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Cinéma TRASH - 13/09/10

Rencontre avec Brian Yuzna

Rencontre avec le réalisateur Brian Yuzna, président du jury de la 3ème édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, le FEFFS, du 14 au 19 septembre 2010.

À la fois ou alternativement producteur et réalisateur, Brian Yuzna a gagné sa place au panthéon de l’horreur avec "Re-Animator" (produit par lui, réalisé par Stuart Gordon, interprété par Jeffrey Combs), film qu’il a repris deux fois en tant que réalisateur avec "Re-Animator 2" d’abord, puis "Beyond Re-Animator" tourné en Espagne du temps où il participait au développement de la compagnie Filmax. Car Brian Yuzna n’hésite pas à franchir les frontières pour faire du cinéma : son dernier film en date, "Amphibious 3D", a ainsi été tourné en Indonésie où il s’était installé, puis finalisé en Hollande. Malheureusement le projet a pris du retard et le film a loupé le coche : les salles 3D sont désormais submergées, il va falloir trouver d’autres débouchés pour rembourser l’investissement… Mais ces choses font partie des aléas du métier et ne découragent pas Brian Yuzna. Dans sa filmographie en tant que réalisateur, il y a du bon et du moins bon, retenons, outre les "Re-Animator", son fameux "Society", "Le dentiste" 1 et 2, "Necronomicon", etc.

Autant de films qui gagnent à être revus dans un état d’esprit bienveillant : on y prend alors bien du plaisir ! L’enthousiasme et le professionnalisme de Brian Yuzna, son honnêteté, son intelligence du métier rendent l’expérience d’autant plus agréable –si vous avez accès à des éditions DVD où il est interviewé, ne vous privez pas de ces suppléments… Et en attendant, c’est à nos questions qu’il répond (propos traduits de l’anglais).

Ce matin nous avons vu "The people vs George Lucas", le documentaire réalisé par un des membres de votre jury au FEFFS, Alexandre O. Philippe, et ça m’a fait penser que, à un niveau moindre, vous aussi avec la série des "Re-Animator", d’abord comme producteur, puis comme réalisateur, vous êtes entré dans la culture populaire. Je me demandais si vous aviez également été confronté à de si fortes réactions de la part des fans ?
Il y a, à un niveau beaucoup plus modeste, comme vous l’avez dit, un peu de ça. Le second "Re-Animator" a été très difficile à faire car je voulais satisfaire les fans. Je savais qu’il fallait que ça soit dans la lignée de "Re-Animator", mais je voulais aussi amener quelque chose de neuf, différent. Un de mes amis dit qu’une suite est la célébration du premier film et je crois que c’est vrai. Ça me rend très nerveux de faire une suite, surtout en ce qui concerne "Re-Animator" : on ne sait pas si les fans vont l’accepter, ce qui est, pour moi, plus important que tout le reste. Bien sûr, il faut aussi que le film se rembourse, qu’il ait un succès financier, mais de bien des façons, je suis très protecteur avec les films "Re-Animator". C’est pour ça qu’il n’y en a que trois. Par rapport à "Star Wars", c’est très différent car il n’y a pas de merchandising, la seule valeur des "Re-Animator" c’est que certaines personnes aiment vraiment les films. Je compatis avec Lucas parce que je pense que les fans le croient capable de maîtriser tout ce qu’il décide d’entreprendre, ils ne veulent pas accepter que "Star wars" soit un heureux accident. Comme tout succès. Quand on change de collaborateurs, on commence déjà à changer la dynamique du produit. Je crois que quand Lucas a créé Jar Jar Binks il a vraiment voulu faire quelque chose, mais que ça n’a pas marché malgré ses efforts. Avec « Re-Animator » j’ai été confronté au même problème. Dans "Re-Animator 2", j’avais par exemple cette tête volante avec les ailes de chauve-souris : c’était effrayant parce que c’était vraiment très ridicule ! Mais il faut tenter le coup… Et puis j’ai revu le premier « Re-Animator » et je me suis dit, attends une minute, on a là le docteur Hill qui transporte sa propre tête dans un sac, et autres trucs idiots dans le genre : lorsque le film fonctionne tout le monde adore ce genre de choses ! Ce n’est que quand le film ne marche pas qu’on vous les reproche. Pour le troisième "Re-Animator" j’étais encore plus inquiet et je crois que Jeffrey Combs aussi, surtout à l’idée de le faire en Espagne sans le soutien de tous les techniciens spécialisés, des artistes, qu’on trouve à L.A. et qui apportent leurs idées. En Espagne, pour "Beyond Re-Animator", on n’avait personne sur qui compter pour ça. La réaction des fans me travaillait d’autant plus. Et puis on s’est lancé dans des trucs complètements stupides, comme le rat qui se bat contre un pénis, en espérant que ça tombe juste –parce que "Re-Animator" ne doit pas seulement être sanglant, il doit aussi être fou, outrancier. C’est très difficile à réussir. Trouver une nouvelle histoire, c’était très difficile aussi… Bref, j’ai une certaine compréhension du fait que les fans peuvent se montrer pointilleux.

