au cinéma ?
Je ne sais pas. Non.

Et pour finir, qu’est-ce que vous passeriez dans la case Trash d’Arte ?
Qu’est-ce que je passerais… Je ne sais pas…

Comment ? Vous n’avez pas une liste de films toute prête à sortir de votre poche ???
Trash ? Ah oui, j’ai rencontré le réalisateur de « Cannibal holocaust » ! Sinon… Du Trash à travers les âges, en passant par « La chasse du comte Zaroff » ? Il faut que j’y réfléchisse… C’est un travail d’être programmateur !

Un très grand merci à F.J. Ossang, ainsi qu’à Stéphane Libs et Aurélien Petit des Cinémas Star
Propos recueillis par Jenny Ulrich le 7 mars 2011 à Strasbourg.

Edité le : 22-10-08
Dernière mise à jour le : 09-03-11