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Orgueil et préjugés

Un monument de la littérature anglaise devenu un grand classique du petit écran mis en valeur par une adaptation et une interprétation sans faute. "Orgueil et préjugés" raconte le lent chemin l'un vers l'autre d'Elizabeth Bennet (Jennifer Ehle), spirituelle et généreuse demoiselle de modeste extraction, et de Fitzwilliam Darcy (Colin Firth).

> Qui a peur de Jane Austen ?

Orgueil et préjugés

Un monument de la littérature anglaise devenu un grand classique du petit écran mis en valeur par une adaptation et une interprétation sans faute. "Orgueil et (...)

Orgueil et préjugés

02/07/12

Qui a peur de Jane Austen ? Mœurs et féminisme à l’ère austenienne

Simples « romans de la vie domestique » pour certains, manifestation d’une critique féministe avant-gardiste pour d’autres, les œuvres de Jane Austen, devenus des classiques incontournables de la littérature anglaise, n’ont pas fini de faire parler d’eux. Au-delà des histoires d’amour à dentelles, qu’il y a-t-il de si remarquable dans les écrits de la vieille fille écrivain ?

Une peinture de la vie quotidienne

Le tourbillon de sœurs émoustillées à l’annonce d’un nouveau jeune homme dans le voisinage, les danses endiablées du bal des voisins… On pourrait se contenter de comparer les romans de Jane Austen aux Quatre filles du Dr March ou au Marc Levy du XVIIIe siècle. On aurait tort.

À l’instar de Bruegel ou de Veermer en peinture, Jane Austen écrit sur ce qu’elle connaît le mieux : la vie quotidienne de la petite bourgeoisie à la campagne. Reine du détail, elle manie comme personne l’art de la description des rapports entre sœurs, amis ou futurs amants, et excelle dans l’art de la description des « petits riens » qui font toute la vivacité d’un récit – à la manière d’une Julie Andrews chantant « Un morceau de sucre » ou “My Favorite things.

Dans l’ensemble de son œuvre, Jane Austen s’amuse à décliner ce que doit être une jeune fille parfaite au sein de la gentry, la bonne société georgienne : ne pas dépenser plus que son revenu (« not to live beyond one's income »), être aimable avec ses inférieurs, avoir un comportement honorable.

Être une jeune femme accomplie est une exigence pour pouvoir trouver un mari. Ces “accomplishments sont d’ailleurs décrits lors d’une scène culte de Pride & Prejudice : la maîtrise de la musique, du chant, du dessin, de la danse, des langues étrangères (dans l’ordre : française, allemand, italien) sont requis ; liste à laquelle Mr Darcy ajoute « la culture de l’esprit par la lecture ».

Par cette précision, Jane Austen amène une nuance de taille : ses héroïnes (Emma, Elizabeth Bennett, Marianne Dashwood) sont en effet toujours vives, ironiques et pleines d’esprit (”wit girl”). Alors que leurs sœurs sont, au choix, écervelées ou romantiquement passives, celles-ci ont le goût de la lecture et de la répartie, provoquant immanquablement le courroux chez leurs prétendants avant, évidemment, de filer le parfait amour at the end.

L’ironie, considérée par l’auteur comme plus subtile que la critique, est une des clés d’analyse tardive de toute l’œuvre austenienne – une fois passée l’idéalisation familiale et élitiste de la “good quiet Aunt Jane.

«C’est une vérité reconnue, qu’un jeune homme qui a de la fortune doit chercher à se marier. »

 

L’incipit bien connu de Pride & Prejudice reflète précisément la critique sociale, plus restrictive et subtile que véritablement subversive, contenue dans chacun des romans de Jane, et qui reflète aussi ce qu’a pu être la dureté de sa vie – quoi que sa famille ait pu écrire.

Ainsi, dans plusieurs de ces romans (et en particulier dans le début de Raison et sentiments) est décrite – et critiquée – la loi de l’entail, ou l’héritage à l’anglaise. L’entail, aboli seulement en 1925, est le système régissant les transmissions de biens immobiliers de manière à ce que les propriétés ne puissent être divisées ou vendues. Les héritiers in tail, éligibles à cette transmission, étaient définis par des critères bien précis qui, dans la majeure partie des cas, favorisaient l’ainé des héritiers mâles – qu’il s’agisse du fils, d’un neveu ou même d’un lointain cousin. Dans Orgueil et préjugés, mais aussi dans Persuasion, un autre de ses romans, les héroïnes austeniennes en font ainsi les frais. Le père de famille disparu, elles n’ont plus aucun droit et deviennent occupantes d’une propriété qui ne leur appartient plus – quand bien même elles y ont vécu toute leur vie.