Est-ce une chance d’avoir commencé votre carrière dans les années 80 ? C’était un peu l’âge d’or du cinéma d’horreur américain, créativité et succès financier allaient de pair… C’était une époque très spéciale, non ?
Quelles qu’en soient les raisons, c’était effectivement une époque spéciale. Il y a quelque chose que les fans ne comprennent pas et que j’essaye toujours de préciser, c’est que la conception d’un film comporte trois parties importantes : d’abord il y a le financement, ensuite la fabrication du film, puis sa distribution. Ces trois étapes ont chacune besoin de personnes créatives : financer un film est une activité très créative, très difficile à faire. On se focalise toujours sur le processus artistique du film parce que c’est ce qui a l’air le plus amusant, gratifiant. Malheureusement, dans les écoles de cinéma, les étudiants pensent que faire un film c’est uniquement s’occuper de la réalisation et que le reste appartient à l’univers maléfique des costards-cravates, ces gens avides d’argent qui se foutent de tout le reste, et qui les empêchent de créer des chefs-d’œuvre. Les films d’horreur importants du début des années 80, "Evil dead", "Re-Animator" et "Le retour des morts-vivants" de Dan O’Bannon, liste dans laquelle j’inclurais aussi "Les griffes de la nuit", ou au moins sa première moitié : c’étaient vraiment des films du même style, tous très originaux. L’une des raisons pour lesquelles ces films sont si importants (et différents de ceux, majeurs, qui les ont précédés de peu tels que « Halloween » et "Massacre à la tronçonneuse"), c’est qu’ils ont coïncidé avec l’apparition de la vidéo. La vidéo a ouvert un nouveau champ de financements possibles à travers les préventes couvrant la terre entière. Ce nouveau mode de financement signifiait que des indépendants pouvaient financer des films, ils n’avaient plus besoin des studios. Et puis la vidéo a aussi permis la diffusion de ces films à travers le monde, car auparavant, c’étaient les studios qui s’occupaient de ça aussi et ils ne vendaient que leurs produits. La vidéo offrait une alternative et à cette époque, les studios ne l’ont pas compris, n’y ont pas cru. Alors que des vidéoclubs se sont mis à ouvrir un peu partout dans le monde et qu’évidemment ils avaient besoin de films à louer ou acheter. Comme les studios considéraient la vidéo comme une menace pour eux, ils ne s’y étaient pas encore mis et tout ce qu’il y avait sur le marché, c’était les films indépendants. Ça a permis l’émergence d’un certain nombre de compagnies qui n’avaient pas de présupposé sur ce qu’un film devrait être. C’est de là, je crois, que vient l’essor de toute cette créativité dans le film d’horreur à cette époque. L’autre chose intéressante, c’est que les personnes qui ont créé cette vague venaient du cinéma B et que les studios n’avaient pas encore accaparé ça. Aujourd’hui, les séries B d’hier sont devenus les très gros films à 200 millions de $ – "Spiderman", "Transformers", etc. Pour les réalisateurs indépendants d’aujourd’hui, c’est devenu difficile d’entrer sur le marché, il n’y a plus vraiment de place pour eux : on ne peut pas entrer en compétition avec un film qui coûte 100 millions de $ quand on en a 100 000. Dans les années 80, avec la vidéo, il y a eu cette liberté et ça a pris cinq ou six ans avant que les studios ne s’en mêlent. L’arrivée de Reggan a changé beaucoup de chose ensuite sur les questions de monopoles. Quand on a fait « Re-Animator » c’était possible d’accéder aux salles de cinémas et de le sortir, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il n’y a plus de salles pour programmer ces films, il n’y a presque plus que des multiplexes qui appartiennent aux majors… Et enfin, l’autre chose qui rend les années 80 si particulières, c’est l’évolution des effets spéciaux. Le pionnier c’était Dick Smith, ensuite Tom Savini, dans «"Zombie" est passé à un niveau de qualité encore supérieur dans le gore. Il y avait de nouveaux matériaux à disposition. Ça a d’ailleurs donné des films uniquement centrés sur : que peut-on faire de plus avec cette matière ! On a à cette époque, atteint un niveau d’excellence, puis les effets numériques sont arrivés dans les années 90. Et alors, 90% des effets mécaniques, des maquillages, de l’animatronique ont disparu. Aujourd’hui les films de genre tendent de plus en plus vers le film d’animation.

Vous pensez que c’est transitoire ? Pour l’instant, même avec les effets les plus sophistiqués, les plus réussis, je trouve que les effets numériques sont moins convaincants qu’auparavant –j’y prends moins de plaisir en tout cas…
Les gens qui savaient travailler à l’ancienne vont devenir de plus en plus rares et ce sera difficile de revenir en arrière, les techniques vont se perdre. Je crois que de toute façon, les effets spéciaux, numériques ou non, demandent énormément de talent et que c’est ça qui fait la différence. Sauf aussi qu’avec le numérique, il faut beaucoup plus de gens pour réaliser les effets. Avoir tant de gens en plus à qui expliquer dans quel sens va le film complique la tâche du réalisateur. C’est pour ça que certains réalisateurs ne sont bons que sur des films à petits budgets. Il y a très peu de personnes qui sont capables de gérer d’énormes projets. C’est pour ça que des gens comme Peter Jackson, Guillermo del Toro ou Sam Raimi deviennent très intéressants car ils arrivent à évoluer dans les deux camps, mais ce sont des exceptions.

Est-ce que vous aimeriez et/ou pourriez diriger de si gros films ?
Bien sûr, j’aimerais ! J’aimerais faire un énorme film hollywoodien pour 100 millions de $ si je le pouvais. Mais ce n’est pas le cas. D’une part parce que ma sensibilité n’est pas assez mainstream ; quelqu’un comme Spielberg est incroyablement chanceux d’être en phase avec ce qu’aime presque tout le monde. Moi, si je fais ce que j’aime, ça va plaire à quelques-uns, mais pas à la majorité qui va trouver ça vulgaire ou quoi... L’autre chose, c’est qu’à un certain point, on se retrouve limité par son talent. Je ne suis pas un très grand raconteur d’histoire, à cause de ça, certains de mes films ne fonctionnent pas vraiment. Et ce n’est pas parce que je n’ai pas essayé ! J’en suis conscient. Je ne suis pas sûr qu’avec plus d’argent ce serait mieux, je ne suis ni le meilleur raconteur d’histoire, ni le meilleur directeur d’acteur… Mais quand même, oui, j’aimerais faire un gros film spectaculaire. Il y a des gens plus prudents que moi, quelqu’un comme Jaume Balaguero par exemple, j’ai travaillé avec lui en Espagne sur "Darkness", on lui a proposé de faire un film à 80 millions de $ pour la Columbia, c’était, je crois, je ne me souviens plus vraiment, "Constantine" peut-être ? Quoi qu’il en soit, on lui a offert cet énorme budget et il a refusé, il trouvait ça trop gros. Moi, je n’aurais jamais tourné le dos à une telle proposition ! Alors qu’il est plus talentueux que moi, qu’il sait mieux s’y prendre. On me demande souvent pourquoi je ne choisis pas de faire des plus gros films, c’est stupide ! Je le ferais si je le pouvais ! Je connais peu de gens comme Jaume : la plupart meurent d’envie de faire le prochain "Spiderman" ou autre gros film. Mais bon, c’est déjà difficile d’en faire un petit.