 

“I do think it is the hardest thing in the world that your estate should be entailed away from your own children” (« Je suis persuadée que la pire chose au monde est que vos enfants soient dépossédés de vos biens »)(Mrs Bennet, Orgueil et préjugés, Chapitre 13)

 

On comprend mieux alors l’empressement, si souvent tourné en dérision, de Mrs Bennet à vouloir marier ses cinq filles coûte que coûte, histoire d’amour en jeu ou non. Au-delà des histoires d’amour et de place dans la société, c’est bien de la question concrète de l’argent et de l’autonomie financière dont traite Austen dans tous ses romans.

Que ses héroïnes soient sans le sou (Raison et sentiments) ou fortunées (Emma), la question n’est jamais ignorée ou passée sous silence. Chaque prétendant, chaque famille est jugée à l’aune de sa rente ou de ses revenus. Au début d’Orgueil et préjugés, lorsque les sœurs Bennett aperçoivent Fitzwiliam Darcy pour la première fois, ce n’est pas sa beauté ou sa prestance qui est commentée en premier, mais bien sa fortune : « 10 000 livres », chuchotent-elles sur son passage. Soit assez pour disposer d’un attelage et de son personnel, d’une maison dans la capitale et « de la moitié du Devonshire ».

Tout le paradoxe austenien se situe là : défendre  et favoriser le mariage d’amour tout en faisant de l’argent une donnée omniprésente, dans la bouche de tous ses personnages.

Militante, Jane Austen ?

La condition féminine dépeinte et critiquée par Austen a poussé certains à la désigner comme le premier auteur féministe, voire lesbien, de l’époque moderne – au risque d’une analyse anachronique de l’œuvre : le terme feminism” n’étant apparu qu’en 1851 dans l’Oxford English Dictionnary.

Sans entrer dans des querelles linguistiques, il est indéniable que les personnages féminins d’Austen, à défaut d’être féministes, proposent des caractères forts, passionnés, sans concession, comme autant d’exemples que l’auteur aimerait faire suivre aux générations suivantes de jeunes filles anglaises. Elizabeth Bennett refuse ainsi catégoriquement le mariage d’argent qui tirerait toute sa famille de l’embarras pour mieux suivre les inclinaisons de son cœur.

Tandis qu’encore aujourd’hui, on a tendance à minorer l’œuvre austenienne en la réduisant à ses adaptations costumées, certains grands penseurs ne se sont pas trompés quant à la finesse de son écriture. Ainsi, l’écrivain féministe Virginia Woolf fut l’une des plus grandes admiratrices d’Austen. Rédigeant des essais à son sujet, s’inspirant d’elle pour Nuit et jour et Une chambre à soi, on peut même dire qu’elle fut, en quelque sorte, habitée par la vieille fille écrivain, près d’un siècle après la disparition de celle-ci.

"She is incomparably the greatest female writer we possess. She is the greatest and for this reason: she does not attempt to write like a man. Every other woman does; on that account, I don't read 'em." (« Elle est sans nul doute le plus grand écrivain femme que nous ayions. Elle est la plus grande pour la raison suivante : elle ne cherche pas à écrire comme un homme alors que toutes les autres femmes le font. C’est pour cela que je ne les lis pas. ») (Richard Dalloway dans The Voyage Out, premier roman de Virginia Woolf, 1915).

“Deceived in friendship and betrayed in love” (« Trompée en amitié et trahie en amour »)

Orgueil et préjugés : au-delà de l’allitération (Pride and Prejudice en VO), ces deux mots qualifient parfaitement la manière dont l’auteur voyait et dépeignait sa classe : supposément “gentle”, la gentry anglaise n’était faite que de traditions, de rancœurs et d’hypocrisie généralisée.

Évidemment, les romans de Jane Austen et leurs adaptations continuent à se classer dans la catégorie des « comédies romantiques », se terminant tous par le sacro-saint mariage d’amour.

Il faut néanmoins considérer les conditions de vie de la romancière lors de la dernière partie de sa vie : après la mort de son père, elle et sa sœur ne finirent pas comme Marianne et Elinor (Raison et sentiments) en épousant de riches gentlemen. Vieilles filles et considérées comme telles par l’ensemble de la société, dépendantes de l’aide financière de leur frère, elles avaient de ce fait une vie sociale extrêmement réduite.

On peut donc lire les romans de Jane Austen comme une peinture extrêmement minutieuse, parfois critique de la vie quotidienne de la gentry, en gardant toujours à l’esprit que les histoires d’amour qui y sont relatées sont sans doute celles qu’a sublimées et fantasmées l’auteur toute sa vie.

Oriane Hurard

Edité le : 05-06-12
Dernière mise à jour le : 02-07-12