Mais aussi, c’est difficile de garder l’énergie qu’on peut avoir sur un film à petit budget avec un gros budget…
Oui c’est vrai. Je crois que c’est pour ça d’ailleurs qu’habituellement les films d’horreur marchent mieux avec des petits budgets –comme les comédies d’ailleurs. C’est plus difficile de garder l’âme d’un projet sur un gros budget, seuls les plus grands y arrivent, Spielberg par exemple. James Cameron, il faut admettre que techniquement, esthétiquement, son "Avatar" est fantastiquement spectaculaire, mais voyez ce film à la télé et vous verrez à quel point il est pauvre. Et ensuite, voyez "Terminator" : celui-là marche toujours ! C’est quelque chose qu’on peut constater chez Lucas aussi… La fraîcheur de la première œuvre… C’est ce qui plait aux amoureux du genre dans les festivals par exemple, même si les films ne sont pas toujours parfaits, ils y reconnaissent quelque chose. Il y a la personnalité du réalisateur bien sûr, mais j’insiste, il ne faut jamais oublier que c’est un travail collectif. Pour "Re-Animator", évidemment, Stuart Gordon était la tête, mais il y avait d’autres éléments forts. L’apport du monteur, Lee Percy, était fondamental, Marc Ahlberg était un directeur de la photographie chevronné qui a vraiment aidé à décider la façon dont les scènes devaient être filmées, les effets spéciaux étaient ce qu’on pouvait faire de mieux, quitte à les refilmer si ça n’allait pas, la musique de Richard Band, on peut trouver à redire sur sa parenté avec celle de Bernard Herrmann, mais elle est vraiment très bien faite. Vous savez, quand on planifiait le film, Stuart voulait que "Re-Animator" soit en noir et blanc ! On l’a fait tel qu’il est parce que moi, je voulais faire un film hollywoodien : je n’étais pas venu à Hollywood pour rien ! Peut-être que le film aurait été meilleur à sa façon, je ne sais pas, mais moi, ça ne m’amusait pas, je ne voyais pas l’intérêt de faire ce genre de film, comme "Henry portrait of a serial killer"… L’équipe est importante. Il y a des réalisateurs qui tiennent à toujours travailler avec la même équipe, comme Stuart. Moi c’est le contraire, peut-être parce que je n’ai pas suffisamment confiance en mes capacités à innover, je me dis que si j’utilise toujours la même équipe, je risque de me retrouver avec le même film à chaque fois. C’est pour ça que je travaille avec des personnes différentes, pour qu’elles m’apportent des choses neuves. Mais le revers de la médaille, c’est que je travaille un peu partout dans le monde et que je ne peux pas toujours compter sur le soutien des amoureux du genre, les industries cinématographiques ne sont pas structurées de la même façon partout, parfois ça peut être très dur. Mais c’est intéressant parce que je suis confronté à mon idée du cinéma. Ça ne marche pas toujours. Mais c’est le jeu. Je crois qu’il n’y a que quand on débute qu’on est si impliqué dans le film, l’idée alors c’est : faisons ce film, le reste on s’en fiche. Mais après, on veut faire plus d’un film et le reste entre en ligne de compte. Il y a quelque chose de très spécial qui sort de la façon naïve dont on débute, mais ce n’est pas duplicable.

Pour vous, c’est "Society" ? C’est celui auquel vous êtes le plus attaché ?
Non, c’est "Re-Animator" que j’aime le plus. Je sais que je ne l’ai pas réalisé, mais c’était mon film quand même. Beaucoup des films que j’ai produits me procurent cette même forte sensation que j’ai ressentie en tant que réalisateur… Enfin c’est un peu différent parce que quand on réalise on est plus en première ligne… Quoi qu’il en soit, je pense que "Re-Animator" est un classique : comment ne pas l’aimer ? Vingt-cinq ans plus tard on peut toujours le voir avec le même plaisir. "Society" n’est pas aussi bien, mais il a aussi une forme de fraîcheur, c’est une nouvelle première fois : ne pas savoir ce qu’on fait, faire ce qu’on sent avec enthousiasme. Il y a quelques éléments vraiment originaux dans ce film. Quand il est sorti aux Etats-Unis il n’a pas eu de succès, j’étais assez catastrophé. Puis, plus tard, j’ai eu l’opportunité d’aller en Angleterre et j’ai vu que là, ils l’aimaient beaucoup, en Italie aussi, je me suis dit : putain, ça y est quelqu’un aime mon film !

Est-ce qu’il vous arrive encore de reconnaître cette fraîcheur dans les films que vous avez l’occasion de voir ?
Pas souvent… Le dernier film que j’ai eu l’occasion de voir, c’est "Piranha 3D" : je sais, personne ne va l’aimer, mais moi ça m’a vraiment plu ! C’est tellement du film d’exploitation, pas de message, juste du fun, de la folie. C’est quelque chose qui me manque parfois… Parce qu’à un moment, tous ces films "torture-porn" qu’il y a actuellement m’ont fait me demander si j’aimais encore les films d’horreur, ils ne me procurent pas le frisson que j’attends d’un film d’horreur. Sinon, j’aime vraiment bien les Mo brothers en Indonésie, je les trouve très bons. Qui d’autre ? Je n’ai probablement pas vu assez de ce qui se fait actuellement.

Pour finir, quel(s) film(s) passeriez-vous dans la case trash d’Arte ?
Je ne suis pas très sûr de ce qui constitue la scène Trash dans ce contexte. Comme pour les films B, je crois que cette appellation englobe des choses différentes en Europe et aux Etats-Unis. Ici il s’agit de films d’exploitation, mais chez nous ce sont des mauvais films… Je ne sais pas… Il faudrait que j’y réfléchisse, parce que quand on dit Trash, je pense qu’on veut voir quelque chose d’outrancier… Il faudrait que j’y réfléchisse.

Interview audio basée sur les 7’, 42’, 70’ et 91’ minutes de "Beyond Re-Animator". Brian Yuzna commente ces scènes :



Un très grand merci à Brian Yuzna, ainsi qu’aux organisateurs du FEFFS.
Entretien réalisé à Strasbourg le 13 septembre 2010 par Jenny Ulrich

Edité le : 22-10-08
Dernière mise à jour le : 13-09-10